Quand on n’a pas eu de « chez soi »

Mireille Zedin and Danièle X.

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Mireille Zedin and Danièle X., « Quand on n’a pas eu de « chez soi » », Revue Quart Monde [Online], 191 | 2004/3, Online since 05 February 2005, connection on 20 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1465

Ceux et celles qui ont connu un placement contraint durant leur enfance et qui ont ensuite vécu à la rue parviendront-ils à se reconstruire ? Deux femmes de deux générations différentes ont traversé ces épreuves. Elles en témoignent devant Sylvie Daudet en octobre 2002... pour que cessent certaines pratiques. Relire aussi notre dossier « Enfants placés » (Quart Monde, n°178). (Propos recueillis par Sylvie Daudet)

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Placement

Mireille : Je rêvais que mes parents me reprenaient. J’aurais préféré vivre avec eux, même dans une cabane. Quand on n’a pas eu de chez soi étant enfant, plus tard quand on se retrouve en grande précarité, on le vit comme on a vécu son enfance : on n’a toujours pas de chez soi.

Mes parents d’accueil m’ont laissée les appeler papa et maman. Mais, à l’âge de 17 ans, je n’avais plus le droit de les appeler ainsi. Plus tard, quand j’ai eu besoin d’eux, ils m’ont dit qu’ils avaient été payés pour m’élever et qu’à partir du moment où j’étais adulte, je devais me débrouiller toute seule. C’est comme si les sentiments devaient dépendre de l’argent ! ! !

Nous avons été pour ainsi dire des « enfants de l’Etat », qui prenait tout en charge, et nous nous retrouvons être des « adultes de l’Etat », dépendants du RMI (revenu minimum d’insertion) ou d’autres dispositifs. Nous n’en sortons pas ! Ma psychologue m’a dit : « Pourquoi as-tu toujours besoin d’un service social autour de toi ? »

A l’école, c’est terrible d’être un enfant de la DDASS 1. Au début de l’année scolaire, on nous demande notre nom, notre prénom, le nom de nos parents... A chaque fois je me disais : je donne le nom de ma famille d’accueil ou celui de mes vrais parents ? Et puis l’enfant de la DDASS ne se sent pas comme les autres élèves. En récréation, ceux-ci posent des questions. Moi, je l’avoue, je fabulais. Je disais que j’étais la fille d’un tsar et que j’étais venue en France à cause de la guerre. Il ne fallait surtout pas révéler la réalité.

Dans les familles d’accueil, en général nous avons tout ce qu’il faut au niveau matériel. Mais il y a parfois chez certaines d’entre elles de grosses carences pathologiques. Moi, par exemple, j’ai subi des viols de la part du fils de ma nourrice. Et quand j’ai commencé à m’occuper des jeunes filles à la rue, j’ai découvert que plusieurs avaient également été violées par un fils de leur nourrice. Cela pose question quand même ! Dans ma famille d’accueil, on m’a dit qu’il ne fallait pas en parler : j’étais la fille d’une pute et d’un clochard, eux étaient des gens bien ! Un jour, à l’âge de 13 ans, je suis allée voir une assistante sociale pour lui dire ce que j’avais subi. Elle m’a répondu que cette famille était au-dessus de tout soupçon.

Maintenant, je dois faire tout un travail sur moi par rapport à ce passé et ce n’est pas sans douleur. Des fois, je pète un peu les plombs. J’ai du mal à changer tout ce qu’on m’a mis dans la tête. C’est comme collé à la peau. J’en veux à l’Etat, à la DDASS. Je me suis retrouvée à la rue, en grande précarité, avec le sentiment que personne ne peut vraiment entendre et comprendre.

Danièle : Moi, j’ai 19 ans, j’ai été aussi dans une famille d’accueil et j’y ai vécu la même chose. Je suis arrivée toute petite chez des parents d’accueil que j’ai appelés papa et maman. Mais ils m’ont appris à renier mes propres parents. J’ai été pour ainsi dire martyrisée. Pour autant, on ne m’a pas retirée. Et je ne comprenais pas pourquoi.

Mireille : Moi, j’ai 45 ans. J’ai été placée en 1959, le jour de mon deuxième anniversaire. D’ailleurs à chaque anniversaire, je vais très mal.

