N° 192, 2004/4   •  Reconsidérer la pauvreté ?
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Rédaction de la Revue Quart Monde
  • publié en novembre 2004
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2004/4
Texte intégral

Michel Messu. La pauvreté cachée

Une analyse bachelardienne du concept de pauvreté.

Préface de Robert Rochefort

Ed. coll. Essai, petite bibliothèque du CREDOC, 2003, 177 p.

Michel Messu, professeur de sociologie à l’université de Nantes et directeur de recherche au CREDOC, s’interroge sur le concept de pauvreté, et sur son prolongement très médiatisé, celui d’exclusion. On les utilise couramment pour rendre compte de l’existence des pauvres, devenus des exclus. Cette approche orchestrée par ce qu’on appelle couramment la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale mobilise les esprits sur le sort que la société réserve à certaines personnes qui la composent au point d’induire à leur égard des comportements d’assistance et/ou des politiques compensatrices (la garantie de minima sociaux, par exemple) ainsi qu’une surenchère sur la valeur travail et l’obsédante nécessité de l’insertion ou de la réinsertion tant professionnelle que sociale.

Ne devrait-on pas s’interroger aussi et peut-être d’abord sur les fondements de la vie en société, sur la nature des liens sociaux, sur l’idéal normatif d’une cohésion sociale ? Cela induirait sans doute une approche quelque peu différente, plus proche d’une problématique des droits de l’homme, plus en phase avec la volonté affirmée de promouvoir l’exigence démocratique, - où chacun disposerait d’un droit de créance sur la société du seul fait qu’il en est membre de par son existence et non parce qu’il est pauvre ou pour toute autre raison. L’allocation universelle, souvent jugée irréaliste parce que irréalisable dans ses modalités pratiques, n’en constitue pas moins une féconde utopie dans la mesure où elle dessine une vision prospective de ce à quoi devrait tendre une communauté sans exclus. Dans cette perspective, le concept de pauvreté garde-t-il une utilité ?

Chemin faisant, l’auteur s’emploie à nouer ou dénouer sa réflexion avec celles de tels ou tels autres penseurs (Bachelard, Belorgey, Bourdieu, Castel, Durkheim, Foucault, Galbraith, Gorz, Labbens, Lenoir, Paugam, Simmel, Stoléru, de Swaan, Thomas, van Parijs, Weber, Wresinski).

Des questions d’épistémologie surgissent à propos de certaines options comme celle selon laquelle les analyses des chercheurs en sciences sociales n’auraient de sens, du moins dans le domaine de la connaissance des pauvres, « que réinterprétées à l’aune de la parole énoncée » de ces derniers. Autrement dit, un discours scientifique sur la pauvreté ne pourrait donc se concevoir hors le concours du « mouvement révélateur institutionnel de ladite parole » (c’est ATD Quart Monde qui est visé !) Inversement, il ne pourrait y avoir de connaissance reconnue des pauvres sans une caution scientifique de ce qu’est leur pauvreté. Ces débats, qui alimentent bien entendu des stratégies de représentation, accréditent l’idée que la pauvreté relève d’une construction sociale. Ils révèlent aussi une difficulté d’interprétation sociologique de la manière dont les membres d’une société perçoivent le jeu dialectique de leurs ressemblances et de leurs différences.

Un livre stimulant par ses réflexions, au-delà des difficultés de lecture qu’il peut représenter pour des lecteurs peu versés dans les approches sociologiques.

Daniel Fayard.

Catherine Chalier. La fraternité, un espoir en clair-obscur.

Buchet-Chastel, 2004.

La fraternité, troisième terme de la devise républicaine, citée également comme principe de référence dans la Déclaration universelle des droits de l’homme dans son article premier, n’en demeure pas moins dans un statut en « clair-obscur », comme l’explique Catherine Chalier dans son dernier livre. Cette professeure de philosophie à Paris 10 - Nanterre lui consacre en effet un ouvrage qui nous permet d’approfondir cette grande intuition de la fraternité apparue en Grèce il y a plus de deux mille cinq cents ans, mais qui reste encore largement insaisissable ; en proie à des ambiguïtés, à des contrefaçons, qu’une réflexion exigeante se doit de lever. La fraternité mérite mieux en effet que d’être galvaudée dans une rhétorique politique qui s’en réclame à l’occasion, mais sans guère de contreparties sociales et pratiques ; mérite mieux aussi que de rester cantonnée dans la sphère privée ou religieuse, comme la République française a cherché (et apparemment réussi) à le faire depuis la IIIème République. L’enjeu de penser la fraternité aujourd’hui n’est pas mince. Cette notion, plus qu’une notion d’ailleurs, mais une valeur et un espoir, ne pourrait-elle pas refonder notre être ensemble, au moment où il est plus que jamais menacé aussi bien par les passions individualistes que par les fièvres religieuses ou communautaires ?

