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Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde [Online], 140 | 1991/3, Online since 05 February 1992, connection on 15 December 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3696

Index chronologique

1991/3

Patrick Chamoiseau – CHRONIQUE DES SEPT MISERES

Editions Gallimard, 1986, coll. Folio, 1988, 240 pages.

Ou la vie d’un « djobeur », jeune homme qui transportait sur sa brouette les paniers de légumes des marchandes des marchés, à la Martinique.

Pipi est le roi des « djobeurs » mais il y a aussi Didou, Sirop, Pinpon, etc.

Leur gouaille, leur habileté et la tendresse bougonne des marchandes font le reste. Et « c’est pas triste. »

Pipi est amoureux de la belle Anastase mais…, celle-ci, pour leur malheur à tous deux, se mariera avec un « beau » nègre…

Pipi, lorsque les supermarchés anéantiront les marchés traditionnels, s’enflammera à la recherche du trésor d’Afoukal, un « zombi ». Heureusement Papa-feuilles et Marguerite-Jupiter le sauveront.

Alors Pipi réussira à créer un jardin « extraordinaire », mais les savants agronomes s’en mêlent. Et à nouveau ce sera la catastrophe. Et Pipi s’en retourne au Zombi Afoukal…

La langue imagée, savoureuse, l’art de conter, la drôlerie et la tendresse des Antilles sont un régal.

Sans en avoir l’air, c’est une peinture piquante, antillaise, de la misère amenée par les Blancs et leur civilisation.

Un très grand malheur, peut-être plus authentiquement antillais que Jacques Roumain « Gouverneur de la rosée. » (Jean Monge).

Betty Jean Lifton – JANUSZ KORCZAK LE ROI DES ENFANTS

Une biographie traduite de l’américain « The king of children », par René Travail.

Editions Robert Laffont, 1989, 408 pages.

Près de dis années furent nécessaires à Betty Jean Lifton pour réunir des documents, rassembler des articles, entendre des témoignages lui permettant de consacrer plus de quatre cents pages à l'histoire de la vie de Janusz Korczak.

« Les vies des grands hommes sont comme les légendes, difficiles mais belles » a écrit ce Juif polonais, médecin, écrivain, éducateur d’enfants, fondateur d’orphelinats - justement appelés communautés - défenseur des droits de l’enfant, créateur du premier journal national d’enfants. Henry Goldszmit né à Houbieszow (Pologne) le 22 juillet 1878 meurt à Treblinka le 6 août 1942 avec cent quatre-vingt douze enfants juifs. Toutefois, c’est sous son nom de plume, utilisé pour la première fois en 1898 pour participer à un concours de pièces dramatiques, que ce personnage hors du commun est connu dans le monde entier ; Janusz Korczak.

Les études de médecine n’empêchent pas le jeune homme d’écrire des articles et même des livres : certains sont traduits en français.

Cet homme extraordinaire réussit à passer trente-deux ans avec des enfants orphelins. A travers les pages de l’ouvrage de Betty Jean Lifton se découvrent les principes essentiels de l’Educateur Korczak. Pour lui « l’enfant ne devient pas un homme, il en est déjà un » ; cette manière de comprendre est nouvelle mais indispensable à ses yeux pour aider efficacement les jeunes à se prendre en charge. Bien vite, il se plaindra à ses confrères : « Quand diable arrêterons-nous de prescrire de l’aspirine contre la pauvreté, l’exploitation, l’illégalité et le crime ? Comment faire pour qu’il n’y ait plus d’enfants affamés ou sales ? » La seule solution : il abandonne la médecine pour concrétiser cette idée : « Si tu ne proposes pas une aide quelconque, il vaut mieux te taire. Ne critique pas si tu ne sais que faire de cela. » Nous sommes alors en 1910. Korczak part pour l’Angleterre visiter des orphelinats. Il fait construire avec l’aide de donateurs une « belle maison blanche avec le chauffage central et l’électricité »… mais la première année fut très pénible : les jeunes s’adaptaient mal ; le « directeur » apprend à ne pas « sortir de ses gonds. » Un de ses soucis est que ceux qui ont encore de la famille ne perdent pas le contact, aussi tous les samedis après-midi beaucoup d’enfants vont voir leurs parents et leur apportent un petit présent. Les traditions juives sont respectées : le sabbat, la nourriture kascher, les fêtes religieuses.

