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Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde [Online], 170 | 1999/2, Online since 05 December 1999, connection on 27 January 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2591

Index chronologique

1999/2

Andréa Réa - LA SOCIÉTÉ EN MIETTES

Épreuves et enjeux de l'exclusion

Éditions Labor, Bruxelles, 1997.

« Vivre sans emploi, ce n'est pas seulement être privé de ressources financières et relationnelles, c'est aussi subir le mépris des autres. Le déclassement social et le déclassement symbolique sont deux facettes de l'exclusion : perdre ses moyens de subsistance et perdre sa dignité, vivre dans la pauvreté et être discrédité »

L'objectif de cet ouvrage n'est pas d'offrir une analyse exhaustive de l'exclusion mais de la limiter à sa forme la plus prégnante, la privation d'emploi qui en induit d'autres en cascade.

Historiquement, l'exclusion est associée à chaque époque à une figure dominante du non-citoyen : le vagabond au XVIIIe siècle, le prolétaire au XIXe et l'étranger au XXe. Elle énonce la forme actuelle de la question sociale et ses enjeux.

En France, à partir de 1980, la crise de l'emploi, l'analyse du chômage et des processus de marginalisation font apparaître la notion d'« exclusion » qui supplante celle de « nouvelle pauvreté ». Le terme s'impose dans les discours médiatique et politique. Nos sociétés fabriquent à la fois des exclus de l'emploi et des exclus par l'emploi. Les premiers sont les chômeurs et les seconds, ceux qui occupent un emploi dit hors-norme, précaire, à temps partiel, flexible, sans protection sociale.

C'est aussi l'époque où aux États-Unis, la notion « d'underclass » est au cœur des débats politiques : elle identifie les ghettos noirs et leur fort taux de criminalité.

Il existe un contenu proprement national au « phénomène d'exclusion », la manière de le percevoir et la façon de le vivre. L'auteur en rend compte avec beaucoup de chiffres très précis concernant les pays européens et aborde ensuite les politiques publiques propres à y porter remède (en particulier en France, en Belgique, aux États-Unis).

Divers scénarios sont proposés par l'auteur mais deux idées dominent : le partage du temps de travail disponible et la création d'emplois de service à la collectivité financés par la transformation des allocations de chômage en indemnités pour les prestations fournies. (Janine Dantan)

Marcel Ruby - MONDIALISATION ET SOLIDARITÉ

Solidarité et XXIe siècle

Corsaire éditions, 1998, 446 pages.

Lorsque Léon Bourgeois écrit en 1896 son livre « Solidarité » pour tenter une synthèse entre le libéralisme individualiste et le socialisme, il met en forme bon nombre d'idées du XIXe siècle qui sont la base du solidarisme, théorie oubliée et pourtant inspiratrice du modèle social européen.

L'ouvrage de Marcel Ruby retrace dans une première partie l'histoire du solidarisme historique sous la IIIe République : ses origines, ses fondements théoriques et les réalisations qu'il a inspirées (loi sur le repos hebdomadaire, assistance médicale gratuite, lois sur les retraites et les allocations familiales, semaine de 40 heures, etc.)

Dans la seconde partie, le solidarisme contemporain, l'auteur étudie l'application de cette théorie successivement :

- sous la IVe République (sécurité sociale, comité d'entreprise, nationalisations)

- sous la présidence du général de Gaulle (intéressement, politique sociale, crise de 1968)

- sous la Ve République et sous la présidence de François Mitterrand avec plus récemment les mesures concernant l'impôt de solidarité sur la fortune, le revenu minimum garanti (RMI), la contribution sociale généralisée (CSG) et la solidarité entre collectivités locales.

Ainsi ces deux parties nous montrent que « les réalisations d'inspiration solidariste ont été nombreuses et importantes » et qu'« elles ont contribué au maintien de la cohésion sociale, garanti l'assistance aux plus démunis et limité la croissance des inégalités ».

Mais l'auteur constate que la situation sociale actuelle avec l'existence d'une « fracture sociale » (chômeurs, personnes sans domicile fixe, exclus de toutes sortes) n'incite guère à l'optimisme et il se pose la question : n'est-il pas temps pour ce XXIe siècle de retrouver l'inspiration solidariste ?

La troisième partie « le solidarisme au XXIe siècle », présente les contributions de huit spécialistes qui réfléchissent aux grands problèmes de notre époque pour tenter de leur donner des réponses concrètes.

Les domaines abordés sont : le travail, l'économie, la protection sociale, l'aménagement du territoire, la défense nationale, l'enseignement et la culture, les institutions.

