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Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde [Online], 153 | 1995/1, Online since 05 September 1995, connection on 10 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2879

Index chronologique

1995/1

Olivier de Solages – REUSSITES ET DECONVENUES DU DEVELOPPEMNT DU TIERS-MONDE

Esquisse de l’histoire d’un mal développement

Ed. L’Harmattan, 1993, 623 p.

Pourquoi signaler cet ouvrage alors même que le Tiers-Monde a déjà fait l’objet d’une littérature abondante ? A cause d’une double originalité dans la démarche de son auteur, historien et sociologue qui est en contact régulier avec des organisations non-gouvernementales et leurs volontaires qui, sur le terrain, constatent les échecs des politiques de coopération et critiquent sans ménagement les choix économiques qui ont été faits à l’origine.

D’une part, l’approche historique, partant des débuts de la coopération, éclaire les problèmes qui se posent progressivement au développement du Tiers-Monde. D’autre part, l’approche culturelle prend une place importante, alors qu’elle est souvent considérée comme secondaire par d’autres auteurs, économistes pour la plupart. On verra donc « comment les diverses formes de l’influence culturelle occidentale se sont articulées, dans le processus du mal développement, avec les facteurs économiques.

La perspective historique montre, par effet cumulatif dans le temps, les problèmes résultant d’un développement mené sans partenariat avec les groupes sociaux moins favorisés qui représentent la majorité des populations en Tiers-Monde.

Comment, au début des années 60, le modèle de croissance occidental prônant la réussite économique et sociale par l’industrialisation tous azimuts fait l’unanimité. Alors à l’aube de leur indépendance, les Etats du Tiers-Monde, dans leur hâte d’affirmer leur autonomie vis-à-vis des métropoles, adoptent ce modèle en négligeant les réalités autochtones, comme la croissance démographique, par exemple.

Comment, encouragés par l’aide financière et technologique des pays industriels, les pays en voie de développement orienteront leur stratégie de production vers l’exportation pour se donner les moyens de l’industrialisation. Une stratégie qui, une fois le bilan fait,  les aura finalement desservis au profit du monde industrialisé, sans desserrer les liens de dépendance.

L’aspect culturel permet de comprendre combien l’aide au développement n’a pas tenu compte du savoir de l’autre, du fait que « le monde traditionnel a sa rationalité propre… » L’analyse, faite surtout en Afrique, révèle la diffusion des valeurs occidentales sur ce continent, d’abord par le biais des colonisateurs, ensuite par le choix des milieux dirigeants, enfin par les choix opérés par les Africains eux-mêmes, dans leur souci de progression personnelle, et le mimétisme qui en est résulté.

Mimétisme total dans la construction de l’Etat et de l’appareil administratif, dans l’adoption de la constitution et des lois. Mimétisme beaucoup plus subtile, lorsqu’il s’agit de la manière dont « se fait un président » qui s’appuiera, d’une part, sur la Constitution, pour sa crédibilité à l’extérieur, et, d’autre part, sur la tradition pour se garantir l’adhésion de la population.

Mimétisme favorisé par les médias, dont le Nord a le monopole, par le flux d’information du Nord vers le Sud. C’est « une invasion sans réciprocité » : l’impact culturel se fait à travers les supports que sont la télévision, la radio, le livre et le cinéma ; l’impact économique, à partir du gigantesque « gisement informationnel » constitué aux Etats-Unis et diffusé grâce à l’informatique et à l’électronique.

L’enseignement, dans la langue de la métropole avec les valeurs afférentes qu’elle véhicule, encouragera chez l’Africain « une recherche de réussite matérielle individualiste » qui n’est pas sans conséquence sur la perte de son identité culturelle. L’Eglise, si proche qu’elle ait voulu être des gens, a aussi fait œuvre d’occidentalisation par son schéma de pensée et son enseignement.

L’évolution des cultures, sous les diverses influences venues d’Occident, a ainsi entraîné l’option du modèle de croissance économique, celui-ci conduisant aux choix de rentabilisation agricole qui ont marginalisé la paysannerie, aux choix de développement industriel et technologique qui ont provoqué l’explosion urbaine, favorisant un autre type d’exclusion. Ces options ont planté le décor dans lequel va prendre essor le fonctionnement tentaculaire des multinationales dont le pouvoir s’immisce parfois jusque dans les hautes sphères de l’Etat.

