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Rédaction de la Revue Quart Monde
  • publié en avril 1998
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1998/2
Texte intégral

Alain Touraine -POURRONS-NOUS VIVRE ENSEMBLE ?

Égaux et différents.

Fayard, 1997, 395 pages.

Voilà un titre qui, à lui seul, invite à la lecture tant cette interrogation nous est présente en cette fin de siècles, dans nos sociétés toujours travaillées par des clivages conflictuels : riches / pauvres, autochtones / étrangers, notamment. L’ouvrage les transcende et nous introduit à une réflexion d’ordre éthique et politique sur les fondements revisités du jeu combiné de l’égalité et de la différence.

C’est une évidence : les mécanismes traditionnels de régulation de la vie sociale sont mis à mal par les mutations contemporaines. D’un côté, une économie mondialisée tend à nous instrumentaliser dans des supermarchés de l’information et de la consommation, de l’autre des identités communautaires tendent à nous enfermer. Notre dilemme : ni soumission à la culture de masse ni repli sur soi.

Pour faire société, il faut nécessairement des garanties juridiques et des décisions politiques, donc des protections institutionnelles, mais celles-ci doivent résolument être mises au service de la liberté de chacun et de la communication entre tous.

Ce livre est un plaidoyer. « Production de soi » et « Vivre ensemble » en constituent les deux parties.

Alain Touraine nous livre là un chemin pour repenser la démocratie à partir du « Sujet », acteur social et force de libération.

« Le Sujet n’est rien d’autre que la résistance, la volonté et le bonheur de l’individu qui défend et affirme son individualité contre les lois du marché et celles de la communauté. ». « Il se réfère aux droits de l’homme qui sont au-dessus des lois. ». « Il se construit en imposant à la société des principes d’organisation et des limites conformes à son désir de liberté et à sa volonté de créer des formes de vie sociale favorables à l’affirmation de soi-même et à la reconnaissance de l’Autre comme Sujet. »

Bien qu’il n’occupe pas ici une place centrale, le défi de la misère n’est pas absent. Ceux qui sont opprimés par elle ne peuvent pas se libérer par leur propre force. Dès lors comment peut-il y avoir action de libération sans engagement au service de la liberté de tous, sans projet culturel au cœur du conflit social ?

Chercher par exemple à donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, les faire participer à la formation des décisions politiques et économiques, c’est se faire le défenseur de valeurs qui ne réduisent pas à ses propres intérêts. C’est faire exister l’extrême diversité des individus, des groupes sociaux et des cultures. C’est les faire communiquer entre eux. C’est surtout faire reconnaître le droit de chacun à s’affirmer lui-même comme acteur, à réinterpréter son identité, à construire son propre projet de vie.

Il ne s’agit pas de prôner une simple tolérance de l’altérité. Elle serait inacceptable si elle ne s’accompagnait pas du rejet de l’intolérable : l’exclusion.

La Démocratie, à la fois politique, sociale et culturelle, est donc toujours un effort, une contestation, une volonté de réforme pour étendre des espaces de liberté et de responsabilité dans une société qui sera toujours encore injuste dans la mesure où elle est toujours en chemin pour parvenir à une communauté de citoyens.

Cela suppose aussi que l’École ait pour mission de former des « Sujets » capables de communiquer, de connaître les autres dans leur histoire, leurs traditions et leur spiritualité, de saisir les enjeux du « vivre ensemble », de s’engager dans des projets communs en faveur des droits sociaux et culturels de tous.

Ouvrage stimulant donc, prospectif dans ses analyses, parfois difficile à suivre dans tous ses développements. Il nécessite un effort soutenu d’attention, facilité toutefois par la réapparition dans le corps du texte, à de multiples reprises et sous différents angles, de l’interrogation inscrite dans le titre. (Daniel Fayard, Pierrelaye)

Dominique Méda et Juliet Schor - TRAVAIL

(Une révolurion à venir)

Texte de leur entretien télévisé du 6 décembre 1996 sur Arte

Arte Editions, 1997, 72 pages

Le livre de Dominique Méda Le travail, une valeur en voie de disparition (Aubier, 1995) l'a fait connaître et apprécier de tous les acteurs français du débat social actuel.

Elle milite pour une relativisation de la valeur travail et la revalorisation des autres types d'activité, spécialement l'activité politique. Mais, contrairement à beaucoup, elle ne propose pas de réserver l'emploi aux plus efficaces ou aux plus motivés et les autres activités aux « chômeurs » mais de partager entre tous toutes les sortes d'activités, l'emploi en premier lieu.

Juliet Schor rejoint sa démarche en publiant The Overspent Society chez Basic Books. C'est une militante du « développement durable. »

Depuis quelques années, elle s'intéresse à une « avant-garde », aux Etats-Unis, qui choisit la « décélération », soit en quittant leur emploi et en acceptant de vivre avec des dépenses très réduites, soit en réduisant simultanément leur temps de travail et leur budget.

Tandis que  Dominique Méda préconise l'action politique pour progresser; Juliet Schor propose une stratégie plus progressive. Elle sait très bien que « les entreprises veulent un petit nombre de personnes en lesquelles elles investissent beaucoup d'efforts » et que « les employeurs, depuis le début de l'ère capitaliste, voire précapitaliste, se sont toujouirs opposés à l'idée d'employer plus de personnes travaillant moins longtemps, parce que ces personnes sont alors moins dépendantes de l'employeur. »

Il faut donc s'attaquer aux principes fondamentaux sur lesquels les entreprises fondent leur légitimité, le consumérisme et les modalités de répartition du temps.

La « stratégie politique (de Juliet Schor) consiste en un sens à mettre le modèle de ces personnes en avant » (celles qui choisissent la décélération.) Elle pronostique que « lorsque les gens essaieront de le reproduire dans leur vie de tous les jours, ils seront confrontés à des obstacles politiques, et seront alors bien obligés d'être plus actifs sur le plan politique. »

« Il s'agit donc d'aborder à la fois les problèmes propres aux classes moyennes, comme le temps de travail, la famille, la qualité de vie, en les traitant sur un pied d'égalité avec les problèmes des classes plus modestes. Ces problèmes concenent l'accès au travail, un salaire suffisant et un niveau de vie décent. Pour y parvenir, (Juliet Schor) estime qu'il faudra réunir ces deux groupes. Car les personnes les plus avantagées ne seront pas disposées à partager ce qu'elles ont avec les plus démunies, à moins d'un changement de valeurs. »

Ce n'est pas le moindre mérite de Dominique Méda que de nous faire connaître Juliet Schor, cette contestataire du modèle économique dominant dans son pays de référence, les Etats-Unis. Il est réconfortant d'y constater l'émergence de nouvelles valeurs d'humanité.

Ce petit livre est à lire absolument. (Jean Guinet, Versailles).

Pour citer cet article Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde, Année 1998, Contre la violence de l'inactivité forcée, Livres ouverts, mis à jour le : 15/07/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2738.