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Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde [Online], 178 | 2001/2, Online since 05 November 2001, connection on 09 December 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1692

Index chronologique

2001/2

Mary Prince, commenté par Daniel Maragnès

La véritable histoire de Mary Prince, esclave antillaise.

Albin Michel, 2000, 136 pages.

Ce livre est d’abord un récit sur l’esclavage au XIXe siècle dans les colonies anglaises, écrit par une esclave, Mary Prince. Suit un commentaire assez long sur l’esclavage à cette époque-là et la lutte en Angleterre pour son abolition.

Cet ouvrage fut publié à Londres en 1831. Il est l’histoire d’une esclave, de son enfance à son arrivée à Londres. Ballottée d’île en île, des Bermudes à Antigua, vendue comme ses sœurs et donc séparée de sa famille, Mary Prince livre tous ses sentiments rencontrés alors. Elle raconte aussi les mauvais traitements qui lui sont donnés par ses différents maîtres et dont elle gardera les séquelles toute sa vie. « Oh ! Les horreurs de l’esclavage et comme j’ai mal quand j’y pense ! Mais il me faut dire la vérité à ce sujet et j’estime de mon devoir de raconter ce que j’ai vu de mes yeux parce que peu de gens en Angleterre savent ce qu’il en est de l’esclavage. J’ai été esclave. J’ai ressenti ce que ressent un esclave et je sais ce qu’un esclave sait. » Accompagnant son dernier propriétaire, elle arrive en en Angleterre ; chassée, elle essaye d’obtenir son affranchissement afin de pouvoir retourner à Antigua où son mari l’attend. A la fin du livre, on ne sait toujours pas si on a répondu à sa demande mais on voit le début de la lutte pour l’abolitionnisme. « Quand ils (les Anglais) reviennent en Angleterre, ils disent et font croire à de braves gens que les esclaves ne veulent pas sortir de l’esclavage. Ce n’est pas vrai ! Tous les esclaves veulent être libres. La liberté est une chose très douce... Ils disent qu’ils ne peuvent rien faire sans esclave. Et pour quelle raison ne peuvent-ils pas s’en passer comme en Angleterre ? Il n’y a pas d’esclaves ici, ni de fouets, ni d’entrepôts. »

Un supplément à l’histoire de Mary Prince, écrit par Thomas Pringle en 1831, figure dans ce livre. Défenseur de Mary, il raconte comment il a pu vérifier ses dires et comment il a essayé d’obtenir son affranchissement, sans résultat. Une pétition fut présentée au Parlement le 24 juin 1829.

Daniel Maragnès, philosophe enseignant à l’université des Antilles-Guyane, souligne tout l’intérêt historique et politique de ce récit, sans doute l’un des premiers où une esclave prend la parole et ose s’attaquer au propriétaire. « Dans l’esclavage, le crime est pour ainsi dire à la source même. Il est bien, au sens moderne, un crime contre l’humanité et non un crime inhumain. Ce crime n’a de sens juridique que parce qu’il a d’abord un sens profondément éthique. Le récit de Mary ne cessera de nous rappeler. »

Très facile à lire, ce récit destiné à tous, fait mieux comprendre les conditions de vie des esclaves et la mentalité du XIXe par rapport à l’esclavage.

Yvette Boissarie

Lydie Salvayre, Les belles âmes

Ed. du Seuil, 2000, 156 pages.

Banlieue nord de Paris (cité des sables), Bruxelles (Molenbeek), Cologne, Berlin, Dresde, Ratisbonne, Milan, Vigevano, Turin... en cinq jours. Au programme : la visite de la face cachée de grandes villes européennes, celle de la misère tapie au fond des cités et des squats. Le car de l'agence « Real voyages » emmène à bord des touristes bien typés, censés représenter les « belles âmes » de notre société, qui ont choisi de se payer des émotions fortes et inédites, hors des circuits habituellement fréquentés par les candidats au dépaysement. Ils sont soumis à rude épreuve par ce qu'ils découvrent mais chacun reste lui-même aux prises avec ses convictions, ses préjugés, ses moyens de défense. Le récit abonde de leurs réactions et de leurs commentaires merveilleusement croqués dans un style alerte et une expression colorée. Sans oublier les appréciations croisées qu'ils portent les uns sur les autres.

