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Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde [Online], 169 | 1999/1, Online since 05 September 1999, connection on 27 January 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2556

Index chronologique

1999/1

Yves Pedrazzini, Charles Leopold Mayer - MALANDROS. BANDES, GANGS ET ENFANTS DE LA RUE

Desclée de Brouwer, 1998, 271 pages

En Amérique latine, dans les banlieues des grandes villes, des millions d’enfants vivent dans la rue : ils courent le risque d’être assassinés pour un oui ou pour  non et cet ouvrage a pour but de leur donner la parole.

De fait, avec la poussée des technologies nouvelles, les villes se développent mais la pauvreté s’accroît aussi et les services d’intégration sociale (éducation, santé, loisirs …) ne sont plus suffisants dans les quartiers populaires qui se sont étendus de manière incontrôlée.

D’où l’apparition chez les « malendros » (jeunes de 15 à 30 ans) et les enfants de la rue d’une culture d’urgence face à la culture technologique, car ils supportent mal d’être exclus de la prospérité de leur pays. S’efforçant d’être, chacun, des acteurs essentiels de leur survie, ils cherchent, par la ruse, à contourner l’économie de marché et à développer des activités illégales qui sont souvent plus lucratives que le salaire d’un ouvrier de base…

Ils font régner l’insécurité et de ce fait, subissent la répression policière … Mais ce combat de la police est voué à l’échec. En effet on refuse de voir les causes pour combattre les conséquences : on se laisse donc entraîner dans l’engrenage de la violence.

En effet, les causes de l’insécurité sont dues à la crise économique, aux contraintes du FMI, au prix du pétrole.

Le malandro, issu d’un milieu très pauvre, doit voler pour survivre, mais il voudrait remettre de l’ordre dans le chaos social : il cherche à obtenir, par la violence, des droits naturels tels que le logement, la nourriture, les vêtements … Soigneux de son « look » (il ne porte que des habits de marque !), il respecte un certain code de l’honneur, utilise un langage spécial … Bref, il a créé un style de vie particulier, dans son quartier.

Désireux de ne pas vivre dans la misère, il bâtit sa culture d’urgence sur d’autres valeurs que celles de ses parents. Il faudrait faire alliance avec lui, pour parvenir à comprendre son message d’espoir : il faut sauver les jeunes qui tuent !

Cet ouvrage, réalisé par deux sociologues spécialistes de l’Amérique latine, résulte d’une enquête faite à Caracas entre 1988 et 1991 …

Si les témoignages d’enfants interviewés sont très vivants, ce livre n’est cependant pas d’une lecture facile. Face à l’insécurité et à la violence des grandes métropoles, les auteurs cherchent à éclairer la « politique de la ville »  : celle-ci doit absolument prendre en compte tous ceux qui vivent dans la ville et les faire participer aux décisions qui les concernent. (Françoise Louis-Lucas)

Michel Bonnet – REGARDS SUR LES ENFANTS TRAVAILLEURS

Éditions Page deux, Lausanne, 1998, 231 pages.

L'auteur est reconnu comme l’un des meilleurs connaisseurs mondiaux du travail des enfants. C’est dire le sérieux de cet ouvrage qui entend regarder, comprendre, analyser non pas « le travail des enfants » (entité abstraite) mais la vie des enfants travailleurs.

Ce regard fait tout d’abord découvrir, par des exemples concrets, la très grande diversité de leurs situations de travail (familial, artisanal, en entreprise, salarié ou esclave). Une seule caractéristique commune : ils vivent tous sous le seuil de pauvreté et leur règle de vie est de survivre.

Très jeune, l’enfant découvre par le travail familial son rapport aux matériaux, aux outils, aux adultes du village. Puis le passage au  travail salarié va détruire ce rapport aux choses, aux outils, aux autres, pour le conduire au travail répétitif, abrutissant, qui lui ôte tout lien social. Il est devenu une force de travail à utiliser jusqu’au bout. Des logiques des parents, des enfants, des employeurs, l’auteur, sans porter de jugement, nous fait découvrir comment on en arrive là.

Pour aller plus loin, il analyse ce que sont les politiques nationales ou comment les États regardent les enfants travailleurs. Il faut bien constater que les textes internationaux (OIT, Convention des droits de l’enfant) ne concernent pas les secteurs et entreprises où travaillent les enfants (travail à domicile, commerces, services, agriculture, artisanat).

De plus, les États occultent souvent l’existence des enfants travailleurs. Il n’y a pas de statistiques. Restent l’opinion publique, les milieux associatifs, les médias. C’est grâce à eux que de nouvelles formes de lutte apparaissent, boycotts de produits, campagnes de lettres … etc. L’auteur s’interroge sur ces actions venues des pays riches, qui, transforment la réalité en un mythe insaisissable (le travail des enfants) et qui défendent peut-être plus les lois du marché que la vie des enfants au travail.

