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Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde [Online], 154 | 1995/2, Online since 05 December 1995, connection on 10 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2907

Ernest J. Gaines – DITES-LEUR QUE JE SUIS UN HOMME

Ed. Liana Levi, 1994 300 pages.

Dans le sud des Etats-Unis, pendant les années quarante, Jefferson, un noir américain, est condamné à mort à la suite d’une meurtre auquel il a assisté. Pour le défendre, son avocat plaide l’irresponsabilité : « Ce n’est pas un homme, c’est un cochon, incapable de mesurer la portée de ses actes ».

Sa marraine, seule famille qu’il lui reste, demande alors à l’instituteur du village, noir américain lui aussi, de faire en sorte que Jefferson parvienne à monter sur la chaise électrique comme un être humain. Après avoir longuement hésité, cet instituteur va amener le condamné à retrouver sa dignité d’homme, pour l’honneur de sa famille et de sa communauté.

Ce livre nous propose un témoignage sur la condition des noirs avant la naissance de la lutte pour les droits civiques. Nous y découvrons un peuple méprisé et humilié en permanence. Les personnes n’immigrant pas vers les grandes villes sont vite brisées : l’alcool et la violence entraînent des ravages. Confronté à cette réalité, l’instituteur est écœuré, dégoûté ; il se sent incapable de proposer une quelconque perspective aux enfants qui fréquentent son école.

Pourtant, c’est avec Jefferson qu’il va découvrir petit à petit un terme de l’alternative. Aider Jefferson à affirmer sa dignité, c’est permettre à toute une communauté de relever la tête, d’affirmer leur humanité et leur égalité avec les blancs. Cependant, il lui faudra passer par bien des doutes, des peurs. Que faut-il faire face à trois siècles de mépris, face à l’incompréhension du pasteur dont la seule préoccupation est d’aider Jefferson à trouver Dieu avant de mourir, et surtout face au mépris que Jefferson éprouve pour lui-même ?

De plus, l’instituteur doit subir de nombreuses humiliations pour pouvoir accomplir sa tâche. Il doit rester humble, tenir son rôle de « nègre » devant eux qui ont tout pouvoir sur le prisonnier et, en particulier, le shériff. Une présence attentive, régulière, sans relâche va lui permettre de nouer le dialogue avec le condamné. Dans sa cellule de prison, Jefferson se prenait pour un cochon, ne parlait pas, ne mangeait pas. En lui offrant un crayon et un carnet, l’instituteur lui permet de témoigner de sa vie – même s’il a beaucoup de mal à écrire – et de comprendre que lui seul peut être le héros de toute sa communauté, que lui seul peut leur donner l’espoir en affrontant dignement sa peine de mort.

Ce livre montre qu’il n’y a pas de fatalité ni de l’exclusion ni du mépris. Grâce à la persévérance d’une mère de famille, un homme qui s’est extrait de la communauté par le savoir va s’engager et persévérer aux côtés du moins cultivé, du moins vif de tous. Grâce au soutien de ses proches, en particulier de Viviane, sa fiancée, elle-même institutrice dans le village voisin, il va pouvoir partager ses doutes, trouver la force qui lui est nécessaire pour ne pas renoncer. Enfin, Paul, l’adjoint du shériff – blanc bien sûr – sera un allié sûr et indispensable à la réussite de ce projet. C’est toute une communauté qui va trouver une raison de croire en elle à travers le courage de Jefferson. (Ronan Claure, Vernouillet).

Comité directeur du groupe d’étude sur les sans-logis – COOPERATION SOCIALE

Ed. du Conseil de l’Europe, 1993, 142 pages.

Cet ouvrage, élaboré à partir d’enquêtes faites en 1991 dans 21 pays d’Europe, évoque le chiffre minimum de 5 millions de sans-logis en Europe. Chiffre en évolution et à considérer avec précaution car il n’existe dans aucun pays une estimation fiable de cette « réalité sociale qui se dérobe à la science et à la compréhension, les sans-logis : scories du progrès, forme extrême de l’exclusion sociale qui les situe au-delà de la pauvreté  dans ce qu’il convient de nommer la misère humaine ».

Cette étude, très didactique, présente le problème en cinq chapitres. Elle tente de définir ce qu’on peut appeler un sans-logis, malgré les termes et les définitions différents employés dans les Etats européens. Elle s’interroge sur le nombre de sans-logis, analyse les causes du phénomène en montrant comment on devient sans-logis (causes sociales, changements démographiques et familiaux) avec un regard spécifique pour les jeunes, les femmes et les immigrants.

Le rapport présente ensuite les politiques appliquées en Europe par les législations et réglementations : politiques répressives ou politiques sociales. Une tentative de classifier les actions de terrain est proposée selon le critère principal de la participation des personnes concernées à la solution de leurs problèmes. Ainsi sont distingués deux types principaux d’action : les actions spécialisées qui poursuivent un objectif déterminé ( accueil, hébergement, conservation du logement ou relogement etc) et celles, plus globales, qui impliquent un fonctionnement en réseau et la participation active des personnes concernées.

Le chapitre relatif à la perception des sans-logis par l’opinion publique relève des représentations réductrices ou stéréotypées qui stigmatisent les personnes sans logis. Elles peuvent induire des réponses politiques simplificatrices et inadéquates, selon des motivations d’ordre public, humanitaire ou social. L’étude estime que les associations ont permis, par leurs actions d’information et de sensibilisations, d’« enlever au problème des sans-logis son caractère saisonnier, conjoncturel » et d’élargir la problématique de la notion de sans-abri à celles de sans-logis, de personnes et familles mal logées, de « ceux qui n’ont pas encore accès à un logement digne ».

L’ouvrage contient 21 propositions que le Conseil de l’Europe invite les Etats membres à adopter. Parmi ces propositions, citons celle-ci : « Concevoir les politiques de lutte contre l’exclusion sociale et la privation de logement avec la participation permanente et aussi directe que possible des personnes frappées d’exclusion afin que celles-ci puissent participer pleinement à la vie sociale, faire valoir leurs (…) aspirations culturelles propres et, en particulier, qu’elles puissent participer au débat politique et s’exprimer sur ce qui peut ou doit être considéré comme un logement ou un environnement concevable et acceptable et être associées à la mise en œuvre de conditions d’habitat adéquates ».

Très informatif et rédigé avec clarté, Coopération sociale en Europe : les sans-logis s’adresse à tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, s’intéressent au problème des sans-logis. De par sa nature, une telle étude ne fait pas toucher du doigt les situations concrètes de ces personnes, certes, mais elle permet, en dehors de tout sentimentalisme, de se faire une idée sérieuse de la question et des solutions possibles s’appuyant sur des droits devant aboutir à des lois cadres. (Jean-Jacques Boureau, Paris).

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