Ces contrastes permettent de vérifier la distinction que fait François Perroux, cité par l’auteur, entre la notion de croissance qui se mesure en termes de production et de revenu, et la notion de développement qui se mesure davantage selon les facteurs d’amélioration des conditions de vie de la population.

L’auteur nous annonce un second ouvrage. « Le premier se présente comme un bilan des premières décennies du développement conçu à la manière occidentale, mené en application des théories à l’honneur au début des années 60. Or, la réalité de cette période n’est pas décrite entièrement. Dans le second ouvrage, en préparation, il s’agira de présenter des orientations différentes qui on été formulées et tentées, en opposition plus ou moins avec la théorie dominante  - les déconvenues ayant été plus nombreuses que les réussites -  et d’aborder la question suivante : les Etats du Tiers-Monde vont-ils désormais s’orienter vers un nouveau développement ? »

Cet ouvrage, bien construit et d’un style clair, s’appuie sur une bibliographie et une documentation fouillées, ce qui en fait un livre de référence convivial et complet. La sensibilité de l’auteur à la culture et au savoir de l’autre n’échappera pas aux lecteurs intéressés par cet aspect. (Nicole Benoît, Bruxelles)

Danielle Pampuzac – MYRIAM, LENFANT DE PERSONNE

Ed. Hachette / Carrère, Paris, 1994, 280 pages

Roman de la réalité, l’histoire de Myriam est une histoire vraie. C’est le récit d’une enfance affreuse dont on se relève difficilement.

Déposée à la DDASS à l’âge de six mois par une mère démunie, placée chez une nourrice dans les quartiers nord de Marseille, où elle fut heureuse jusqu’à l’âge  de 3 ans, jusqu’au moment où les visites de sa mère s’interrompirent et où elle apprit brutalement : « Ta mère ne reviendra jamais, elle t’a abandonnée, elle ne veut plus de toi. » De ce jour commença la longue attente qui devait durer toute sa vie et conditionner son avenir : « Maman où es-tu ? Pourquoi m’as-tu abandonnée ? »

Ballottée d’un foyer à l’autre, pour Myriam la galère commence : au foyer du Bon Pasteur de Marseille peuplé d’orphelins, tout aussi sinistre que la DDASS, punie pour des peccadilles, mise en isolement, privée des visites de sa nourrice, elle tente une première fois de se suicider. Cela lui vaut un  transfert au Bon Pasteur d’Avignon, avec un dossier de « caractérielle. »

De révoltes en fugues, de rencontres amoureuses en viol, de coups en tentatives de suicide, la DDASS la récupéra seize fois : à Toulouse, à Clermont-Ferrand, à Nice, à Bordeaux… Rien le lui sera épargné… Et toujours l’envie de retrouver sa mère, et toujours l’errance de ville en ville et, après des kilomètres en auto-stop, ce fut Paris et un nouveau foyer « Place Clichy » et une nouvelle tentative de mettre fin à sa vie au rasoir.

Rien ne lui sera épargné : son expérience du mariage fut un désastre. Elle n’était vraiment pas faite pour la vie dans une maison familiale, ni la vie en HLM. Deux enfants très vite, la fuite du mari et de nouveau la galère et de nouveau la DDASS, mais pour ses enfants, cette fois,… heureusement récupérés par sa belle-famille.

Des milliers d’enfants et d’adolescents, aujourd’hui en France, mènent une vie qui ressemble à la sienne : celle d’enfant abandonné, qu’une enfance sans parents rend particulièrement fragile.

Le destin de Myriam, ce sera finalement ce livre : en posant les vrais problèmes et en criant son espoir, ancré bien profond, de retrouver sa mère.

La chanteuse Linda de Suza, en présentant ce livre, dans lequel elle a reconnu sa propre blessure de petite fille, a voulu donner la parole à l’enfance malmenée. (Janine Dantan, Méry sur Oise).

François Dubet, Didier Lapeyronnie – LES QUARTIERS D’EXIL

Ed. du Seuil, Paris, 1992, 246 pages

Au début, avant 1848, il y avait les « classes dangereuses », pauvres de tous temps et provinciaux déracinés. Puis vint la société industrielle et républicaine. Les conflits de travail intègrent classe ouvrière et dirigeants. Toute la société et l’idéologie s’organisèrent selon les lignes de force et les valeurs du travail, s’appuyant sur les institutions (famille, citoyenneté et démocratie.)