Cependant ces campagnes montrent l’importance du problème.

Pour éclairer ce décalage, il faut regarder le cas des enfants mis en esclavage pour dettes, mais aussi le rôle des grandes entreprises. On ne trouve pratiquement pas d’enfants en leur sein, mais elles les utilisent dans les multiples sociétés qui leur appartiennent, ou par le biais de la sous-traitance. Ainsi les enfants contribuent-ils à favoriser une concurrence féroce dont ils sont les victimes.

Il faut donc s’attaquer à un ordre mondial qui canalise la moindre goutte de sueur d’enfants travailleurs vers ces nouveaux tonneaux des Danaïdes que sont les portefeuilles du grand capital et « tout faire pour éduquer les enfants travailleurs, les éduquer à dire NON, à les conduire à une culture hors de la soumission. »

Dans ce livre, de lecture facile, pas de sentimentalisme, pas de schémas simplificateurs, mais une réflexion qui tente de faire comprendre la réalité et écouter ces enfants. (Jean-Jacques Boureau)

Jean-Yves Naccache - LE 187ème CHAMEAU

Alfil Éditions, 1998, 182 pages

L’histoire se situe dans une banlieue indéterminée, avec son lot de misères, de haines ordinaires, de tristesse gluante. Rachid, fils de harki, y vit une adolescence peuplée de rêves morbides, ceux que lui procure la poudre blanche. Il deale lui-même pour pouvoir s’en procurer et aussi pour pouvoir acheter de somptueux cadeaux à sa sœur et à ses parents. Mais son père ne supporte pas de tels présents et, après une altercation avec son fils, décide de partir en pèlerinage. C’est à ce moment où tout semble perdu que Rachid fait la connaissance d'Abraham, l’aveugle. Celui-ci, au gré de leurs rencontres, lui enseigne peu à peu la sagesse et la croyance. Rachid abandonne ses rêves sans horizon pour s’ouvrir aux autres et à leur précieuse singularité. Cette amitié naissant entre le jeune arabe et le vieux Juif permet aux familles de se rapprocher, de se découvrir et d’accueillir enfin le radicalement « autre. »

Paradoxalement, ce récit fortement ancré dans la réalité se lit comme un conte. Il y est question de souffrances des peuples : peuple algérien, peuple juif, peuple français.

Mais tout est écrit dans une langue très soutenue et résolument poétique. Les personnages ne cessent de recourir aux métaphores pour dire leur douleur ou leur joie. La vie elle-même s’enchaîne et prend sens dans le pouvoir des mots. Dans la même perspective, le livre est saturé de références aux grands textes spirituels et religieux : ce substrat culturel vient naturellement aux lèvres des êtres qui se parlent.

Un tel parti pris peut sembler étonnant Mais c’est finalement ce qui fait la force de ces pages où chacun, en toutes circonstances, se situe au meilleur de soi. Dignité, respect, écoute, compréhension, pardon : telles sont les valeurs qui sous-tendent avec force l’ensemble du récit.

Malgré quelques faiblesses, et l’étonnante occultation de la guerre civile algérienne, ce livre est remarquable de justesse et d’émotion. La parole y occupe une place centrale. C’est elle qui permet d’exprimer sa souffrance, de comprendre celle de l’autre, d’échanger et de partager, de guérir et d’aimer. Grâce à  la parole, l’épaisseur de vie et de sentiment qui se cache derrière des existences en apparence ternes est remarquablement donnée à voir : derrière chaque vie, si triste et si morne soit-elle, il y a une histoire, et cette histoire vaut d’avoir été vécue et d’être dite. Une très belle leçon d’humanité. (Christine Benevent)

Richard Dethyre - « CHÔMEURS , LA REVOLTE IRA LOIN »

Éditions La Dispute, Paris, 1998, 190 pages

Richard Dethyre est un enfant « de la banlieue », qui a d'abord participé aux luttes ouvrières de la CGT (Confédération générale du travail) et du Parti communiste français contre l’exploitation des salariés.

Devant le développement du chômage des masses et de ses ravages sur les hommes, bien que non chômeur lui-même, il rejoint les chômeurs et fonde l’APEIS (Association pour l’emploi, l’insertion et la solidarité), qui, dès 1987, occupe les ASSEDIC pendant cent quatre-vingts jours.

L’APEIS échappe à  tous les appareils et comprend des militants de tous bords, unis par le refus du chômage et de son indignité.

