Livres

Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde [Online], 139 | 1991/2, Online since 05 November 1991, connection on 08 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3730

Félicie Dubois – LE LIVRE DE BOZ

Editions Balland, Paris, 1990, 168 pages

Boz, le héros du livre, qui pourrait être l’auteur lui-même, est un garçon qui se cherche. Il ne sait pas qui il est, au sens propre comme au figuré. Enfant abandonné à la naissance, sans cesse à la recherche de sa mère, il est mal dans sa tête et dans son corps : « Ma boîte à lettres est vide, mon téléphone ne sonne pas. Je suis seul. Je voudrais quelqu’un à qui m’habituer. A déranger. Mes souvenirs sont trop usés pour me distraire. Tout juste bons pour nourrir ma nostalgie. » Boz ne travaille pas, souvent il boit de la bière, allongé sur son lit à attendre…attendre quoi ? Sûrement une rencontre, un avenir… « Quand un nouveau jour commence, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sont en place. Lorsque je m’éveille, s’il fait beau et que je n’ai pas mal à la tête : rouge, jaune, bleu, vert ; si mon chat a pissé partout et que j’ai la gueule de bois : gris clair, nuage bas. »

Ce roman est plein de rouge, jaune, bleu, vert… plein d’espoir qui naît au fur et à mesure des pages. Ce chat rencontré par hasard lui donne le goût de revivre parce qu’il a trouvé un ami. Puis cette femme qui l’aime, le rassure, l’étouffe parfois… Chance… mais il est trop tard !

Ce livre n’est pas un roman classique où l’on attend un début et une fin. Il est plein d’impressions au présent, mêlées au rêve, au passé. Le style est particulier, phrases courtes, sautant à cloche-pied, mais on a envie d’aller jusqu’au bout ; il se lit d’une traite.

Ce personnage, on a envie de l’aimer et de le comprendre. Il me fait penser à toute une jeunesse, avec ses rêves et ses envies, exclue de la société, qui voudrait exister, qui a envie que cela change, de trouver une place parmi les autres et qui, au fil des opportunités, peut aussi entrevoir un arc-en-ciel. Qui sera à ses côtés ? (Nathalie Gendre)

Philippe Sassier – DU BON USAGE DES PAUVRES

Histoire d’un thème politique : XVIème – XXème siècles

Editions Fayard, Paris, 1990

L’objectif du livre est de présenter la pauvreté en tant que mode d’expression politique. Pour Philippe Sassier, le souci des pauvres est même le fondement de la légitimité de toute pensée et de toute action politique, puisque sa finalité est l’homme et les rapports des hommes entre eux.

Pourtant, à l’analyse de la réflexion et des réalisations concrètes du XVIème siècle à nos jours, l’auteur révèle combien le politique peut se montrer « impitoyable » envers le pauvre, en s’appuyant sur trois pôles : l’ordre, l’utilité et le don.

L’ordre, quand il s’agit de police, de règles, de lutte contre la mendicité, d’enfermement, mais aussi d’ordre naturel - « … l’état du pauvre est juste et nécessaire au bon ordre de l’univers… » (Père de La Rue : 1643-1725) - et moral. Ainsi ce dernier justifie au XIXème siècle à la fois le rôle de la charité et la tutelle des ouvriers pour « la préservation d’un monde où pauvreté et richesse, constantes de la condition humaine, doivent vivre en amitié réciproque. »

L’utilité, quand il s’agit, à la même période, de mettre les mendiants au travail, de privilégier l’économique jusqu’à développer une véritable mystique du travail : « Si le chômage devenait une occasion… de remettre sur le métier les finalités de l’activité humaine, il s’offrirait à nous comme une opportunité à saisir. C’est vers là que porte l’utilité des pauvres aujourd’hui, dominée par cette éternelle difficulté du juste milieu entre conception économique et inhumaine et le parasitisme institutionnalisé », écrit Philippe Sassier.

Le don, quand il s’agit d’aumône ou d’action humanitaire.

