Livres

Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde [Online], 133 | 1989/4, Online since 05 May 1990, connection on 29 January 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3894

Index chronologique

1989/4

Marie Cannizzo – D’où viens-tu Gitan, où vas-tu ?

Ed. Pages nouvelles, 1988, 237 p.

Marie Cannizzo, institutrice, a été amenée à accueillir des enfants gitans. Elle a su les comprendre et ils lui ont fait connaître leurs familles. Ce livre leur donne la parole.

Sous des dehors rigoureux, car il est truffé de références, de compilations, de renseignements sur les associations, la législation, l’étude des conflits, mais aussi de témoignages, de photographies, de dessins d’enfants, c’est un très beau livre qui relate avec simplicité et un grand respect l’histoire des Gitans, semée parfois d’héroïsme, parfois d’humour.

Partager ce respect, être sensible à la beauté généralement cachée de cette vie, suscite chez le lecteur une indignation d’autant plus violente, devant le simple énoncé, non polémique, de mesures discriminatoires et d’une législation « sélective » certes annulée depuis une vingtaine d’années, mais qui n’a pu que renforcer une opinion publique fermée par la méfiance et l’ignorance.

On retrouve là l’injustice cruelle de toute exclusion, qui est aussi celle de la misère, mais où le racisme ajoute sa note intolérable de bêtise.

On ne peut fermer ce livre sans se demander ce qu’on va faire, à titre personnel, pour que les Gitans puissent s’exprimer, et partager avec les « gadgés » ce que leur a appris la vie, rude et libre.

Marie Cannizzo a vraiment fait là œuvre utile, non seulement pour les Gitans, mais aussi pour les étrangers, les immigrés, et tous ceux qui sont rejetés par notre société. Pour ceux enfin qui refusent le rejet. (Marinette Duchêne)

Gabrielle Chambordon – LA SUISSE DES AUTRES

Ed. Zoé, Genève, 1981

Une petite fille, entre ses 8 et 14 ans, vit dans sa famille pauvre, blessée, mais unie.

Mais « l'ordre social », dans ce pays, pense que la pauvreté ne suffit pas à rendre « heureux ». Aussi cette petite fille se trouve finalement enlevée à sa famille et placée. Le livre partage le drame intérieur de cette enfant, son impuissance à résister au système de « l'ordre social » et de « l'éducation. »

Après cette lecture, on reste sans voix. On assiste à la souffrance à l'état brut d'une enfant. On se rend compte de la fragilité d'une âme d'enfant, de la très grande délicatesse que demanderait toute approche et on se méfie de toutes les certitudes.

Il semble que cette famille n'ait pas été considérée comme partenaire valable par les services sociaux. Il y a autour d'elle un certain nombre de personnes, bien intentionnées, qui ont voulu bien faire en alertant les services sociaux. Le père était alcoolique, la maman parfois violente. Ils habitaient une maison mal famée (voisins : prostituées, pédérastes, criminels.) On comprend qu'une question se soit posée pour ces enfants. Mais ils étaient heureux, on s'aimait chez eux.

C'était une famille qui avait son honneur.

Les parents ont essayé de se battre mais ils se sont sentis impuissants face au système social et la petite fille est cruellement blessée de voir cette impuissance de son père. Elle voulait de toutes les fibres de son être pouvoir continuer à aimer et à respecter ses parents. Et tout cela a été inutile. C'est finalement la maman qui demande le placement des enfants. On a l'impression d'un irrémédiable gâchis. Les enfants aussi n'ont-ils pas le droit d'être partenaires, quand il s'agit de décider de leur destin ?

Ce livre est de la même veine que « La vie devant soi » d'Emile Ajar, mais encore plus bouleversant, car l'auteur a vécu cette enfance. On en sort soi-même blessé. L'auteur a trouvé un style qui lui permet de faire exprimer à l'enfant toute la profondeur de sa souffrance, sa réflexion sur la vie, sur la société, sur les comportements adultes, sur l'éducation, avec beaucoup de vérité, de poésie et parfois même d'humour. C'est un livre plein de pudeur, de tendresse, il est inoubliable. (Chantal Ricard)

Elise Fischer – LES ENFANTS DE L’APARTHEID

Col Les enfants du fleuve, Fayard, 1988

Même si l'on a le sentiment d'être extrêmement sensibilisé à la gravité de cette question, à travers les nombreuses campagnes de presse sans résultat depuis plus de vingt ans, il faut lire ce livre très courageux qui dénonce l'inacceptable : les arrestations arbitraires et les tortures perpétrées sur des enfants, sans parler des assassinats et des « disparitions. »

Après avoir consacré une trentaine de pages à retracer dans ses grandes lignes l'histoire de l'Afrique du Sud qui permet de mieux comprendre les racines de la politique de l'apartheid, Elise Fischer laisse ensuite la parole à Audrey Coleman, une mère de famille sud africaine blanche qui, malgré les risques encourus, est venue plaider en Europe et devant l'ONU la cause des enfants détenus et torturés. Elle est le porte-parole du DPSC (comité de soutien des parents d'enfants détenus) créé en 1981. Depuis cette date, 22 000 personnes ont été arrêtées dont 40 % d'enfants. Sur 65 cas étudiés par le DSPC, un seul enfant n'a pas été violenté.