Une nuit, mes parents d’accueil se sont disputés. Je me suis levée parce que cela me faisait peur. J’ai entendu le mari dire à sa femme : « Voilà ce que c’est que de prendre les gosses des autres». Je suis restée bloquée sur cette phrase-là. Et j’ai été de tentative de suicide en tentative de suicide.

C’est à 11 ans que j’ai fait ma première tentative en absorbant des médicaments. Je me suis réveillée deux jours après. Je n’ai pas eu droit à un médecin, mais j’ai reçu une baffe : j’étais une égoïste, je n’avais pas pensé aux autres, j’étais une fois de plus méchante...

Quand les parents d’accueil partaient, par exemple le week-end, c’était leur fils qui nous gardait et il ne se gênait pas pour entrer dans ma chambre. Leur fille, elle, me battait dès qu’ils avaient le dos tourné, en m’injuriant : « T’es moche et laide». Si je me plaignais, on me disait de me taire : « Tu es chez nous ! Tu n’as pas le droit de dire que tu es malheureuse ! »

Dans ma vraie famille, nous étions huit enfants, plus mon père et ma mère. Nous vivions dans une seule pièce. Quand nos parents ont demandé un logement, on leur a dit que les rapatriés d’Algérie étaient prioritaires. Mais du fait de cette précarité de vie, sans aide ni soutien, mon père s’est mis à boire et il y a eu des problèmes dans le couple. Cela a été pareil pour Danièle qui a vécu avec ses parents et ses frères et sœurs dans une chambre d’hôtel.

Ma mère est devenue folle après notre placement. Elle en voulait à tout le monde. Elle m’a raconté que, le jour où la DDASS était venue nous chercher, elle avait été à la gare, avait pris le premier train en partance et s’était retrouvée à Dunkerque, à l’hôpital. Elle y a demandé un travail et a trouvé une chambre d’hôtel en face.

Elle se sentait persécutée et elle nous en voulait aussi. Quand elle venait nous voir, elle voyait que nous appelions des gens de la DDASS « papa » et « maman ». Pour elle, c’était horrible.

Nous étions donc huit enfants. Moi j’étais la cinquième. Mes frères et sœurs ont eu aussi des familles d’accueil. J’ai un petit frère qui a été retrouvé par la police vivant dans une cave après avoir été battu. Il avait alors 4 ans. La police l’a sorti de là et l’a emmené dans un hôpital psychiatrique où il est mort à l’âge de 24 ans. Un autre frère, traumatisé par l’abandon, est devenu autiste et a été mis également dans un hôpital psychiatrique où il est mort à l’âge de 28 ans. J’ai une sœur qui a été martyrisée par sa famille d’accueil et qui, ayant eu ensuite des enfants, les a martyrisés à son tour. Ma mère aussi avait été martyrisée dans son enfance par son propre père.

Danièle : Durant toute notre enfance, on nous a répété que le placement était mieux pour nous. Bien sûr au début nos parents viennent nous visiter dans notre famille d’accueil. Mais celle-ci nous tient souvent ce langage : « Est-ce que tes parents aujourd’hui sont là pour t’élever ? » Nous savions bien que nos parents n’étaient pas là !

Mireille : Nous finissons par croire que nos parents nous ont abandonnés !

Danièle : Un jour, ma mère m’a téléphoné pour me demander des nouvelles. J’ai raccroché après l’avoir insultée. Aujourd’hui, je regrette ce geste parce qu’à l’époque, j’avais au moins un contact avec elle alors qu’aujourd’hui, je n’en ai plus. Elle m’avait pourtant dit un jour au téléphone qu’elle me récupèrerait.

Mireille : Quand ma maman venait me voir, il fallait tout le temps que je fasse attention de ne pas avoir le moindre geste envers elle. Pourtant je voyais qu’elle souffrait. J’avais juste le droit de la regarder. Adolescente, une fois, je lui ai dit que je serai contente quand elle mourra et qu’il fallait qu’elle meure !

Mais, à vrai dire, c’est notre mère qui nous manque le plus. Parce que cela se passe plutôt bien avec les pères dans les familles d’accueil. C’est d’ailleurs étonnant. Les hommes ne sont pas pareils avec les enfants. Ils sont plus justes, plus droits. Pour le père de ma famille d’accueil, j’étais à égalité avec ses enfants.

Danièle : Quand je devais rencontrer mon éducatrice ou recevoir la visite de mes parents dans les bureaux de la DDASS, avant d’y aller, on me disait ce qu’il fallait ou ne fallait pas que je dise !

