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Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde [Online], 157 | 1996/1, Online since 05 September 1996, connection on 08 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2023

Pierre Verdier - L'ENFANT EN MIETTES

Editions Dunod, coll. Privat, 1992, 184 pages.

Depuis la Révolution française, l'aide sociale est un droit car la misère n'est pas imputée à la

paresse mais à des causes politiques, économiques, sociales. La société doit aider les pauvres qu'elle secrète, dans un souci de justice.

Ancien inspecteur de l'Aide sociale à l'Enfance (ASE), Pierre Verdier décrit le fonctionnement de cette institution qui suit plus de 500 000 enfants. Il définit l'ASE comme « un ensemble de moyens pour remédier aux difficultés économiques ou éducatives de la famille et à l'inadaptation à une situation particulière des moyens d'existence et de protection généraux ». L'ASE se donne pour objectifs d'aider les familles à assurer elles-mêmes leurs tâches éducatives, préserver les liens enfant/famille, préserver la continuité de l'enfant en bâtissant un projet avec lui, si possible, avec sa famille.

L'aide aux familles peut prendre des formes diverses (aide financière, travailleuse familiale, etc.) dont le placement provisoire de l'enfant ne doit intervenir qu'en dernier recours. Pourtant, aujourd'hui, soixante-trois pour cent des placements ont des causes matérielles que des solutions de garde ou de secours pourraient pallier.

L'auteur rappelle que l'Administration ne peut agir qu'avec l'accord de la famille. L'assistance éducative ne supprime pas l'autorité parentale: les liens parents/enfant doivent être maintenus et le retour dans la famille recherché. La réalité est souvent différente : la famille est oubliée, tacitement considérée comme inexistante, ou mauvaise, et il faut en éloigner l'enfant. Il faut constater que la solution du placement, la plus chère et la plus préjudiciable à l'enfant, est toutefois la plus facile à obtenir par les travailleurs sociaux (que l'auteur montre enclins parfois à des jugements de valeur envers les familles).

Pierre Verdier souligne que « les pauvres sont toujours ceux qui reçoivent le moins de la collectivité » et, faisant le constat d'un échec partiel du placement traditionnel, en s'appuyant notamment sur le manque de réussite scolaire, professionnelle et sociale des enfants, il affirme que « l'inadaptation du service surajoute à l'inadaptation des enfants. »

« Qu'est-ce qu'un enfant dont la moralité est en danger ? » « Que veut dire "se désintéresser de son enfant ?" », s'interroge-t-il. La loi protège mal les enfants des retraits car ses termes sont flous. Après une circulaire de 1976 suggérant que les relations parents/enfant sont un droit et un besoin, la loi de 1984 vise à préserver l'autorité parentale : droit des familles à être informées, accompagnées, à obtenir des recours. Elle associe les enfants aux décisions et prévoit de réévaluer leur situation au moins une fois par an. Elle instaure aussi des voies de recours à tous les niveaux.

La séparation est toujours traumatisante. C'est une perte totale des parents aux yeux de l'enfant qui n'a pas eu d'expériences antérieures structurantes. Lorsqu'elle est violente, elle constitue pour l'enfant un danger de mort psychologique. « C'est une pratique criminelle », affirme même l'auteur du livre. Ces dangers inhérents à toute séparation sont trop souvent ignorés par les travailleurs sociaux chez lesquels l'auteur dénonce « le besoin de punir », en interdisant les visites par exemple.

L'intérêt n'est pas assez porté sur les causes de l'inadaptation, seulement à ses effets. La tendance est alors de la réduire à des problèmes individuels que l'on traite au coup par coup. Ainsi la réponse est-elle parcellaire, insuffisante et parfois même néfaste. (Céline Pontais, Paris)

Jean-Marc Ela : AFRIQUE, L'IRRUPTION DES PAUVRES

Éditions l'Harmattan, Paris, 266 pages.

« Tiers-monde » ou « hors-monde » ? Jean-Marc Ela, une nouvelle fois, s'interroge sur l'avenir de l'Afrique, sur son entrée dans l'ère des exclusions, sur l'irruption des pauvres, sur le soulèvement de ces hommes et de ces femmes qui prennent conscience de leur condition insoutenable. La réalité est là, triste et sombre : l'Afrique apparaît aujourd'hui comme un continent trahi, perdu, naufragé. Le seul qui régresse dans le monde ; tous les indicateurs le prouvent : croissance de la famine et des inégalités sociales, corruption, baisse de la production alimentaire, ampleur du chômage urbain, paupérisation du monde rural, avancée du désert...

Les solutions ? Difficiles, car la situation est trop complexe pour être réduite à quelques paramètres. L'enjeu n'est plus d'atteindre la civilisation de l'universel que voulaient promouvoir les organisations internationales, les experts de « l'Aide » et de la « Coopération ».