Sous le titre « Un quotidien aux couleurs de désespoir », un chapitre est consacré à une série de témoignages directs d'enfants arrêtés arbitrairement et à la description des sévices et tortures. Ce chapitre est bouleversant : on prend réellement conscience de l'atmosphère de terreur dans laquelle vit toute une génération, « la génération perdue » dont parle Mgr Desmond Tutu, prix Nobel de la paix, une génération sacrifiée vivant dans la haine et l'angoisse la plus totale. Le livre se termine par une série de messages d'espoir signés James Matthews, Nelson Mandela, Allan Boesak et par la Charte de la Liberté adoptée par l'African National Congress en 1955.

La lecture de ce livre laisse perplexe sur les moyens à mettre en oeuvre pour lutter contre l'une des négations les plus révoltantes des droits de la personne humaine, jamais conçue par un cerveau humain... Continuer inlassablement à informer l'opinion publique internationale semble commencer à porter quelques fruits aujourd'hui. (Dominique de Saint Géraud)

Marie-Christine Helgerson – DANS LES CHEMINEES DE PARIS

Castor poche-Flammarion junior, 204 pages

1789 : La vie est rude à Albiez en Savoie. Benoît, huit ans, garde les vaches dans les alpages en été, il apprend déjà à résister à la peur quand survient l'orage et que « le ciel court en enfer. » Mais il appréhende beaucoup plus l'arrivée de l'hiver : le village paralysé par la neige, il n'y a guère de travail. Il sait que Ambroise Tronel, le maître ramoneur, va venir chercher les enfants bien portants du village, pour travailler à Paris. Seul Sébastien, infirme, ne partira pas, on l'enverra mendier. Ambroise connaît bien les soucis des parents : « Trop de bouches et pas assez d'argent. Pas assez d'argent et trop d'impôts. Trop d'impôts et rien à vendre. »

L'hiver est là : les voilà partis, pour une rude aventure. Il faut marcher de longues journées et, arrivés dans les villages ou les villes, trouver un travail ou mendier pour manger et dormir  - les bons jours sur de la paille (on en garde un peu pour mettre dans les sabots), les mauvais à même le sol. Arrivés à Paris, ils connaissent la peur de la « nuit des cheminées », la suie colle à la peau et fait mal. Ils peuvent ramoner trente cheminées par jour, comme aucune ; il faut alors « décrotter » ou « cirer les parquets » ou mendier. Nicolas, lui, a choisi de voler : il ne veut pas finit par « crever sur un toit. »

Au moment de Noël, l'espoir renaît : une marchande de pains d'épices donne une friandise à Benoît et l'adresse de « l'Oeuvre des petits savoyards. » Là, un abbé lui apprend à lire ainsi qu'à son frère aîné Claude. Leur vie change, ils ne se voient plus de la même façon : cette femme et cet homme ont posé un autre regard sur eux.

Claude a toute une pensée sur la répartition des droits, il est très conscient des différences. Déjà au village, il se révoltait contre les droits des seigneurs sur les paysans et rêvait de pouvoir, un jour, acheter une terre.

Il essayait d'initier son frère aux Droits de l'homme mais Benoît ne croyait pas qu'ils soient les mêmes pour tous. Il se souvenait qu'un des leurs avait été renversé et blessé grièvement par un fiacre. L'homme dans ce fiacre avait jeté quelques piécettes et continué son chemin. « Ça te paraît juste qu'il y ait des gens qui puissent accrocher les autres et avoir la paix, simplement parce qu'ils ont de l'argent ? »

Claude voulait être le porte-parole des mécontents et parler pour qu'on les entende. Benoît lui répliquait : « Qui t'écoutera, toi, un ramoneur ? Si tu tombes des cheminées, qui va s'inquiéter ? » « Personne, répondait Claude, mais justement les choses vont changer. »

L'auteur, en nous racontant l'histoire vraie des petits ramoneurs nous introduit au cœur de ce à quoi tout homme, toute femme, tout enfant de la misère aspire : une vie digne, et nous explique ainsi ce que Droit de l'homme signifie. (Michèle Grenot)

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