Le travail de la biographe est considérable, la traduction semble parfois un peu trop littérale et l’abondante documentation paraît malaisée à gérer. Il faut reconnaître que cette vie de Korczak est si dense que nous sommes un peu déroutés. Et mis en appétit pour découvrir les ouvrages du « Roi des enfants. » (Catherine Firdion)

Marguerite Duras – LA PLUIE D’ETE

Edition P.O.L., 1990, 157 pages

Un cadre : Vitry-sur-Seine. Une toute petite maison reléguée, avec pour tout jardin un arbre.

Une famille : parents immigrés depuis vingt ans, chômeurs, semi-alcooliques, s’occupant avec tendresse de leurs sept enfants, enfants ayant la hantise que leurs parents découragés de tant de pauvreté les abandonnent.

Ernesto et Jeanne, les aînés, très intimement liés, affectueux, attentifs avec leurs frères et sœurs.

Un thème : la connaissance en tant qu’accès à un statut social. Et pourtant… les aînés ne veulent pas aller à l’école. Mais, par une sorte d’apprentissage sans peine, Ernesto deviendra un savant de stature internationale avant de mourir… ou de disparaître dans le vaste monde.

Ne surtout pas chercher dans ce très beau récit un reportage sur la misère et l’illettrisme : à travers les faits décrits, tout est transcendé, symbolisé.

Ernesto refuse l’école car, dit-il : « On m’apprend des choses que je sais pas. » Jeanne lui emboîte le pas. Mais Ernesto développe un formidable appétit de savoir représenté par la lecture « religieuse » de la Bible - trouvée dans une poubelle par le père, brûlée en son milieu, donc sujette à interprétation. Et l’arbre de leur « jardin » pourrait bien être celui de la connaissance de la Genèse. L’amour familial - qui se consomme dans l’inceste des deux aînés - est le ciment de cette inexorable poussée vers le savoir.

Mais tout cela n’est pas si clair dans le roman - écrit après la réalisation par Marguerite Duras du film Les Enfants en 1984 - comme l’explique l’auteur dans une postface éclairante.

La famille ressemble fort dans sa vie matérielle quotidienne à une famille du Quart Monde, mais la fiction crée de constantes échappées hors de ce contexte.

Marguerite Duras semble dire que la connaissance n’est pas l’apanage de l’école : des discussions avec la famille, l’instituteur sort quasiment ridiculisé. En tout cas, la connaissance dépasse le savoir : « On ne peut pas en faire le dessin. Parce que c’est comme un vent qui ne s’arrête pas. Un vent qu’on ne peut pas attraper, qui ne s’arrête pas, un vent de mots de poussière, on ne peut le représenter, ni l’écrire, ni le dessiner », explique Ernesto (p. 58) Veut-elle dire aussi que la connaissance a une dimension spirituelle ?

L’ascension intellectuelle et sociale d’Ernesto doit-elle être interprétée comme un rêve, un idéal ?

En tout cas, la présence des parents a son importance, même si les aînés semblent humainement les dominer : petites « cuites » en amoureux qui les aident à assumer, plaisanteries du père, chansons douces de la mère.

La langue est chatoyante : parler familier, poésie des versets de la Bible et des chansons, souffle de la pensée, finesse du discours des enfants.

Il ne paraît pas possible de « tirer » ce récit vers le Quart Monde. Mais il pourra peut-être procurer une base privilégiée de réflexion sur tout ce qui court dans le récit et qui en fait la trame vigoureuse : connaissance, parole, vie et mort, cohésion familiale. De grands problèmes humains tout simplement qui concernent donc le Quart Monde. (Jacqueline Konrad).

CC BY-NC-ND