A la fin, la modernisation de l’industrie vida la classe ouvrière et la lutte des classes de leur contenu. Aux indigents succèdent les exclus, aux quartiers rouges succèdent les quartiers d’exil. Là, les familles n’ont plus droit de regard sur l’espace commun. Les jeunes contrôlent pelouses, caves et cages d’escalier. Les bandes éphémères investissent ces espaces, les « sécurisent », en même temps qu’elles fracturent la société, renvoyant les individus à leur impuissance et à leur anonymat.

Les jeunes immigrés, plus visibles et assimilés culturellement, cristallisent le rejet de cette désorganisation et de cette exclusion. Ils sont identifiés en tant que groupe par le racisme dont ils sont l’objet.

L’allongement de l’âge jeune - ni enfant, ni adulte - repousse à plus tard l’accès à la société de consommation. Alors, les jeunes organisent cette période à leur façon. C’est la galère, temps employé à se chercher entre eux et à se rejeter : petite délinquance pour accéder tout de suite à la consommation ; rapines de collégiens ; marchés de la débrouille et de la drogue pour les plus grands ; identification au groupe et au territoire habituels. Niche chaude et enfermement. La rage d’y tourner à vide éclate en émeutes sans suite, attisées souvent par la présence de la police qui représente la coalition de tout ce - ou est-ce tous ceux ? - qui exclut les jeunes.

Les politiques sociales, pensées pour tracer des itinéraires d’insertion au monde du travail, se diversifient et s’adaptent au coup par coup pour colmater les brèches et assurer la sécurité des frontières entre exclus (dehors) et inclus (dedans).

Les pouvoirs locaux reprennent de l’importance et cherchent comme interlocuteurs des médiateurs « du coin », ceux dont l’insertion est en marche, un pied dedans, un pied dehors. Le plus souvent, ces médiateurs s’épuisent et, avec le sentiment d’être traîtres des deux côtés à la fois, ils finissent par quitter leurs quartiers, les laissant encore plus démunis.

Les travailleurs sociaux s’efforcent d’impliquer dans leurs actions les bénéficiaires qui, dans le meilleur des cas, rejoignent cette profession. Mais le dialogue social ne s’instaure pas toujours car les pouvoirs locaux ne se conjuguent pas comme une démocratie locale.

Les interventions sociales s’épuisent car demeurent insatisfaites les aspirations essentielles telles que le besoin de chacun d’être accepté dans son individualité, le besoin d’être vu et entendu avec son histoire et ses racines, d’une part, et aussi le besoin de reconnaissance d’une utilité sociale.

Si l’on veut vivre ensemble, ces deux derniers besoins doivent être reconnus et acceptés comme les termes du conflit. Ils sont communs à ceux du « dedans » et ceux du « dehors », leur développement dialectique, mis au cœur de la réflexion et de l’action politiques, devrait enclencher un processus d’intégration.

Les terrains d’observation des auteurs sont les banlieues françaises, médiatisées par les émeutes récentes et les Etats-Unis en référence. Même si l’ouvrage ne parle que des ouvriers, on y reconnaît bien des situations et des comportements observés chez des jeunes d’autres milieux.

Les très pauvres sont absents de ce livre. Ils sont mis hors-jeu sous le titre de « clochard folklorique ». Ils ne sont jamais nommés individuellement mais amalgamés dans des groupes. L’enjeu, pour ce livre, qui est une analyse sociologique globale, est de comprendre ce qui se vit dans ces groupes pour les intégrer au reste de la société. L’ouvrage couvre-t-il pour autant l’ensemble de la réalité des pauvres ?

Si la situation est dépeinte avec justesse, les ouvertures de l’ouvrage vers des solutions sont minces et son objectif flou. L’analyse de la société, structurée autour de l’industrie, se limite à la question de l’accès au travail salarié, de plus en plus difficile. Le désir d’une société intégrée tel qu’il est décrit finit par ressembler énormément au désir des jeunes en galère, nostalgiques d’une niche communautaire chaude, se fracassant en de multiples et minuscules dialogues entre ceux du dedans et ceux du dehors. (Françoise de Lacheisserie, Senlis)

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