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Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde [Online], 156 | 1995/4, Online since 05 June 1996, connection on 08 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2958

Robert Fleury - BASSE-VILLE

Éd. de la Liberté, Coll. Témoignages, Québec, 1995, 250 pages.

Vous connaissez la Basse-Ville de Québec? Mais si, vous connaissez. C'est la basse ville de partout. Des itinérants, des alcoolos, des dopés, des « psychiatrisés », des démunis, des prostituées, des chambreurs. Des pauvres.

Et un journaliste.

Robert Fleury, journaliste aux affaires urbaines au journal Le Soleil, habite le quartier Saint-Roch. La Basse-Ville.

Je ne le connais pas. Je le précise au cas où vous penseriez que je renvoie l'ascenseur à un « petit copain.» Donc, plutôt que publier ses chroniques chez un chic éditeur, Robert Fleury a écrit Basse-Ville, un essai-témoignage qui n'angoisse pas sur les lendemains de l'après-communisme, qui ne se demande pas s'il faut mourir pour Sarajevo, si la montée des nationalismes n'est pas un retour au tribalisme. C'est vous dire à quel point il n'avait aucune chance d'être édité chez Boréal, ou d'être reçu « Sous la couverture » de la mère machin.

Robert Fleury a tout simplement écrit un livre sur les gens de son quartier. Avec sobriété. Et ce qui est beaucoup plus rare : avec humanité. Il prend le parti des tout-nus-dans-la- rue sans chercher à nous faire brailler, sans tendre à l'objectivité non plus. Il se réclame d'une vertu oubliée : le civisme. Le civisme, c'est quand tu t'approches de ton sujet ; l'objectivité, c'est quand tu recules, des fois, que tu te salirais.

Je ne sais pas si Basse-Ville est un grand livre. Mais c'est un livre qui a du cœur. C'est un livre qui vaut cent de mes moins pires chroniques. (Pierre Foglia, dans La Presse, Montréal, 14 septembre 1995, publié avec l'aimable autorisation de l'auteur et du journal.)

Noël Cannat - LA FORCE DES PEUPLES

Éd. L'Harmattan, Paris, 1993,226 pages

Abidjan, Le Caire, Bombay, Mexico, Los Angeles, New York... Des noms qui peuvent évoquer pour nous le tourisme, l'exotisme. Ce sont ceux des villes qui dépassent 10 millions d'habitants, à la croissance galopante, où vit avec des problèmes très difficiles une population qui va des plus pauvres aux plus riches.

Comment gérer la croissance urbaine? Par les seuls calculs des experts ou par un dialogue ardent avec les exclus ?

L'auteur étudie en profondeur les problèmes et la structure des villes citées plus haut, de son point de vue de sociologue et d'expert des Nations unies et de la Banque mondiale. Il le fait par un discours fourmillant d'exemples, de descriptions détaillées et d'interviews. Pour les besoins de l'analyse, il décompose la population en catégories  - « les propriétaires, les bureaucrates, les locataires, les déshérités... » -  et en tire un schéma, « instrument prospectif purement qualitatif, reliant de façon assez cohérente un ensemble de phénomènes sociaux observés dans différents contextes culturels. »

Le livre nous conduit peu à peu à la thèse de l'auteur : le monde contemporain est conduit, par sa dynamique interne, à l'union des contraires. Il connaît un modèle de socialisation dominant résultant d'un choix philosophique et politique précis : celui de l'individu contre la communauté.

La civilisation occidentale, fondée sur le postulat de l'homme producteur et consommateur, entraîne la compétition sélective entre tous les hommes et finalement génère l'exclusion. Les exclus sont voués à un perpétuel rattrapage, alors que l'urgence de « s'éclater », pour les plus riches, et de survivre, pour les moins favorisés, conduit à la violence, à la criminalité, au déclin des codes éthiques. « La chose mécanique », l'objet artificiel attire et détruit l'homme dans son intériorité.

Ainsi deux contraires s'opposent : un monde où dominent les calculs, la rationalité, celui des experts et des organisateurs, et le monde des vivants de « l'espace » de la diversité et du sens. Cette opposition étant le moteur de l'histoire, il y a urgence à développer le monde de la diversité, ce à quoi s'emploient dans les villes bon nombre « d'ouvriers de la Terre» qui luttent contre l'exclusion. Ainsi s'éclaire le sous-titre de l'ouvrage, Olympiens et gens de rien à la conquête de la Ville-Monde.