Mireille : L’adolescence est une période difficile. Danièle et moi, nous avons fugué au même âge, à quinze ans !

Danièle : Moi j’ai pris la fuite parce que mon frère l’avait déjà fait auparavant. Ma famille, c’était moi et mes deux petits frères. La DDASS me reprochait toujours de ne pas les laisser tranquilles, parce que j’étais tout le temps en train de vouloir les protéger.

Mireille : Nous perdons même nos frères et sœurs. Nous ne les revoyons plus. En plus nous sommes « montés » les uns contre les autres.

Danièle : Dans ma vraie famille, nous sommes sept frères et sœurs, mais je ne les connais pas vraiment. Je connais ma grande sœur, parce qu’elle venait de temps en temps dans ma famille d’accueil. J’ai croisé un de mes grands frères dans un bureau de la DDASS, lui avec son éducateur et moi, avec mon éducatrice. Ils nous ont présentés : « Voilà, je te présente ton frère ». Nous nous sommes regardés. Nous ne nous connaissions pas. Nous n’avons pas parlé. Et plus tard, je me suis dit : c’était un de mes frères et en fin de compte il est resté un étranger pour moi. Comme quoi, c’est du travail mal fait.

Cela me fait franchement peur parce que ma sœur, qui a été aussi à la DDASS, a eu deux petits garçons qui sont aujourd’hui à la DDASS et elle a disparu sans plus donner de ses nouvelles. Je me dis : est-ce que je vais faire pareil avec mes propres enfants ? Est-ce que c’est un enchaînement qui ne s’arrêtera jamais ?

Mais la solution n’est pas de s’enfermer dans le passé car quelque part cela nous a servi à être ce que nous sommes aujourd’hui. Ma demande a toujours été qu’on arrête d’arracher les enfants à leurs parents et qu’on aide les parents à garder leurs enfants.

Ma maman m’a dit que j’ai été placée à l’âge de 4 ans à l’orphelinat et qu’à l’âge de 5 ans j’ai été mise en famille d’accueil. Là, on m’a appris toute petite que mes parents n’avaient pas pu nous garder. En fin de compte, plus tard, en lisant mon dossier je me suis aperçue que mes parents étaient revenus me chercher à l’hôpital. Où est la vérité dans tout cela ? On fait quoi de notre passé ? Comment pouvons-nous nous construire sans avoir un passé ou en ayant un passé fait de vérité et de mensonge ? Quand nous sommes petits, on nous ment ! On nous dit : « Vos parents n’ont pas pu vous garder », alors que nos parents se sont battus pour nous garder et que nous avons été retirés quand même pour être placés.

Mireille : Je voudrais parler de ce qui se passe après. Dès l’âge de quatorze ans, il me fallait un bébé. C’était devenu mon objectif. Je n’ai pas choisi les papas. Pour moi la notion de père et de mère n’est pas la même que pour les autres. L’essentiel était que je sois enceinte. Après, je n’ai pas profité de mes enfants en tant que mère. Dès l’accouchement, ce fut un combat pour qu’ils ne soient pas placés à la DDASS. Il n’y avait que ça dans ma tête. C’est-à-dire que tout travailleur social était un ennemi. Il ne fallait surtout pas qu’il vienne. Et puis c’était l’angoisse. Il ne fallait surtout pas que les voisins viennent voir ce qui se passe chez moi. Si j’entendais une réflexion sur mes compétences de mère, tout de suite il fallait que je déménage parce qu’on risquait de m’enlever mes enfants. Je les ai entraînés dans une fuite terrible. Nous nous sommes cachés dans des chambres d’hôtel payées au mois. Et quand j’allais demander aux assistantes sociales une aide, alimentaire ou autre, elles me proposaient tout de suite le placement des enfants pour cause de précarité, même par téléphone. On nous dit : il n’y a pas placement d’enfant pour cause de précarité. C’est faux ! Je téléphone à une assistante sociale, je lui dis que je suis sans logement, dans un hôtel, que je n’ai pas de ressources et je lui demande une aide alimentaire. Elle me répond : placement d’enfants, alors qu’il n’y a pas de maltraitance physique comme le dit la loi, qu’elle ne m’a pas vue, qu’il n’y a pas d’évaluation de ma situation, qu’elle n’a pas rencontré les enfants !

