N° 122, 1987/1   •  Droits de l'homme, Droits de l'autre
Dossier

Que l’on sache…

Brigitte Jaboureck
  • publié en février 1987
Index

Index chronologique

1987/1
Texte intégral

Aides et entraides (encadré, p. 14)

Volontaire du Mouvement ATD Quart Monde, Rennes France

Alors que des familles n’ont rien et sont dans un grand dénuement, elles hébergent des personnes, des familles qui ne sauraient où dormir. Elles offrent leur table, même si c’est peu ; elles s’entourent de gens jusqu'à se laisser envahir. Par là elles refusent d’être inutiles : « j’accueille mon frère chez moi ; si je n’étais pas là, il n’en aurait pas pour longtemps ; il retournerait en prison… C’est ça le Quart Monde »

Souvent, les hommes qui semblent être les plus pauvres de leur quartier viennent trouver les volontaires du Mouvement ATD Quart Monde non pas pour leur parler d’eux, mais pour leur ouvrir les yeux sur d’autres familles qui vivent des moments difficiles : « On devrait faire quelque chose pour eux » « On peut leur dire que nous, nous y arrivons, alors il n’y a pas de raison pour que eux n’arrivent pas à vivre » « il faut d’abord qu’on sache ce qu’ils veulent »

Les pauvres savent qu’aider les autres, c’est aussi faire grandir chez eux la volonté et leur permettre de décider. Ils ont une longue expérience des aides qui sont de vrais refus de la pauvreté, et de celles qui ne sont qu’un pis-aller. « Quand je n’avais pas de logement, on voulait que j’habite dans des vieilles baraques, pas plus de 150 F par mois, parce qu’autrement, on me disait que je n’aurais pas pu payer. A un moment j’en ai eu marre des vieilles baraques, j’ai cherché ailleurs et j’ai eu raison : nous sommes des familles comme les autres »

Les plus démunis distinguent par expérience les aides sans lendemain de celles qui prennent en compte des hommes dans leur globalité, qui tiennent compte de leurs appartenances, de leurs racines et de leurs origine.

Une humanité qui souffre (encadré, p. 15)

Au plus profond de la misère, les hommes s’isolent, s’enferment. On les ignore aussi ; on les juge incapables ou on craint qu’ils ne se complaisent dans cet état. On dit d’eux : « C’est leur mode de vie » « Ils vivent entre eux, un peu comme des sauvages » « Ils ne cherchent pas à s’en sortir »

Pourtant chez les familles qui ont vécu, qui vivent la misère, on entend toujours un appel très fort à partager leur humanité avec les autres, un appel à recevoir des gestes humains alors que plus rien ne vient jusqu’à elles. Des gens crient : « Je tombe bien bas, plus bas que terre, pourtant je ne suis pas une bête, je cherche à comprendre, je ne sais pas lire et écrire, mais je réfléchis, il y en a là-dedans ! »

Partout on retrouve cette angoisse de n’être plus tout à fait considérés comme des hommes. Les pauvres réclament la reconnaissance de leur souffrance, comme cette jeune femme dont les quatre premiers enfants ont été placés. Sur le jugement il est noté : « Vu l’incapacité notoire de la mère à s’occuper de ses enfants »

Pourtant, depuis quatre ans, cette mère n’aura pas manqué une seule de leur visite même dans les moments les plus durs. Lorsqu’elle sera à la rue elle ira les voir au centre de placement. Elle s’y rendra souvent le ventre ide. Un jour, la visite se passe mal. Il y a de grandes tensions entre ses voisins et elle. Les enfants ont peur. On lui reproche cette visite. Elle me dira plus tard : « Tu crois que je suis une bonne mère ? » Et sortant les papiers du jugement : « Une mère comme ça, les enfants feraient mieux  de ne pas en avoir (…) Pourtant je les aime mes enfants, ils sont beaux, je ne veux pas qu’ils soient perdus. Mais moi, je ne sais pas ce que j’ai, je n’ai jamais eu de chance. Je suis mal dans ma peau »

Qui peut mesurer la souffrance de cette mère, la souffrance des pauvres ? Qui la voit ? Pourtant, la première reconnaissance qu’ils nous demandent, c’est celle-là. Ils nous demandent d’être là quand plus personne n’est avec eux ; de nous rendre compte qu’ils n’ont rien et qu’ils le refusent, que cela les mutile, les défigure. Cette souffrance fait partie de leur histoire d’Homme.

Pour citer cet article Brigitte Jaboureck, « Que l’on sache… », Dossier, Droits de l'homme, Droits de l'autre, Année 1987, Revue Quart Monde, mis à jour le : 16/10/2014,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/4258.