Pourtant la pointe du récit est peut-être ailleurs. L'auteur a introduit dans ce groupe quelques complices, bien typés eux aussi. « Une instinctive solidarité les rassemble. » Ils jouent les trouble-fête et cristallisent l'intérêt du lecteur par leur personnalité propre. Citons pour mémoire Vulpius le chauffeur du car, issu lui-même d'une des cités visitées. Mais surtout « l'accompagnateur », concepteur du circuit, qui entreprend là une oeuvre apostolique (faire changer le regard des riches sur les pauvres) et qui tient des propos quelque peu moralisants. Jason, l'agent d'ambiance, recruté dans le « milieu » pour faciliter les médiations, mais qui a son franc-parler et sa façon bien à lui de provoquer tout le monde. Olympe enfin, de son état repasseuse dans le pressing d'une galerie marchande, admise à voyager au dernier moment parce qu'elle est la copine soumise de Jason.

Olympe est dans le groupe la personne qui s'exprime le moins et pourtant elle est probablement celle qui est la plus présente, celle qui incarne la souffrance muette de ceux qui n'ont pas les mots pour dire ce qu'ils ressentent et ce qu'ils sont, ce qui ne veut pas dire qu'ils sont sans rêve. Sa personne séduit l'accompagnateur et son personnage a partie liée avec l'auteur.

« La véritable misère a ceci de singulier qu'elle ne peut jamais sortir de la bouche de ceux qu'elle afflige. Ce qui rend les choses compliquées. Pour ne pas dire impossibles. Car nul ne peut parler à la place d'un autre. Or c'est cela même à quoi je m'autorise. Parler au nom d'Olympe. Sans l'ombre d'un scrupule. Pire, avec la certitude présomptueuse de ma légitimité. Avec le sentiment très assuré que, le faisant, j'obéis à Olympe, ainsi qu'à moi-même. » – « Olympe aime les secrets. Avez-vous compris qu'elle porte le mien ? »

Un roman à lire d'une traite. C'est décapant. On n'en sort pas indemne. Certains pourront penser que le regard frise le cynisme ou l'ironie et que le message est ambigu ou désabusé (il n'y a pas de happy end) L'essai romanesque, qui force les traits, n'en laisse pas moins percer parfois des parts de vérité : les défavorisés ne sont pas des « macaques », c'est du moins ce que pense la concierge de la cité des sables.

Daniel Fayard

Léon Bonneff, Aubervilliers

L'esprit des péninsules, 2000, 245 pages.

Léon Bonneff mourut à 32 ans au début de la guerre de 1914. Il fut l'un des plus grands écrivains prolétariens français, Aubervilliers fut son dernier roman.

Mais peut-on parler de roman ? Par le biais de personnages dont les vies sont légèrement romancées, l'auteur nous décrit avec minutie la banlieue parisienne de ce début de siècle : Aubervilliers, ville ouvrière où se mêlent les champs d'épandage avec leurs cultures maraîchères, les abattoirs, les industries toutes plus polluantes les unes que les autres qui asphyxient et mutilent ceux qui sont obligés d'y travailler.

Nous nous promenons chez l'équarrisseur, dans les usines de superphosphates, les boyauderies, les usines d'engrais, les abattoirs… Nous découvrons les petits métiers qui font survivre comme le ramassage des résidus de graisse de bœuf dans la rivière pour être vendus aux fabricants de chandelles.

Nous découvrons aussi la rue et ses maisons casernes, les bistrots, les bals, les commerçants, la vie le dimanche avec le repos bien mérité.