Richard Dethyre, qui a expérimenté la valeur sociale du travail, du métier, de « la belle ouvrage », du militantisme ouvrier, ne peut supporter le mépris dans lequel sont tenus les chômeurs. Il lie son sort au leur pour dénoncer le crime du chômage.

Tandis que la perte durable de ce qui fait l’identité des personnes affecte profondément les chômeurs – au point de les culpabiliser et de les priver même de leurs moyens de défense – eux qui se sentent mal à l’aise partout (y compris dans les syndicats de salariés) rejoignent en nombre le « mouvement des chômeurs » constitué de différentes associations.

Ils se sentent à nouveau compris et respectés. Ils veulent lutter ensemble pour exiger une place digne de chacun. Ils le font à travers des manifestations de plus en plus nombreuses et visibles, même quand leurs revendications concrètes semblent ne concerner que le court terme : gratuité des transports pour les chômeurs, minima sociaux décents.

Cette exigence, qui devrait et pourrait être commune à tous les citoyens, les unit, au-delà de leurs options très diverses, et leur redonne la force de se battre.

Richard Dethyre prédit que « la révolte ira loin » contrairement à tous ceux qui se résignent souvent à l'inacceptable tant qu'il n'atteint que les minorités des « autres ». (Jean Guinet)

Douglas Harper - LES VAGABONDS DU NORD-OUEST AMERICAIN.

Préface de Dominique Desjeux, postface de Howard S. Becker.

Traduit de l’américain par Liliane Barlerin.

Editions L’Harmattan, 1998, 203 pages.

« Good Company » est le titre de la première édition publiée par l’Université de Chicago en 1982. « C’est qui, au juste, la bonne compagnie ? » Manifestement l’auteur a aimé celle de ces vagabonds (tramps) qui, grâce aux trains de marchandises (hotshots), traversent les États-Unis de bivouac en bivouac (jungles) pour aller gagner de l’argent en travaillant dans les exploitations agricoles, au moment des récoltes. Le titre original veut aussi exprimer que dans ce genre de vie, rudimentaire et aléatoire pour une large part, la chance de « réussir » (est-ce le bon mot ?) dépend grandement de la bonne compagnie que l’on va ou non rencontrer en chemin : celle d’autres vagabonds, celle d’embaucheurs potentiels, celle de la police, celle du personnel des trains.

Douglas Harper est sociologue. Il nous livre ici le récit de l’un de ses voyages effectué de Mineapolis à l’État de Washington, marqué par sa rencontre avec Carl, figure emblématique du « vagabond ». Il partage sa vie pendant plusieurs mois, prend des notes pour retenir ce qu’il découvre au jour le jour, enregistre parfois leurs conversations, prend quelques rares photographies, pose des questions pour mieux comprendre la personnalité et le mode de vie de ces hommes pas comme les autres. Le récit est rugueux, mélangeant descriptions, impressions, propos échangés tout au long de cet itinéraire chaotique, clandestin et dangereux, d’une gare de triage à une autre. C’est la restitution d’une enquête participative, qualitative, où le chercheur s’implique fortement pour éprouver lui-même la dureté de cette existence qui le fascine.

Le récit est suivi d’un commentaire de 25 pages (« une interprétation compréhensive »). L’auteur y apporte un certain nombre de réflexions sur cette aventure et sur cette manière de procéder. Elles se regroupent autour de quelques  thèmes. Importance de l’implication affective entre chercheurs et acteurs dans les enquêtes de terrain qualitatives. Validité et fiabilité. Langage, culture et récit. Prendre et utiliser des photographies. Histoire et économie. Facteurs culturels.

Un livre passionnant pour comprendre de l’intérieur la vie et la pensée d’hommes épris de liberté, qui n’ont ni domicile ni travail fixes mais qui ne veulent pas être assimilés à  des clochards, qui sont capables de sillonner le territoire américain pour effectuer des travaux saisonniers à fort besoin de main-d’œuvre, où ils se font d’ailleurs exploiter.

Livre passionnant encore si l’on considère l’engagement du chercheur qui fait sienne cette opinion. « La qualité des connaissances apportées par les données acquises au contact des sujets de notre recherche dépend des relations que l’on établit avec eux. » (Daniel Fayard).

Académie universelle des cultures – L’INTOLERANCE.

Éditions Grasset, 1998.

Publié sous la direction de Françoise Barret-Ducrocq, ce livre rassemble les textes d’écrivains, de philosophes, d’historiens et de journalistes ayant participé au Forum 3Intolérance sur l’intolérance » organisé en mars 1997, par l'Académie universelle des cultures. Parmi eux, Élie Wiesel, Paul Ricoeur, Jacqueline de Romilly, Umberto Ecco, Jacques Legoff, Woile Soyinka, Jorge Semprun…

Cet ouvrage répond à une nécessité. Dans le monde, l’intolérance ne cesse de croître. « Religieuse, raciale, ou ethnique, son envahissement remet en question les victoires réelles remportées par ce que l’on nomme encore la civilisation », constate Élie Wiesel.

