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Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde [Online], 213 | 2010/1, Online since 05 August 2010, connection on 06 December 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4659

Index chronologique

2010/1

Index thématique

Arts, Société de l'information

François Guillaume - VAINCRE LA FAIM

Pour en finir avec l’inacceptable...

Groupe Eyrolles, 2009, 217 p.

Après avoir été président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) (1979-1986), ministre de l’Agriculture (1986-1988), député européen (1989-1994), député de Meurthe-et-Moselle (1993-2007), l’auteur est actuellement conseiller régional de Lorraine.

Fort de son expérience professionnelle, syndicale, politique et diplomatique, il nous livre ici un ouvrage porteur de ses analyses, de ses convictions et de ses propositions, qui s’avèrent d’un grand intérêt eu égard à l’actualité et à l’acuité de cette insoutenable réalité persistante : un milliard d’hommes, de femmes et d’enfants sont des victimes de la faim, condamnées à de mauvaises conditions de santé et à l’incapacité d’accéder à une meilleure instruction ou éducation.

Il dénonce bien sûr ce scandale du sous-développement dont il donne des exemples saisissants, relatifs aux besoins insatisfaits, aux ressources mal partagées, aux aberrations des pratiques malthusiennes de l’Europe (destruction massive de viande, interdiction de dons alimentaires, quotas laitiers, gel imposé de terres productives)... alors que la famine sévit dans les pays du Sud.

Il démontre que les politiques mises en œuvre ne sont pas à la hauteur du défi à relever. Elles oscillent entre fausses solutions et demi-mesures, marquées plus souvent par l’échec que par la réussite.

Face à ce constat, « il appartient à la Communauté internationale de reconnaître une exception au libre-échange généralisé », car le droit à la nourriture compte parmi les premiers droits de l’homme. « Comme l’agriculture, qui constitue 80 % des ressources des pays les moins avancés (PMA), est leur principale monnaie d’échange, en toute logique et pour des raisons éminemment politiques, il convient de leur accorder le bénéfice d’une exception alimentaire en dérogation des règles du commerce international... : leur offrir un accès direct et préférentiel sur les marchés mondiaux, les autoriser à se protéger de la concurrence extérieure par un cordon douanier efficace, accroître leurs recettes d’exportation par le relèvement de leurs prix de vente. » Telle est la philosophie du nouvel ordre économique mondial prôné par ce qui a été appelé le Plan Guillaume lorsque son auteur a cherché à le promouvoir auprès d’un certain nombre d’États et d’institutions internationales, d’ailleurs au nom de la France puisqu’il était ministre de l’Agriculture.

Comme François Guillaume prend soin de rapporter dans le détail les entretiens qu’il a eus à ce sujet avec ses interlocuteurs au cours de ses diverses missions diplomatiques, le lecteur est introduit au cœur de ces dialogues. Il peut apprécier tant les efforts déployés pour convaincre que les réactions suscitées de plus ou moins grande adhésion ou de plus ou moins grande défiance.

Si les aléas des conjonctures politiques n’ont pas permis de concrétiser les espoirs d’avancées entrevues, les idées sous-jacentes continuent à faire leur chemin. Et l’auteur continue de « militer », en faveur par exemple d’une « OPEP » des pays agricoles, de marchés communs pour le Tiers-Monde, de nouveaux contrats de développement, d’unions monétaires régionales, etc.

Un ouvrage très facile d’accès et très stimulant ! (Daniel Fayard)

Sylvie Germain - HORS CHAMPS

Éd. Albin Michel, 2009, 195 pages.

Roman sur l’abandon et l’exclusion à travers les faits, gestes, sentiments, perceptions d’un homme, Aurélien.

Le roman démarre sur une note humoristique avec une fête organisée chez les voisins d’Aurélien, « la crémaillère du vide », leur bibliothèque ayant été supprimée au profit d’un e-book ! Mais ce vide des voisins va toucher notre héros.

Sylvie Germain raconte ici la trajectoire d’un homme simple, un Monsieur-Tout-Le-Monde, confronté à ses origines. Né d’un père inconnu (réduit à une odeur par sa mère), et d’une mère polonaise au nom imprononçable, élevé par un homme du spectacle, demi-frère d’un garçon handicapé à la suite d’une agression, Aurélien est au croisement de destins qui l’ont façonné malgré lui, victime des autres sans avoir rien fait.

En une semaine, cet homme va devenir invisible aux siens... d’abord ces derniers le voient flou, l’entendent mal, puis au fil des jours ils ne le voient plus du tout et ne l’entendent plus. Et pire encore, il sort aussi de la pensée et de la mémoire de ceux qui lui étaient proches et cela dans le tumulte de la vie quotidienne de chacun qui continue, indifférente en apparence à cette disparition, à cet effacement, à cette mise au ban. Seul Joël, le frère handicapé, reconnaît son ultime présence et tente en vain de prononcer son nom !

Ce roman de Sylvie Germain décrit des situations quotidiennes d’indifférence et d’exclusion ; elle nous en parle à travers les ressentis psychologiques de cet antihéros qu’est Aurélien, qui perd son identité et se sent abandonné de tous, n’existant plus pour personne. Ainsi sont tous ces clandestins de la vie qui finissent par disparaître et se noyer dans l’indifférence générale.

Ce pourrait être tragique et désespérant. Pourtant, quelque chose dans l’écriture de Sylvie Germain fait qu’il reste une certaine légèreté, un souffle d’humanité et de sagesse qui conduit au détachement du monde, sans révolte ni colère. (Anne de Maissin)

Florence Bouillon et Freddy Muller - SQUATTEURS, UN AUTRE POINT DE VUE SUR LES MIGRANTS

Éd. Alternatives, 2009, 145 p.