Il faut, affirme l'auteur, repenser le développement en s'interrogeant sur la manière d'articuler la population l'environnement et le développement. Et le processus est en marche : à côté d'une économie officielle en faillite se découvre progressivement une économie souterraine, parallèle, en pleine vitalité ; c'est la promotion de la participation de chacun à son propre développement. La véritable réponse à la crise, aux incertitudes, devrait ainsi passer par les stratégies domestiques qu'inventent les groupes de base, les paysans, les femmes... Ces dernières en particulier, un groupe social encore très défavorisé, mais qui pourrait devenir « le centre de gravité des programmes d'action ». Autrement dit, « il faut sortir des schémas économistes traditionnels et reconnaître que la priorité, en Afrique noire, doit d'abord être pensée à travers la sociologie et l'anthropologie ».

Mais l'auteur veut aller encore plus loin. Inutile d'insister sur les mécanismes de l'économie, de la corruption, de l'argent ; c'est devenu une banalité et le discours « tourne en rond », dit-il. Il faut redécouvrir « la personne et ses droits fondamentaux, à partir des mouvements et des organisations qui reprennent en compte la dynamique des droits de l'homme et de ses mécanismes... L'enjeu de ces expériences, c'est le réaménagement des sociétés où les gens s'octroient un sens ». Finalement, cette profession de foi, dont rêve l'auteur pour le Sud - une véritable approche « par le bas » -, n'est pas si éloignée de celle que pourraient redécouvrir bien de nos pays du Nord...

Ainsi, ceux qui connaissent Jean-Marc Ela retrouveront avec plaisir son indéfectible optimisme - même s'il est plus mesuré dans cet ouvrage - sa confiance inconditionnelle dans l'homme africain, son refus de « l'afro-pessimisme ». Ceux qui ne le connaissent pas encore découvriront un auteur attachant d'une Afrique des villages, d'un art de vivre qui fait « sortir de soi pour aller à la rencontre de l'autre » et quelques vérités - à méditer par tous - sur le développement authentique des peuples. (Pierre Dogneton, Enghien-les- Bains)

Guy Groux et Catherine Levy - LA POSSESSION OUVRIÈRE

Du taudis à la propriété

(XIXe – XXeme siècle)

Les Éditions de l'Atelier, Paris, 1993, pages.

L'habitat constitue l'objet de cette étude. Comment est-on passé en un siècle, pour un grand nombre d'ouvriers, du taudis à la propriété ? Quelles conséquences cette transformation profonde a-t-elle entraînées pour la classe ouvrière ?

Pour répondre à ces questions, les auteurs abordent le plan historique, étudiant «les formes du logement ouvrier, sa lente appropriation et les débats, réglementations et pratiques sociales qui l'environnent» puis le plan statistique qui permet de voir les tendances actuelles, enfin le plan culturel pour juger des effets du titre de propriétaire sur les pratiques ouvrières et la vie sociale.

La propriété, élément du statut social, fut longtemps un facteur d'exclusion mais aussi source de révolte et de rejet de la part des ouvriers. Proudhon écrira : « La propriété, c'est le vol. » La mobilité des ouvriers, les déménagements « à la cloche de bois» seront la hantise des propriétaires pratiquant des loyers excessifs. Puis, l'idée que la propriété ouvrière peut adoucir les rapports sociaux fera son chemin. Les ouvriers verront dans la possession d'une maison une sécurité et un espace de liberté. Toute cette évolution aboutira à une politique de mise en place de la propriété dont l'apogée se situera entre 1970 et 1980 où un ouvrier sur deux deviendra propriétaire.

Ce livre nous retrace l'histoire des idées, des lois, du rôle des financiers et des Partenaires sociaux: ouvriers, patrons, Etat. Mais, fait économique, débat idéologique et politique, la propriété ouvrière dessine des clivages. Au «nous» succède le « je » lié au titre de propriétaire. Les modes d'existence, la forme de culture du monde ouvrier s'en trouvent profondément modifiés. De nouvelles valeurs culturelles se répandent alors que dans le monde du travail s'accentue le déclin des valeurs liées aux traditions collectives et protestataires. Au titre de propriétaire se greffe la notion d'aliénation: la vie devient souvent une longue suite de privations, d'efforts, de frustrations (endettement, charges, éloignement). Mais la propriété n'est-elle pas pour le travailleur un moyen de contrebalancer cet enfermement dans la condition ouvrière toujours définitive, mais jamais acceptée ?

De lecture abordable, l'ouvrage nous montre que la propriété est un facteur d'intégration et de régulation dans notre société en crise. L'exclu d'hier est devenu « l'ouvrier bourgeois » d'aujourd'hui en perdant des valeurs essentielles. N'y-a-t-il pas là matière à réflexion ?

Ce livre ne parle pas des déshérités, des familles en grande pauvreté, mais il contribue à faire comprendre un aspect de l'évolution de la société française. (Jean-Jacques Boureau, Paris)

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