Ces pistes de réflexion devraient contribuer à créer un monde plus juste, plus fraternel face aux bouleversements apportés par les révolutions technologiques et la mondialisation de l'économie.

Ce livre, facile à lire, est intéressant par ses analyses historiques qui font découvrir des aspects méconnus concernant l'inspiration de la politique sociale de la France. (Jean-Jacques Boureau)

André Gueslin et Dominique Kalifa (sous la direction de) - LES EXCLUS EN EUROPE (1980 - 1930)

Éditions de l'Atelier, 1999, 480 pages.

Ce livre est le résultat des travaux d'un colloque qui s'est tenu à l'université Paris VII au mois de janvier 1998. On y trouve les contributions de 47 chercheurs qui ont approfondi la question : quels sont les processus qui engendrent l'exclusion ? Processus qui peuvent être le fait de l'État, de ceux qui imposent des normes ou de la société dans son ensemble, chacun pouvant produire de l'exclusion lorsque la différence avec l'autre apparaît trop forte.

Le XIXe siècle ayant été le siècle de la pauvreté, les intervenants se sont principalement intéressés à ce problème de l'exclusion par la pauvreté, mais on trouve également des études sur des minorités exclues comme les étrangers, les bohémiens, les criminels, les lépreux, etc., leur méthode travail ayant été « l'étude de micro-histoires d'exclus pleines de sens ».

La première partie : « Voies de la pauvreté » aborde sous divers angles la situation de la pauvreté qui résulte de l'absence de travail et conduit à une quasi exclusion.

La deuxième partie : « De l'assistance à l'internement » étudie les institutions d'assistance et d'internement et le rôle qu'elles ont joué dans les processus d'exclusion.

La troisième partie : « Normes étatiques, normes juridiques » montre le travail de l'État dans le processus d'exclusion. Pour exclure, il faut séparer, c'est le rôle des normes. Après avoir désigné péjorativement les populations que l'on veut rejeter (romanichels), on les trie (création des papiers d'identité en 1888), ensuite peuvent venir des lois d'exclusion (expulsion) mais aussi d'intégration, les deux logiques étant présentes en régime républicain.

La quatrième partie : « L'exclusion d'en bas » aborde des types d'exclusion très spécifiques liés à des contextes particuliers. Ainsi celle concernant les aveugles et les sourds-muets, les gueules-cassées de 1914-1918, les métis dans les colonies, les travailleurs italiens en 1920, etc. Des différences physiques, ethniques, professionnelles qui s'opposent à l'inconscient collectif et conduisent à l'exclusion.

Enfin, la cinquième partie : « Discours, représentations, exclusions » traite de cas très particuliers, femmes criminelles, hommes ou femmes hystériques, lépreux...

Dans la conclusion, on revient à la question initiale : le concept d'exclusion au contenu si complexe peut-il s'employer en Histoire ? Pour les auteurs, il semble difficilement conciliable avec les exigences des sciences sociales et de l'Histoire.

Ce livre, très dense, gros travail de mémoire comme tout livre d'histoire, vient éclairer notre présent. Il nous rapproche de ce long cortège d'exclus de toutes sortes qui ont représenté sans doute un tiers de la population de ce XIXe siècle. Il apporte un éclairage très riche sur la notion d'exclusion et sur les mécanismes qui la produisent. (Jean-Jacques Boureau)

Herbert Simmons - CORNER BOY

Éditions de l'Olivier, 1999, 298 pages.

La fin des années 1940, à Saint-Louis, dans un ghetto noir, vivent Jake, notre héros, Spider et Scar, ses copains. Ils nous font découvrir la vie de ces jeunes noirs qui rêvent d'argent, de filles... certains vont au collège, au lycée, se heurtent au chômage et finiront par s'engager dans l'armée...

En réalité, bien peu d'avenir pour des noirs dans une Amérique raciste.

Mais Jake vit dans le luxe, vêtements de marque, voiture, des atouts pour réussir auprès des filles. Quel est son secret ? Il est dealer, inféodé à un trafiquant qui “ arrose ” la police, bien utile pour Jake lorsqu'il se heurte à cette police raciste. Mais il est des limites à ne pas franchir, et sortir avec une jeune fille blanche en est une. Un événement tragique va précipiter l'histoire.

Pour Jake, qui refuse la corruption et garde ses illusions, ce sera la fin, un procès mettra en pièces son image et le condamnera à la prison...

Et dans sa cellule il pense : « Quand il sortirait, il avait l'intention d'avoir de quoi se remplir les poches... Il voulait plein d'argent, des tas de fringues, des voitures. Rien ne pourrait le faire changer, il aurait toujours envie d'avoir tout ça et il y parviendrait d'une manière ou d'une autre ».

