N° 207, 2008/3   •  Un toit, du pain, des roses !
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Rédaction de la Revue Quart Monde
  • publié en septembre 2008
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2008/3
Texte intégral

Adriaan Van Dis – LE PROMENEUR

Roman traduit du néerlandais par Daniel Cunin

Ed. Gallimard, 2007, 265 p.

« Oh comme il aurait aimé prendre une hache ou mieux encore : un ciseau tranchant pour épanneler, une gouge pour ôter tout ce qui les gênait : saletés, traits maussades…jusqu’à ce que sorte de lui un homme plus agréable », peut-on lire à la page 161.

C’est donc l’histoire du réveil d’un homme. Un Néerlandais solitaire enfermé dans ses manies, son confort, sa lâcheté et qui, un jour regarde en face la misère de ses contemporains, brise sa carapace d’égoïste et ne se retrouve plus étranger à la cohue. Il s’appelle Mulder. Il est rentier, en deuil d’un amour, aime la propreté, l’Art. C’est tout ce que nous saurons sur lui tant l’histoire concerne non pas son passé mais sa métamorphose. Car notre héros va entreprendre un long voyage intérieur au gré de ses promenades quotidiennes (d’où le nom du livre). Non seulement il se trouve embarqué dans des mondes jusqu’alors inconnus : ceux des immigrés, des femmes de ménage qui habitent la grande banlieue, des clochards…mais il est amené à des actes jusqu’alors inimaginables comme faire le clown dans une chambre d’hôpital pour une fillette brûlée, ouvrir son appartement à une clocharde unijambiste, se compromettre à la transaction de faux passeports, participer à une cérémonie funéraire dans une mosquée et même se lier d’amitié avec un curé. La croyance et le débat entre bien et mal tiennent du reste une place centrale dans l’ouvrage. Le plus original, c’est que le guide « spirituel » de Mulder est un chien, le Chien – son double ? -  surgi des décombres d’un incendie. Ainsi raconte l’auteur en page 165 : « Toutes les misères qu’il avait vues au cours de ses promenades s’étaient peu à peu accumulées dans sa tête, l’empressement avec lequel le quartier tentait de l’oublier l’agaçait. Les autres ne voyaient-ils pas ce qu’il avait vu, ce que son chien lui avait appris à voir ? »

On peut difficilement rêver roman plus ciblé pour inviter chaque simple citoyen à ouvrir son regard sur l’exclusion, ici et ailleurs, et à s’engager autrement qu’en devenant un « bienfaiteur ». Un livre à conseiller avec d’autant plus d’enthousiasme qu’il est remarquablement écrit. Adriaan Van Dis a un talent fou pour trouver des formules percutantes et parfois féroces. Certaines descriptions de personnes abîmées par la vie et l’évocation des horreurs du monde sont parfois crues mais jamais misérabilistes. L’humour et un immense besoin de croire en la bonté l’emportent.

Le livre a le défaut d’être parisien et les lecteurs de la capitale s’amuseront à reconnaître leur ville dans ce jeu de pistes. Il reste néanmoins fidèle à la vie de toutes les mégapoles où les exclus deviennent, aujourd’hui, invisibles.

On peut également regretter l’accumulation de faits divers empruntés à l’actualité (noyades de clandestins, incendies de squats, occupations de lieux de culte pour soutenir des sans-papiers, attentats, tsunamis…). Cela fait inutilement mode. Reste l’essentiel : l’invitation à changer de regard. (Chantal Joly)

Michèle Lelievre et Emmanuelle Nauze-Fichet (sous la direction de) - RMI, L'ETAT DES LIEUX 1988 – 2008

Ed. La Découverte, coll. Recherches, 2008, 284 p.

Les auteurs responsables de cet ouvrage se défendent de présenter là une évaluation d’ensemble du RMI mais visent, à l’occasion du vingtième anniversaire de l’institution de ce dernier « filet de sécurité », à éclairer le rôle joué par le RMI dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, à comprendre comment des personnes sont amenées à recourir à ce dispositif, à apprécier dans quelle mesure le RMI les aide à mieux vivre ou à accéder à une autonomie financière, à recenser les obstacles divers à l’insertion.

Une vingtaine d’auteurs ont été sollicités, pour la plupart chargés d’étude ou de mission dans divers organismes de recherche, notamment à la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES). Inutile de préciser que le contenu de leurs prestations est fortement marqué par l’analyse de diverses enquêtes qu’ils ont conduites, principalement en 2006, pour appréhender :

* les effectifs qui sont les bénéficiaires du RMI (profils, parcours, niveau de vie, conditions de vie...),

* comment se présente leur sortie du dispositif (la contrepartie ou l’insertion avec l’accompagnement, l’accès ou le retour à l’emploi avec des incitations financières...),

* la mise en place de la décentralisation du RMI (en 2003)

* les opinions sur le RMI, des bénéficiaires et de la population française.

Ces données sont de facture essentiellement statistique et supposent que le lecteur a l’expertise de ce langage pour tirer le meilleur des innombrables comparaisons de pourcentages. Retenons néanmoins par exemple :

* Le niveau de vie annuel médian des personnes qui sont restées inscrites au RMI tout au long de l’année 2006 est de 7 400 €, alors qu’il est de 16 900 € pour l’ensemble de la population.