Nous nous attachons au père Barje qui doit finir sa vie à la maison de Nanterre, à l'époque, véritable prison pour SDF ; au « Roussi » qui doit conduire ses sept enfants à l'Assistance Publique parce que sa femme va accoucher à l'hôpital et qui les retirera précipitamment ne supportant pas de les voir aussi malheureux. Avec le père « la Bourgogne » nous vivons les luttes syndicales avec leur cortège de licenciements et de répressions. Enfin il y a tous ceux qui font de ce livre un document humain et non pas un livre d'histoire.

La misère est omniprésente dans cet univers concentrationnaire, monde de dureté et de déchirement, mais l'espoir et la dignité sont présents par la présence des jeunes qui refusent cet univers de malheur, par les gestes de solidarité et d'entraide, par les luttes syndicales.

Les temps ont bien changé et Aubervilliers aussi, mais on lit d'une seule traite cette chronique d'une époque où la pauvreté était le lot de presque tous, étonné devant ce monde que l'on n'imagine plus mais qui fut celui de nos arrière-grands-parents et reste peut-être celui d'une partie de l'humanité. A lire pour ne pas oublier.

Jean-Jacques Boureau.

Arlette Farge et Jean-François Lae, Fracture sociale

Ed. Desclée de Brouwer, coll. Société, 2000, 174 pages.

Le titre, dont on peut regretter la banalité, ne dévoile en rien ce qui constitue la raison d’être et l’originalité de cet ouvrage : le récit autobiographique de Robert Lefort.

Robert Lefort s’est suicidé à Toulouse le 11 novembre 1998, à l’âge de 38 ans.

Jean-François Laé, sociologue, apprend par une « brève » du journal Le Monde ( 29-11-98) qu’on a découvert dans le petit studio qu’il occupait un cahier en désordre contenant soixante et onze pages écrites à la main en lettres majuscules. Le père Berthuit, qui avait précédemment hébergé Robert Lefort dans son presbytère et lui avait suggéré d’écrire un « bilan de vie afin de retrouver ses marques », était le détenteur provisoire de ce document. Jean-François Laé se le procure et le fait lire à Arlette Farge, historienne. Tous deux sont bouleversés et décident de le publier intégralement (43 pages dans ce livre), mais en le faisant suivre de leurs réflexions respectives car ils se refusent « d'abandonner à son sort » un tel témoignage de vie.

Jean-François Laé s’applique à en relire les mots et les phrases, à en apprécier le ton et le style, à en décoder le sens, à en approfondir la portée. Ce sont ce qu’il appelle « les mailles du récit » (43 pages également) à travers lesquelles il nous redit l’expérience singulière de cet homme, septième enfant d’une fratrie de neuf. Un père manœuvre, puis gardien d’immeuble, puis inapte au travail. Une mère obèse et malade. Sa scolarité ratée. Une hémorragie méningée à 16 ans. Manœuvre chez un artisan maçon pendant huit ans. Préparateur de palettes dans une entreprise d’appareils ménagers pendant deux ans. Chômeur, hébergé par ses sœurs. Puis sa « disparition »: l’aventure de la vie à la rue pendant cinq ans, jusqu’à sa rencontre avec le père Berthuit. Enfin son retour au travail (CES dans le bâtiment et stage de maçonnerie en AFPA) et son accès à un studio.

Pour éclairer sans doute la manière dont sont traitées les personnes à la rue, Jean-François Laé insère ensuite un chapitre intitulé « Les mots de la peine », dans lequel il rapporte et commente une « main courante » en centre d’hébergement, qu’il avait analysée au cours d’une recherche antérieure. Ce sont des annotations spontanées écrites, heure par heure ou presque, par les personnes chargées d’accueillir pour une nuit les personnes à la rue et de gérer leur présence.

Enfin, dans un dernier chapitre intitulé « L’envers de l’histoire », Jean-François Laé et Arlette Farge dialoguent, à partir de leur discipline respective, sur la persistance et la constance des expériences vécues dans la grande pauvreté, des souffrances endurées par des corps malmenés.

Daniel Fayard.

CC BY-NC-ND