Même s'il n'est pas d'un abord toujours facile, ce livre peut provoquer des réflexions pour l'action et s'adresse à tous ceux qui s'intéressent à l'exclusion en milieu urbain. (Jean-Jacques Boureau, Paris)

Maurice Bellet - LA SECONDE HUMANITE : DE L'IMPASSE MAJEURE DE CE QUE NOUS APPELONS L'ÉCONOMIE

Éd. Desclée de Brouwer, Paris, 1993,215 pages

Selon Maurice Bellet, l'économie est une machine folle qui conduit à la ruine de l' humanité. Elle est folle parce que dirigée par des « maîtres » non pas au service de l'humanité mais au service du « Maître des maîtres » qui est le désir des masses.

L'« éco-règne » - c'est ainsi que Maurice Bellet appelle l'économie -  est construit comme un système, en expansion indéfinie, de production d'objets répondant au désir entretenu des masses. La simple survie du système exige son développement permanent. Les publicitaires en sont les agents les plus efficaces, qui stimulent le désir des futurs consommateurs selon la formule exemplaire: « Si vous en avez envie, dites que vous en avez besoin ! » (publicité de Saupiquet).

En outre, l'économie est totalitaire en ce qu'elle ne donne la parole qu'aux décideurs et aux compétents. Elle ne pense pas son rôle mais elle montre son évidence et sa puissance comme si rien de plus haut n' existait.

La domination de l'économie conduit donc à l'impasse complète de l'oppression généralisée, par l'exclusion comme par l'exploitation : l'oppression s'exerce à l'intime de l'homme ; elle pèse sur tous ; elle se donne, perversement, comme l'inverse. Il serait donc ici beaucoup trop simple d'imaginer une répartition des humains entre oppresseurs et opprimés. Bien entendu cette opposition existe ! Elle n'est que trop manifeste. Mais elle reste seconde par rapport à une opposition bien plus fondamentale : tous sont sous la même loi. La coupure décisive passe en chaque être humain.

Comment sortir de cette folie? L'auteur distingue trois grands « possibles » : accepter l'ordre du monde ; se retirer en deçà, le refuser ; passer au-delà, le dépasser. C'est en empruntant ce « troisième possible » (qui, en un sens, renvoie l'homme à lui-même, sans protection ni soumission) que nous pouvons nous libérer de 1'« éco-règne ». C'est une nouvelle naissance de (et à) l'humanité. Cette « seconde humanité », dans la reprise de possession de la liberté individuelle, ne se confond absolument pas avec l'individualisme. Au contraire, cette rupture radicale s'opère dans le respect de l'homme tel qu'il est. Elle implique la recherche du « consensus majeur » qui ne peut être que dans la relation effective entre les humains, dans le respect qu'ils ont les uns pour les autres, dans l'écoute réciproque, et une écoute qui accueille même ce qu'elle ne comprend pas, ce que l'écoutant ne peut pas faire entrer dans sa façon de voir.

En pratique, dans le monde réel, l'action peut s'exercer à trois niveaux : dans l'ensemble existant, mais alors il faut prendre garde aux contradictions entre le court terme souhaitable - par exemple un emploi pour tout le monde - et le long terme recherché - par exemple la diminution de la place du travail ; dans les interstices, entre autres dans le monde associatif ; dans la marge, où toute initiative créatrice peut contribuer au progrès et engendrer l'inédit.

Ce livre est la dénonciation vigoureuse d'un économisme étroit qui reste malheureusement la pratique la plus répandue. Il est aussi un plaidoyer particulièrement stimulant pour une société qui donne priorité à l'humanité dans les actions humaines.

On peut se demander cependant si l'économie ne peut vraiment être remise à sa place au service de la société qu'en se sabordant. La construction conviviale d'une humanité solidaire dépend de nous tous, les citoyens. Et nous ne sommes pas obligatoirement condamnés à être les esclaves inconscients de nos désirs de consommation.

Notre « désir » peut aussi être plus exigeant que le simple « désir mimétique » - au sens de René Girard - des choses et des gens. Il peut être désir de construire, avec l'Autre, une humanité de plus en plus humaine. Et il peut devenir communicatif. (Jean Guinet, Versailles).

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