Voilà pourquoi j’ai pratiqué la fuite avec mes enfants, une fuite par rapport à l’Etat, par rapport à la société, par rapport au tribunal aussi. Cette fuite, les enfants l’ont vécue, l’ont ressentie quand nous étions tous les quatre dans une chambre d’hôtel. Nous nous cachions de tout le monde... Puis, après une séparation, je me suis retrouvée dehors avec mes trois enfants, car le bail était au nom de mon compagnon.

On m’a proposé de payer une famille d’accueil pour mes enfants. Je ne sais pas combien ces gens-là auraient touché pour les élever. Il me fallait juste disposer d’une caution pour un appartement, me remettre sur pied et aller au boulot pour pouvoir élever ma famille dans des conditions normales. On me refusait cela mais on était prêt à m’arracher mes enfants et à payer une autre famille, déjà en meilleure situation que moi.

Moi je n’aurais jamais refusé une aide éducative. Une fois je me suis dit qu’il me faudrait peut-être un éducateur, pour ce qu’un homme peut apporter à un garçon et même à une fille. Je ne refusais pas l’aide éducative. J’avais envie de faire quelque chose de ma vie, de me réaliser, d’apprendre un métier, d’être quelqu’un. Car être sans domicile fixe, c’est n’être rien. Mais ce qu’on me proposait c’était de donner les moyens à d’autres de s’occuper de mes enfants.

Mes enfants se sont battus avec moi là-dessus. Mais le fait de lutter contre toute la société qui risque de nous séparer, cela engendre des pathologies. Nous avons dû nous renfermer à nouveau dans une chambre. Voilà le résultat.

La place que j’ai trouvée dans la société, à quarante-cinq ans, c’est celle de présidente de l’association des Sans Abri de Versailles. C’est la première fois que j’éprouve de la confiance en moi. C’est bizarre d’ailleurs parce dans le même bureau de la DDASS où j’avais été dire autrefois à l’assistante sociale que j’avais été violée et maltraitée, je reviens en tant que présidente pour dire que, dans certains quartiers, la quasi-totalité des sans domicile fixe rencontrés ont été des enfants placés... et pour dire aussi qu’il faudrait apporter des solutions car si le placement nous amène à la rue, il nous amène aussi à y crever.

Je dois vous avouer que je m’étais dit : si on place mes enfants à la DDASS, je me suicide, je ne tiendrai pas le choc, l’épreuve sera trop dure. J’en étais convaincue : ou je devenais folle ou je me suicidais parce que je n’aurais pas supporté d’être séparée de mes enfants.

Nous voyons des gens mourir dans la rue. Ils sont dans la rue et ils disent : « Je hais ma vie, je me déteste, je suis sale. Laissez-moi crever. » Quand ils tiennent ce discours-là, ils meurent deux ou trois mois après en général, sur le trottoir. Ceux qui meurent dans la rue sont des anciens enfants de la DDASS. Ils n’ont jamais eu leur place dans la société, ni comme enfants, ni comme adultes. Quant à leur insertion ou réinsertion, je me demande même maintenant s’il est possible quand on n’a pas vécu une vraie vie de famille de se stabiliser un jour.

Danièle : Si, c’est possible ! Bien sûr que c’est possible !

Mireille : J’ai retrouvé des femmes d’une cinquantaine d’années ayant eu leurs enfants placés qui aujourd’hui sont mortes sur le trottoir ou ont été tuées. Elles étaient tombées dans l’alcool après le placement de leurs enfants. Devenues clochardes, elles parlaient de leur souffrance du fait de ne plus les voir. Quand je leur disais d’aller rendre visite à leurs enfants, elles me répondaient : « Non, Mireille, j’ai honte ! Tu as vu comment je suis ! »

Danièle : Avoir été enfant de la DDASS, c’est une vie détruite au niveau psychologique.

Mireille : Comme présidente d’association, dès que j’entends parler de placement d’enfants, je cherche à protéger la famille. Les femmes que je vois dans les foyers ne sont pas des mères qui ont tapé leurs enfants. Ce sont des mères qui les aimaient et qui se battaient pour les garder. Mais elles avaient d’abord été détruites. Une des solutions trouvée a été d’orienter ces familles vers des communautés Emmaüs, là où il y avait une possibilité de logement. Et tous les responsables m’ont dit après : il ne fallait pas envisager de placement, ces familles vivent en communauté maintenant, les enfants sont heureux, les parents travaillent pour leurs enfants.