Ce premier recueil  de l’Académie universelle des cultures offre une extraordinaire opportunité pour faire le point sur le couple tolérance / intolérance dans l’histoire et selon la diversité des religions et civilisations. Ce n’est pas un hasard si cette assemblée inaugure ses activités par un forum sur l’intolérance.

Qu’est-ce que l’on tolère ? Qu’est-ce que l’on ne tolère pas ? Qui contrôle ? Le rôle des religions et de la politique est examiné par des philosophes à travers les divers continents.

Véritable encyclopédie de la tolérance, par la qualité et la diversité des contributions qu’il rassemble, ce livre est aussi un acte de confiance et d’espoir. (Janine Dantan).

Conseil d'analyse économique – PAUVRETE ET EXCLUSION.

Rapports de Tony Atkinson, Michel Glaude, Jacques Freyssinet, Claude Seibel.

Annexes préparées par l'INSEE et Laurent Caussat.

La Documentation française, 1998, 139 pages.

Le Conseil d'analyse économique (CAE) a été institué en juillet 1997 pour « éclairer les choix du gouvernement en matière économique ». Il est composé d'une quarantaine de membres : la moitié sont des professeurs d'université ou de grande école, les autres sont conseillers scientifiques, directeurs d'études ou de recherches, responsables de services économiques, haut-fonctionnaires. Le CAE examine les questions qui lui sont soumises par le Premier ministre. Parmi celles-ci : la pauvreté et l'exclusion. Le présent ouvrage rend compte des analyses élaborées dans ce cadre sur ce thème :

- La pauvreté et l'exclusion sociale en Europe, par Tony Atkinson, professeur à l'Université d'Oxford.

- La pauvreté, sa mesure et son évolution, par Michel Glaude, directeur des statistiques démographiques et sociales à l'INSEE.

- L'indemnisation du chômage en Europe. Entre l'activation des dépenses pour l'emploi et la garantie de minima sociaux, par Jacques Freyssinet, professeur à l'Université de Paris I et directeur de l'Institut de recherches économiques et sociales (IRES).

- Le chômage de longue durée et les politiques de l'emploi, par Claude Seibel, directeur de la DARES au ministère de l'Emploi et de la Solidarité.

Ces 4 rapports sont complétés par 2 annexes :

- « Les minima sociaux en France », due à Laurent Caussat (CAE).

- « Les emplois précaires sont-ils un marchepied vers les emplois stables en France ? » due à Laurence Bloch et Marc-Antoine Estrade (INSEE).

Pierre-Alain Muet, qui représente le Premier ministre au CAE, retient 3 conclusions qui se dégagent, selon lui, de ces analyses :

1) L'Etat-Providence est indispensable pour réduire la pauvreté et il est compatible  avec un haut niveau de développement. C'est en Europe du Nord où l'Etat-Providence est le plus développé que les taux de pauvreté sont les plus faibles.

2) La réduction du chômage est une condition nécessaire mais non suffisante de la lutte contre la pauvreté et l'exclusion (cf. la création d'emplois peu rémunérés ou l'exclusion du marché du travail). Pour lutter simultanément contre le chômage et la pauvreté, il faut accompagner les créations d'emplois par une politique ciblée en faveur des publics les plus fragiles (chômeurs de longue durée, travailleurs sans diplôme).

3) Les allocations ciblées sous condition de ressources sont certes la façon la moins coûteuse de lutter contre l'extrême pauvreté, mais elles risquent de créer des situations de trappes de pauvreté ou de trappes à chômage. Pour l'éviter, il faut combiner, avec un salaire minimum, des minima sociaux et un processus de transition de l'assistance à l'emploi qui soit suffisamment rémunérateur pour que l'emploi reste une valeur fondamentale de la société (cf. le maintien transitoire des minima sociaux lors du retour à l'emploi).

On lira avec intérêt ces analyses d'experts. Leurs points de vue sont certainement à prendre en compte pour éclairer les décideurs politiques. Espérons que le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale (CNLE),  où siègent des représentants des associations concernées, sera en mesure pour sa part de fournir également au gouvernement d'autres analyses et recommandations.  Non pas à partir des seules données socio-économiques, comme c'est le cas pour le CAE, mais à partir des réflexions élaborées en partenariat entre responsables politiques, acteurs de terrain et populations éprouvées par la pauvreté et l'exclusion. (Daniel Fayard).

CC BY-NC-ND