Catherine Chalier refait le parcours de la fraternité depuis ses sources grecques, romaines, hébraïques, et jusqu’à sa reprise par la république laïque ; pour en débusquer à la fois les faux-semblants, mais aussi les promesses.

Sans cesse menacée ou obscurcie, la fraternité refait surface, insiste, nous fait signe. L’auteur nous propose alors de repenser, « ce grand signifiant flottant » de la fraternité à partir d’une approche qui s’inspire de son philosophe de référence, Emmanuel Levinas. Ce dont nous parle la fraternité c’est d’un « lien originel », qui transcende l’histoire, et qui nous fait frères en humanité : un lien « immémorial », dit-elle, que nous pourrions retrouver dans le plus intime de notre conscience individuelle et collective, dans le plus authentique de notre expérience de vivant humain. La fraternité fait signe alors vers l’être humain appréhendé comme un, unique, dans son « unicité insubstituable » et qui permet de comprendre dans sa profondeur l’idée d’une création de l’être humain par un être transcendant qu’on appellera dieu, ou le divin, lui-même un-unique. Et l’idée d’un-unique apparaît alors comme fondatrice, de l’idée d’un « genre humain ». « L’espèce et le genre humain ne constitueraient en rien la base de la fraternité... (ils) reçoivent de la fraternité la qualification d’humains et non l’inverse, c’est-à-dire de l’existence d’individus uniques irremplaçables, qui se parlent ». Cette compréhension de la fraternité est alors ce qui rend possible un « entre-nous » destiné à être promu par les hommes dans leur histoire : bien au-delà ou en deçà de la solidarité (qu’on confond malencontreusement avec la fraternité), enfermée dans la sphère politique y compris et surtout même dans sa version démocratique. La fraternité, comme concept méta politique ouvre vers des dimensions éthiques, métaphysiques, propres à refonder un vivre ensemble humain, et pas seulement social.

A cet égard, la fraternité face à un monde qui côtoie les précipices, constitue comme l’indice d’un espoir, certes encore fragile. Mais la fraternité n’est-elle pas aussi la marque de l’homme qui puise sa force et son aspiration dans sa fragilité biologique et sociale ? Le beau livre de Catherine Chalier ne peut qu’affermir la pensée et l’engagement de tous ceux qui sont déterminés à l’exploration de notre devenir humain, au nom de la dignité de chaque un et comme le dit Levinas du « fait originel de la fraternité »

Bruno Mattéi

Bernard Jährling. Pierre d’homme

Ed. Quart Monde, coll. Racines, 2004,236 pages

Voici la copie d’une recension de ce livre faite par l’agence Associated Press :

PARIS (AP) - Voici un livre d'une rare densité humaine, dont les personnages, de chair et de sang, ont une épaisseur que l’on aurait du mal à retrouver même dans les plus prestigieuses fictions. Des abris en tôle et des tentes militaires alignées à la hâte sur une ancienne décharge, la boue, les rats, quelques pompes à eau. C’est dans ce cloaque qu’en 1955, l’auteur alors âgé de 14 ans, réfugié avec ses frères et sa mère allemande, est « déposé ». De l’Allemagne d'après-guerre, le voilà passé, près de Paris, au « camp des sans logis » de Noisy-le-Grand où vivent près de deux mille personnes. « C’est quoi ça ? Un camp de prisonnier ? » s’inquiète l’adolescent qui reçoit les touristes venus en cars visiter cet enfer humain, à coups de pierres : « Ne reviens jamais à la maison menottes aux poignets » lui répète sans relâche sa mère, en charge de huit enfants. Dans cette vie cassée par l'extrême pauvreté, se détache la lumineuse figure de l’abbé Joseph Wresinski, l’aumônier du camp, qui redonne à tous ces naufragés le droit d'espérer en créant, avec eux, ce qui deviendra le mouvement Atd Quart Monde. Ce témoignage sur la misère et contre l'exclusion, écrit dans un style à l'image du vécu de l'auteur : direct, est aussi une leçon d'humanité qui redit l’importance de l’engagement sur le long terme aux côtés des plus pauvres. Maçon, tailleur de pierre, cet enfant du bidonville est devenu formateur de centaines de jeunes qui s'engagent avec le Mouvement sur tous les continents. Aujourd'hui, c'est à ses petits-enfants qu’il dédie son livre. Superbe et émouvant !