Danièle : Quelles solutions apporter pour éviter les placements ? Il y a des placements qui continueront parce qu’il y a des situations où il faut quand même placer les enfants. Cela dépend dans quelles familles on place ces enfants-là. Mais il faut que des gens de la DDASS viennent dans ces familles pour voir si cela se passe bien.

Mireille : Moi j’ai vu différentes assistantes sociales venir où j’étais, mais elles ne remarquaient rien ou ne voulaient pas voir.

Danièle : Quand la DDASS venait chez la famille d’accueil, on nous disait de nous taire. Donc nous ne disions rien. La DDASS voyait bien qu’il y avait un problème parce qu’aucun son ne sortait de notre bouche. C’était la mère d’accueil qui parlait à notre place. Et quand je suis sortie de cette famille d’accueil-là, la DDASS m’a dit : « On a parfaitement bien vu qu’il y avait un problème mais on ne pouvait rien faire. » Il faudrait plus de surveillance dans les familles d’accueil même si la priorité est toujours d’aider les familles à garder leurs propres enfants.

Mireille : Il faudrait que ces familles d’accueil soient mieux formées pour que les enfants qui leur sont confiés ne se sentent pas chez elles comme des « pièces rapportées ». Mais il s’agit d’abord de permettre aux familles d’origine de ces enfants de vivre dans des conditions de vie normales, parce que la misère les détruit. J’avais raconté à un responsable d’Emmaüs l’histoire d’un enfant qui avait pris une claque par ses parents alors qu’ils étaient dans une chambre d’hôtel avec cinq enfants et que cela faisait quatre ans qu’ils étaient trimballés d’hôtel au mois en foyer. Le « trimballage », ça finit par fatiguer. Et ce responsable m’a dit : « Moi, je vis avec ma femme et mes quatre enfants dans une grande maison. J’ai un bon salaire, une situation stable. Je n’ose même pas imaginer vivre en famille dans une chambre d’hôtel. Je me demande si dans ces conditions, je ne craquerais pas moi aussi et si je n’aurais pas des problèmes familiaux liés à la maltraitance. »

Danièle : Pourquoi l’argent donné aux familles d’accueil ne pourrait pas servir aux familles d’origine en précarité ? Tu dois, toi, retrouver ensuite une identité parce que tu n’en as plus quand tu es de la DDASS ! Et quand tu es à la rue, c’est pareil.

Mireille : Il faudrait pouvoir rencontrer des psychologues indépendants et des psychiatres tenus au secret professionnel. Un psychologue de la DDASS se tient dans les bureaux de la DDASS : déjà on nous envoie le voir et on ne nous dit même pas pourquoi. Mais la DDASS c’est aussi l’ennemi pour les familles d’accueil, qui sont rémunérées par elle. Elles en disent du mal en s’adressant à nous : « Faites gaffe à la DDASS, ne dites pas ceci, ne dites pas cela, parce que sinon, après, vous allez être envoyés ailleurs et ailleurs ce sera peut-être pire. »

Plus tard, il a fallu que j’apprenne à aimer mes enfants parce qu’avant, je croyais qu’un enfant, ça se corrige à coup de martinet, ça se punit dans une cave !... Aussi quand je suis devenue maman, cela m’est arrivé d’utiliser la violence. Mais j’ai vu assez vite qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. C’est grâce à une thérapie analytique que j’ai appris à parler, à choisir les bons mots, à créer un dialogue constructif avec mes enfants.

Maintenant je dis à toutes les jeunes filles de la DDASS qui ont eu mon parcours : « Surtout allez voir un psy, faites un travail sur vous-même. Moi aussi, je disais : je ne reproduirai pas ça ! Et pourtant quand je perdais un peu la tête, c’était ce que je faisais ! Parce que tout ça était en moi ! ».

1 DDASS : Direction départementale de l’action sanitaire et sociale
1 DDASS : Direction départementale de l’action sanitaire et sociale

Mireille Zedin

Danièle X.

Mireille Zedin (45 ans) a voulu venir en aide aux personnes qui, comme elle, ont connu le placement et la vie à la rue. Elle a fondé à Versailles l’association Unités sans abri dont une jeune femme que nous appellerons Danièle (19 ans) est membre.

CC BY-NC-ND