Au-delà du récit anecdotique, ce roman apporte une vision en profondeur des personnages qu'il présente, leurs espoirs, leurs questions sur la mort, l'amour, leurs difficultés dans leurs rencontres interpersonnelles. (Jean-Jacques Boureau)

Michel Séonnet - PERDU QUI COMME ULYSSE FAIT UN LONG VOYAGE

Le bar Floréal édition, 199, 148 pages.

Fréquentant la Maison de la Solidarité de Gennevilliers, l'auteur a proposé aux SDF, qui vont et viennent, d'écrire sur eux, leur histoire, leur vie.

Pour aider les SDF, les soutenir, l'auteur leur lit l'Odyssée d'Homère. Et ça marche.

Comme Ulysse, les SDF voyagent sur des chemins perdus... Avec énormément de pudeur : leurs souffrances, leur courage, leurs amitiés, leurs rêves, leurs espoirs. Souvent avec une formulation ramassée, belle, qui frappe. Cela sonne juste, c'est fort, vrai, pathétique.

Il n'est pas facile de produire de la poésie, de la beauté sur la misère. Est-ce judicieux ? Ici, cela semble réussi. Pour en apprécier les témoignages, leur profondeur, leur humanité, il faut les « écouter » à petites doses. Un très beau livre : photos, texte poétique, papier, mise en page. (Jean Monge)

André Vexliard - LE CLOCHARD

Texte présenté par Laurent Mucchielli. Préface de Xavier Emmanuelli.

Editions Desclée de Brouwer, 1998 (1ère édition 1957), 493 pages.

Comment ne pas se réjouir de cette réédition de la thèse de doctorat d'Alexandre Vexliard, oeuvre de référence aujourd'hui encore pour appréhender le monde de la misère, d'autant plus qu'elle est introduite par une remarquable présentation en 60 pages de Laurent Mucchielli. Ce dernier a su restituer l'originalité de cette approche, la personnalité de son auteur (1911-1997) et le combat qui a été le sien pour changer le regard de la société et des sciences humaines sur « le clochard ».

Son étude repose sur des entretiens individuels dans un contexte « libre » (dans la rue ou dans l'arrière-salle d'un café). Il a recueilli ainsi des centaines d'histoires de vie (une soixantaine seulement sont restituées et analysées), beaucoup plus riches pour comprendre que tous les tests dits de personnalité. Il montre que la population des clochards ne forme pas un groupe social homogène, distinguant le vagabondage d'origine sociale de celui où prédominent des aspects plus personnels, voire des déficiences psychologiques. Décrivant les processus de désocialisation, il met en valeur les qualités d'ajustement des personnes (même si elles apparaissent à certains asociales, voire antisociales), mais aussi l'ambivalence de la société qui manie alternativement répression et assistance au nom de la valeur travail ou du culte de la liberté : ce sont moins les handicaps que les réactions de l'entourage aux handicaps qui entraînent l'individu dans la désocialisation. « Le soutien social d'une part, l'absence de ce soutien d'autre part conservent un rôle prépondérant dans la destinée de la plupart des hommes » (page 322).

Remettant en cause des catégories utilisées habituellement par des psychiatres et des psychologues qui ont tendance à enfermer les individus dans une conception pathologique de la déviance, cette thèse ne fit pas l'unanimité en Sorbonne alors qu'elle fut saluée par certains commentateurs comme “ faisant honneur à l'université ”. Par sa tentative inédite de construction d'un modèle psychosociologique de la personnalité, Alexandre Vexliard a été un pionnier en ce sens qu'il a donné une clef d'interprétation et d'action, concernant au-delà du clochard la lutte contre la misère elle-même : la qualité de l'interaction individu-société.

« Le clochard, lui, est seul sur le chemin de la vie » (page 151). « Il a été privé, non seulement de nourriture et d'abri, mais aussi de justice et d'affection ; il a été non seulement privé, mais aussi rejeté » (page 415). « Ce n'est pas tant Joachim qui dispose de moyens limités, ce sont les moyens d'utilisation des individus par la société qui sont enfermés dans des limites étroites » (page 354). « Si l'on veut s'attaquer à ce problème sur le plan pratique, c'est par le développement des besoins qu'il faudrait commencer et non par la rééducation à l'effort » (page 427). « Ce qui fait le clochard, c'est le fait de n'avoir personne à aimer » (page 465). (Daniel Fayard)

Xavier Emmanuelli - L'HOMME N'EST PAS LA MESURE DE L'HOMME

Presses de la Renaissance, 1998, 200 pages.