Dorma Meehan. Mon enfance volée

Une vie d'Aborigène.

1ère édition en 2000. Traduit de l’anglais par Danièle Laruelle.

Ed. du Rocher, coll. Terres étrangères, 2004, 284 pages.

« Nous n’avions obtenu le droit de vote qu’en 1967. Jusque-là, personne ne nous consultait. Nous n’avions pas voix au chapitre sur les décisions prises. De 1936 à 1965, le gouvernement menait une politique d’assimilation qui visait à accroître son contrôle sur les populations aborigènes et à leur imposer le mode de vie des Blancs. Cette politique conférait an gouvernement le droit de soustraire les enfants aborigènes à leur famille. C’était une tentative franche et carrée pour éradiquer la culture aborigène. Les enfants de l’intérieur ont été déplacés vers les côtes, et ceux des côtes, vers l’intérieur ; ils ont été placés dans des familles d’accueil avec interdiction de chercher à contacter leurs parents avant l’âge de quinze ans. Plus de 5 600 enfants aborigènes ont ainsi été exilés de force vers des villes pour y absorber la culture blanche. C’est pour cette raison que mes frères et moi avons été emportés loin de Coonamble par le train fatidique. Cette politique est entrée en effet dans toute l’Australie, de sorte qu’aujourd’hui, dans toute l’Australie, des Aborigènes cherchent encore à retrouver leur terre d’origine et leur famille. (...) A la fin des années soixante, la ségrégation sévissait dans les piscines, les cinémas et les écoles. Les hommes aborigènes qui travaillaient dans de grands domaines bétaillers n’ont obtenu l’égalité des salaires qu’en 1984. » (p. 228-229)

Ce n’est qu’à l’âge de 23 ans, en 1978, alors qu’elle était déjà mariée à un Blanc et mère de deux garçons, que Donna a retrouvé la trace de sa famille biologique. Elle pourra effectivement la rencontrer trois ans plus tard, alors qu’elle aura mis au monde son troisième fils. Donna raconte son histoire pour témoigner de cette « enfance volée » : ses souvenirs d’une enfant de cinq ans dans sa communauté d’origine, l’incroyable enlèvement par les services sociaux de toute sa fratrie, son adoption par sa famille d’accueil (qu’elle adorera pour ses qualités humaines), les difficultés de son intégration sociale, scolaire et professionnelle, seule non-blanche dans son nouveau milieu, sa vie quotidienne faite de dévouement à son mari et à ses enfants, d’engagement social aussi avec le soutien de diverses associations confessionnelles, les retrouvailles enfin avec les siens et la joie de trouver la force d’assumer son identité biculturelle.

Ce récit autobiographique est plein d’émotions et d’une grande sensibilité. Il révèle une femme de cœur malgré ou à cause du déchirement intérieur enduré pendant tant d’années.

Bien sûr il s’agit là d’une protestation véhémente contre cette politique injuste et cruelle des pouvoirs publics australiens à l’égard des Aborigènes. Mais il s’agit en outre et bien davantage encore d’un destin personnel hors du commun car elle a su trouver les mots pour dire la souffrance de son peuple tout en prônant « la tolérance par la compréhension » entre Blancs et Aborigènes et en œuvrant pour leur réconciliation.

Un livre passionné et passionnant qui introduit le lecteur pris à témoin dans une leçon d’humanité. Son auteur, victime, parmi tant d’autres de ce qu’il faut bien appeler un génocide déguisé, est devenue aujourd’hui une citoyenne reconnue et respectée, la figure emblématique d’une dignité retrouvée, ayant contribué par son témoignage à un changement de politique et d’attitudes de la nation australienne à l’égard de son peuple.

Daniel Fayard

Pour citer cet article Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde, Année 2004, Reconsidérer la pauvreté ?, Livres ouverts, mis à jour le : 12/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1337.