Dans sa conclusion, Philippe Sassier s’interroge sur le résultat de ces politiques à travers l’histoire. Elles ont abouti à faire des pauvres des victimes, selon lui par manque d’harmonie entre les trois composantes : trop de désordre ou trop d’ordre, absence ou omniprésence de rapports d’utilité, absence ou excès de don. Les pauvres continuent à souffrir et ils ne sont que des instruments entre les mains des politiques, et reflets de leurs malheurs : désordonnés quand la société rêve d’ordre, ouvriers misérables quand la société s’achemine vers la société industrielle, immoraux quand la société pose la question de l’avenir moral de l’homme, exclus quand la société souffre d’individualisme et de ne pas se connaître d’objectifs communs. D’ailleurs, « la pauvreté est un thème politique idéal. Chacun peut en dire et en comprendre ce qui lui en convient. » « La pauvreté est cette faiblesse, cette absence de défense qui attire la puissance du fort comme le vide appelle le plein. »

Philippe Sassier constate donc que le politique occultait la pensée des plus pauvres sur l’ordre, l’utilité, le don, les mesures prises à leur égard… Il rejoint ainsi les conclusions du colloque « Du quatrième ordre au Quart Monde », organisé à Caen. Par contre, l’auteur ne semble pas avoir saisi l’impact politique de cette pensée. En citant la démarche Wresinski, il dit que la démarche du volontariat ATD Quart Monde de rejoindre les plus pauvres s’éloigne de la sphère politique. Philippe Sassier a-t-il bien compris le rapport Wresinski, qu’il cite dans sa bibliographie, et qui est la preuve que cette présence peut déboucher sur une action politique commençant par le droit à l’expression des plus pauvres ?

Dans une critique de ce livre, parue dans le Figaro en 1990, P. Chaunu, historien, prétend que le sujet de la pauvreté a déjà été « ratissé. » Il manquait une synthèse, voilà qui est fait, dit-il. Or, comme le démontre Philippe Sassier, il manque une histoire écrite à partir de la réalité du vécu des plus pauvres, de leur résistance à la misère, et confrontée à l’histoire de notre démocratie. C’était la raison du colloque de Caen dont les actes viennent de paraître. (Michèle Grenot)

Daya Pawar – MA VIE D’INTOUCHABLE

Editions La Découverte, paris, 1990, 222 pages

Daya Pawar est un poète populaire de l’Inde, connu et apprécié au-delà de sa région d’origine, le Maharashtra : ses poèmes sont chantés un peu partout en Inde.

Ce livre est une partie de son autobiographie (de son enfance à 1960.) Il s’agit là d’un document exceptionnel qui nous permet de découvrir de l’intérieur un monde souvent méprisé : celui des Intouchables.

« Ma vie d’Intouchable » est à lire comme un document d’histoire sociale. Il nous fait d’abord partager l’exode rural d’Intouchables fuyant à la fois la faim qui dégrade et le mépris qui avilit. Puis, ce sera Bombay et ses faubourgs, ses misères, ses prostituées, ses trafics en tout genre, son foisonnement dans lequel apparaît clairement l’ordre implacable du dispositif panindien de l’ « intouchabilité » inscrit dans le cadre d’ensemble du système de castes : d’un côté les forts, acculant de l’autre les Intouchables et les femmes à un état de vie serve et animale.

Daya Pawar ne se résignera pas ; il n’oubliera pas non plus. Malgré le mépris de ses camarades de classe, il fera de bonnes études à l’école du village, au collège en ville, à l’école vétérinaire où il subit les brimades et apprend la honte : « aux indignes, les tâches qui souillent. »

Il épousera la cause du mouvement de libération des Intouchables et se convertira au néo-bouddhisme.

L’âge adulte le verra laborantin, puis fonctionnaire, il fondera une famille, il sera reconnu comme poète et écrira son récit de vie pour exorciser la honte qui l’obsède et montrer, par son exemple, comment sa société abîme les hommes impunément.

Témoignage de l’Inde d’aujourd’hui, voici le récit vécu d’un Intouchable, voici le temps de la révolte et celui d’un ébranlement d’un ordre des choses - le système des castes - de plus en plus contesté par la modernité.

Dans sa simplicité, ce livre est un document poignant qui ne peut laisser indifférents ceux qui s’opposent à toutes les exclusions.

L’effort autobiographique réaliste de Daya Pawar fut en 1978 le premier du courant de littérature marâthî des opprimés ; le livre fut trois fois réimprimé (1980, 1982 ; 1985) Un film fut réalisé à partir du livre avec une subvention officielle. (Janine Dantan)

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