« ...c'est-à-dire que la raison de l'homme n'est pas son exacte mesure. Il ne la trouve qu'en s'en remettant à sa foi ». « C'est parce que l'homme ne sait pas mesurer sa destinée qu'il ne peut être sa propre mesure ». En ces termes, l'auteur explique le titre qu'il a choisi pour les réflexions très personnelles qu'il nous livre ici. En faisant resurgir tels ou tels moments de son existence, il essaie de formuler sa quête incessante et prégnante : « trouver un sens à ma vie ».

Son texte est parsemé de citations empruntées à Rainer Maria Rilke, à Victor Hugo, à Claude Lévi-Strauss, à Vincent Van Gogh, à Chateaubriand, à saint Jean, à Antoine de Saint-Exupéry... et à bien d'autres encore, parce qu'il y a trouvé des connivences avec ce qu'il ressent. Mais surtout de rencontres, souvent fugitives d'ailleurs, où, telle une illumination, il a vu et touché des hommes, des femmes, des enfants meurtris dans leur corps et dans leur solitude, avec qui, l'espace d'un instant, il a éprouvé qu'ils étaient, lui et eux, de la même humanité. Le livre est plein de ces rencontres survenues au Cambodge ou en Thaïlande, au Rwanda ou au Zaïre, aussi bien qu'à Nanterre.

« Jeune homme, je rêvais d'une fraternité universelle... A 60 ans, je n'ai pas encore trouvé la paix du cœur... Je suis un médecin « urgentiste », à qui les gens demandent quelque chose que je ne peux pas donner. Cela me rend inconsolable... Quand ils n'ont plus de surface sociale, ils n'ont plus rien à vous cacher, plus rien à défendre, plus rien à perdre. Ils ne sont que douleurs et souffrance... » « Quand ils demandent par leur comportement, par des gestes et des attitudes, faute de pouvoir l'exprimer avec des paroles, que l'on prenne soin d'eux en tant qu'êtres », il n'y a pas de place pour eux. Or « ils sont aussi avides de sens et d'amour que nous-mêmes ».

« Les hommes, surtout quand ils sont broyés par le malheur, ont plus besoin de fraternité que de solidarité ». « Mère Teresa ne soignait pas, elle prenait soin. Ce n'est pas incompatible, mais c'est très différent. Les deux doivent se compléter ». « Il faut donc s'approcher en tant qu'homme, c'est-à-dire s'exposer et donner de soi. Cet acte permet de redonner à la fois du sens aux rapports humains, du temps au temps... Je sais à coup sûr une chose :.. si vous ne vous livrez pas un tant soi peu, si vous restez sur votre réserve, le miracle n'aura pas lieu ».

« Le danger de rater la rencontre est permanent ». « La seule force, au fond, qui est capable de structurer l'homme et sa société, cette seule force tient en un mot, mais qu'il faut dire humblement, secrètement, en chuchotant, car la distance nécessaire à sa perception, c'est l'intimité, et ce mot est : amour ! ».

Il est difficile de résumer un tel livre, pourtant facile à lire. Il fait écho à l'apprivoisement cher au Petit Prince, à l'Evangile, aux droits de l'homme. (Daniel Fayard)

Patrick Henry – B0UCHE DE CHALEUR

Éditions Anne Carrière, 1998, 363 pages.

Un livre qui vous prend aux tripes et qu'on ne lâche plus.

Patrick, médecin, créateur de la première consultation pour les sans-domicile, à Nanterre, en 1984, a su inventer un personnage vrai, dont le langage dru sonne juste. Il les connaît bien, les sans-domicile, il les aime malgré leurs défauts, ici, l'alcool.

Laurent Perrin est un homme dont l'humour, la fierté, la dignité ne nous quittent plus. Il ne se plaint pas, attend notre respect, parvient à nous faire rire, souvent aux moments les plus noirs, jusqu'à la fin ; sauvegarde jusqu'au bout son indépendance.

Avec lui, avec sa pauvreté de plus en plus absolue, nous accompagnons son calvaire, pas à pas. Nous rions, parfois à nos dépens. Nous percevons l'image de nos comportements, sensibles oui, mais s'arrêtant trop souvent en chemin. (Jean Monge)

Rohinton Mistry - L'EQUILIBRE DU MONDE

Traduit de l'anglais par Françoise Adelstain avec le concours du Centre national du Livre

Editions Albin Michel, 1998, 694 pages

CC BY-NC-ND