* En décembre 2006, 1,3 million d’allocataires étaient payés au titre du RMI, soit 1,5 million d’adultes (4 % de la population d’âge actif). Avec les enfants et les autres personnes éventuellement à charge : 2,5 millions de personnes de tous âges vivaient dans un foyer percevant le RMI (3,9 % de la population totale)

Certaines contributions apportent des éléments d’information et d’appréciation de portée plus générale et plus accessible, relatifs aux grandes étapes de l’histoire du RMI et au dispositif lui-même. A signaler également la préface de Bertrand Fragonard, ancien délégué interministériel au RMI, qui souligne quatre éléments majeurs : 

* c’est au niveau de la nature du droit que le RMI est le plus novateur

* il s’agit de protéger les plus faibles tout en évitant les comportements de facilité

* l’ambiguïté du pilotage du RMI a pesé sur les politiques d’insertion

* la création du RMI a accéléré l’évolution de la politique sociale. (Daniel Fayard)

Gérard Klein – J’AI RENCONTRE DES GENS FORMIDABLES

Ed. de Noyelles, 2008, 220 p.

Voilà un livre qui est le fidèle reflet de son auteur ! Il est sans prétention (« je ne suis ni un croisé, ni un conquistador » prévient Gérard Klein). Il a le sens de la pédagogie. L’écriture est parfaitement adaptée pour le plus grand public : phrases courtes, sens de la formule qui fait mouche. Et surtout, il est écrit par un « people » généreux et curieux des autres. Alors certes, Gérard Klein se laisse aller à parler de lui. Il raconte sa « belle enfance », ses années de pensionnat, ses expériences de médias, son besoin de « revivre » avec son épouse, ses échecs cuisants lors de sa tentative de se métamorphoser en éleveur bio en Auvergne, sa vision du tourisme respectueux et son envie d’une nouvelle aventure professionnelle en filmant en famille des petites associations pour Internet. Mais il évite, heureusement, l’écueil de la biographie.

Son titre l’annonçait. Son projet, c’est de témoigner de gens formidables. « Aujourd'hui, explique t-il au début du livre, j’ai envie de parler d’eux. J’ai envie de raconter mes belles rencontres avec ces gens qui, sans moyens, bougent des montagnes. J’ai envie de vous emmener dans un voyage où malgré la faim, la soif, les difficultés de tout ordre, l’engagement des uns peut rendre tous les autres optimistes. » C’est ainsi qu’il embarque son lecteur pour une odyssée à cent à l’heure au Népal, au Cambodge, en Bolivie, au Pérou, au Maroc, en France.

A chaque étape, des héros de l’ombre qui mènent des microprojets pour construire écoles, centres d’accueil pour enfants des rues, bibliothèques, centres de soins, coopératives agricoles... Et Maison de l’Amitié. Car la rencontre qui nous intéresse le plus directement est celle consacrée à un « curé pas comme les autres » : Alain Genin, volontaire d’ATD Quart Monde à Urkupina, un bidonville de La Paz, capitale de la Bolivie. Peut-on rêver meilleure publicité ? On peut, bien sûr, trouver que l’approche est relativement sommaire mais saluons ce titre : « de la charité à la citoyenneté ». Et également le passage dans lequel le globe-trotter explique qu’ « à condition de les écouter, de les entendre, nous avons beaucoup à apprendre de ces "pauvres". »

On peut regretter que ce livre ne se démarque pas encore assez des ouvrages qui démontrent que le salut des pays du Sud passe par les bonnes volontés du Nord. Dommage, en effet, que soient mis en valeur trop de coopérants et volontaires associatifs occidentaux au détriment des partenaires autochtones. Reste l’essentiel : l’idée sympathique de médiatiser des anonymes, des humbles, pour les aider financièrement. En démontrant, petite action par petite action, individu par individu, qu’ « une autre approche est possible ».

Chantal Joly

Stéphane Lavignotte – VIVRE EGAUX ET DIFFERENTS

Ed. de l’Atelier / Ed. ouvrières, 2008, 121 p.

Dans cet ouvrage de réflexion très facile d’accès, l’auteur, pasteur protestant, se propose de sortir d’une vision abstraite de l’égalité, conçue comme « une valeur, une icône, une essence, une immédiateté évidente » pour en faire plutôt l’objet d’un travail permanent. Il se réfère beaucoup à la mobilisation de tous les groupes sociaux qui dénoncent l’inégalité des droits : étrangers, femmes, gays et lesbiennes, sans papiers, SDF, prostitués, gens du voyage...

Il se demande si la persistance des inégalités ne serait pas due, au moins en partie, au fait que l’idéologie dominante de l’égalité produirait elle-même de l’inégalité. A travers l’analyse critique de la logique contractuelle par exemple, il se demande en effet si celle-ci ne légitime pas certaines inégalités et ne consolide pas certaines exclusions sociales. Il y a, selon lui, du conflit permanent dans ces tensions entre droits des minorités et appartenance à une société commune.

Mais l’auteur s’attache à souligner le combat des « moins égaux » et leur capacité « à inventer un rapport actuel et dynamique de la règle égalitaire aux cas d’inégalités » (selon l’expression de Jacques Rancière, souvent cité).

C’est comme si leur stratégie consistait à se saisir des discours officiels sur l’égalité, non pas pour les qualifier d’hypocrisies, mais pour montrer publiquement leur décalage avec les réalités qu’ils subissent. « Ils utilisent ce décalage comme un levier pour faire bouger la réalité, faire reculer les inégalités qu’ils vivent. »

In fine, un détour par le Nouveau Testament, permet à l’auteur de poser cette question : « Est-il donc inconcevable de faire coexister un amour où tous sont égaux en droit et un amour qui s’adresse à tous ? » (c’est-à-dire pas seulement aux membres d’une communauté restreinte). (Daniel Fayard)

Pour citer cet article Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde, Année 2008, Un toit, du pain, des roses !, Livres ouverts, mis à jour le : 27/05/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2358.