Être squatteur est une situation transitoire. C’est celle d’une personne ou d’une famille sans logement et qui occupe un logement vide de manière provisoire sans droit ni titre. L’habitation dans un squat s’accompagne toujours d’insécurité. Le squat fait partie d’une chaîne de situations précaires comme le sont l’hébergement chez des parents ou la vie à la rue, la vie à l’hôtel ou dans un foyer. Si parfois le squat est collectif, d’une certaine importance et se prolonge pendant un certain temps, il peut s’accompagner d’une organisation interne de la vie commune par les habitants permettant de pallier l’indignité du logement par la dignité des comportements. Mais il reste le plus souvent un lieu insalubre, sans eau ni chauffage, privé parfois d’électricité et dans lequel la santé (risque de saturnisme notamment) et la socialisation des enfants sont compromises. Le squat engendre l’angoisse de se retrouver à la rue ou d’être reconduits à la frontière pour les migrants qui sont sans titre de séjour. Mais les squats ne sont pas seulement des lieux où se retrouvent les sans-papiers. Ils concernent tous les précaires : travailleurs ou non, munis de papiers ou non. Ce sont les seules solutions à la portée de ceux qui ont de trop faibles revenus pour payer un loyer et cependant le squat n’est pas gratuit. Il faut parfois payer un droit d’entrée ! Les squats abritent aussi des artistes et des contestataires qui donnent du sens à la mixité sociale, favorisant ainsi la protestation des squatteurs sans voix.

Le livre de Florence Bouillon (texte) et de Freddy Muller (photographies et interviews de quinze squatteurs migrants) nous montre avec une grande précision les conditions de vie dans les squats, les rafles des sans-papiers, les expulsions et la résistance qu’opposent les expulsés.

De nombreuses photos toujours floutées montrent des couloirs, des passages, des lieux de vie, et la rue où des enfants dorment parfois par terre, à même le sol. Images saisissantes de l’insécurité et de la précarité du quotidien de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants.

La parole des personnes est fidèlement rapportée. Leurs combats aussi. Citons simplement Ibourahim qui est dans une situation régulière, a un travail. Il a été expulsé avec sa petite fille et s’est installé avec d’autres dans des tentes devant le squat dont ils ont été chassés : «  On ne nous a rien proposé comme solution de relogement, pas même l’hôtel. Ensuite les forces de l’ordre ont voulu nous expulser du trottoir pour trouble à l’ordre public. » En effet, préoccupé surtout de la protection de la propriété privée et de la veille sur l’ordre public, l’État a du mal à faire respecter les droits des mal-logés ou des sans logements. Ce livre nous informe du contexte juridique de ces situations mal connues du grand public. C’est parce qu’il fait suite à une thèse de doctorat sur le sujet qu’il est parfaitement documenté et organisé en chapitres clairs et précis. Un livre à lire. (Marie-Hélène Dacos-Burgues)

Esther Dufl - LE DEVELOPPEMENT HUMAIN LUTTER CONTRE LA PAUVRETE

Éd. du Seuil, La République des Idées, 2010,105 p.

Voici publiées en deux courts volumes les quatre leçons données en janvier 2009 au Collège de France par une jeune économiste de 37 ans, première titulaire de la chaire internationale « Savoirs contre pauvreté » créée en partenariat avec l’Agence française de développement (AFD).

Le premier volume est consacré au capital humain (la promotion de la santé, l’investissement dans l’éducation et la formation), le second aux institutions (la lutte contre la corruption, l’élaboration d’une meilleure gouvernance, l’organisation des marchés).

Formée en grande partie aux USA, Esther Duflo développe une approche pragmatique : qu’est-ce qui est efficace et qu’est-ce qui ne l’est pas dans ce qui est entrepris dans la lutte contre la pauvreté ? Deux maîtres mots la caractérisent : expérimentation et évaluation.

Son analyse et sa réflexion se fondent sur des travaux récents réalisés dans divers pays, qui utilisent une méthode expérimentale, généralisée depuis une dizaine d’années en économie du développement. Inspirée des essais cliniques en médecine, elle consiste pour l’essentiel à comparer des groupes tests ayant bénéficié d’un programme, d’une action ou d’une politique spécifique avec des groupes témoins analogues n’en ayant pas bénéficié.

On peut ainsi mesurer à la fois la nature, l’impact et l’ampleur des changements apportés par ce programme, cette action ou cette politique spécifique, ce qui donne une précieuse indication pour savoir s’il convient de la développer ou non et éventuellement la corriger ou l’améliorer dans certaines de ses modalités.

Cette évaluation, toujours locale, se fait au plus près du terrain à partir du recueil de données statistiques et d’entretiens avec les personnes censées être bénéficiaires de l’action ou de la politique en question.

Sans de telles expérimentations rigoureusement évaluées, on ne peut savoir ce qui « marche le mieux » dans un contexte donné. Le critère déterminant d’appréciation est le changement effectif apporté dans la vie des populations les plus pauvres et l’objectif à atteindre est le changement le plus notoire ou le plus substantiel possible.

Si le lecteur consent à délaisser des approches parfois trop macro-économiques des problèmes du développement et s’il accepte la pertinence d’évaluations à la base d’investissements concrets, comme la distribution de moustiquaires, l’accès au crédit, les infrastructures scolaires et médicales, l’amélioration de la gouvernance locale, etc. alors il trouvera en Esther Duflo une source d’informations et de réflexions stimulantes, pour aiguiser sa propre perception de la lutte contre la pauvreté.

Deux ouvrages de facture accessible, même à de non-spécialistes. (Daniel Fayard)

CC BY-NC-ND