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Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde [Online], 214 | 2010/2, Online since 05 November 2010, connection on 09 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4716

Index chronologique

2010/2

Arlette Farge - ESSAI POUR UNE HISTOIRE DES VOIX AU DIX-HUITIEME SIECLE

Éd.Bayard, 2009,311 p.

Chercheuse au CNRS et à l’EHESS, auteur de plusieurs études portant sur la vie quotidienne des classes populaires au 18ème siècle, notamment Délinquance et criminalité, Vivre dans la rue au XVIIIème, Dire et mal dire, Arlette Farge s’aventure à mettre le son aux écrits de cette époque.

En nous faisant voyager dans le Paris et la France du 18ème siècle, elle nous fait entendre et écouter toute une population très diversifiée à travers les archives de justice et de police, mais également les archives de l’Assistance Publique de Paris, les traités juridiques, les auteurs littéraires de l’époque.

Amie des plus démunis du 18ème siècle, pour elle « il n’est pas question qu’aujourd’hui comme hier, pauvreté et misère laissent l’historien sans voix. Il n’est pas question non plus d’accepter que ces voix du peuple dites défigurées deviennent ‘sans voix’. Toutes [les voix] ont un sens. Il s’est enfoui sous le temps mais il est là. »

Elle sait bien qu’elle est face à un défi : « Écouter la voix des plus démunis défie la logique, mais pourquoi ces chants, mélodies ou cris ne pourraient-ils être esquissés à partir des milliers d’archives existantes ? Bien entendu, jamais l’absence des sons ne sera comblée ; les voix, je le sais, se sont à jamais tues. Mais elles se sont exprimées, font trace et laissent des indices. Certes il s’agit de paroles écrites puis lues, mais la scansion montre à l’évidence comment se posa la voix et la tonalité qu’elle imposa. »

Elle rassemble énergie et compétence pour décoder les écrits : « Les archives ne retransmettent pas les sons, mais on y écoute des morceaux de paroles allant vers la communauté. Ils vont vers l’assemblée des plus défavorisés, et relient les uns aux autres ou défont parfois des solidarités. C’est la surprenante chaîne sonore des matins et des nuits des plus humbles. Les souffles et voix des passions et souffrances des plus pauvres ne sont ni vues ni entendues, mais ce sont de violents signaux pour écrire l’histoire. ‘Dire le malheur’, l’énoncer par des larmes, des gémissements ou des cris à moins que ce ne soit par le silence ou le refus obstiné de faire langue, l’écrasement de l’être l’obligeant à rassembler sa dignité dans le mutisme, mérite qu’on s’y attarde. »

En historienne, elle est à l’écoute : « La chair de la voix constitue et l’événement et l’histoire ; les voix se sont transformées au cours du temps, mais elles nous portent encore et organisent les communautés humaines. Faire l’histoire de leur intrusion dans le discours historique oblige à se préoccuper de la manière dont elles furent soit oubliées, soit reprochées et sévèrement jugées. Les faire résonner en nous parce qu’elles sont aussi actuelles qu’inactuelles invite à reconnaître leur force et impose d’être lucides sur la manière dont nous en avons déclassé d’innombrables avant même de chercher à les ‘entendre’. »

En mettant le son, Arlette Farge a relevé le défi de nous mettre à l’écoute de ce que nous crient les textes et archives de ce Paris du 18ème siècle si nous savons les écouter : la vie des plus pauvres dans cette société du siècle des Lumières. (Laurence Bervas).

Olivier Bobineau, Jean-François Petit, Guillaume de Thieulloy (sous la direction de) - UNE SOCIETE EN QUETE DE SENS POLITIQUE

Préface de Jean-Baptiste de Foucauld

Éd. Desclée de Brouwer, 2009, coll. Religion & Politique, 191 p.

La question centrale traitée dans cet ouvrage est : comment redonner un sens du politique aussi bien que mettre du sens dans la politique ? Il reprend pour l’essentiel des contributions apportées à un colloque qui s’est tenu au Sénat en novembre 2007 (« Personne, bien commun et sens ») et il est la première production de l’Institut du sens politique1, fondé en novembre 2008 par un groupe d’universitaires, d’intellectuels et d’acteurs de la vie politique française pour former des étudiants, animer une réflexion citoyenne, ouvrir des perspectives de recherche.

La reprise de ce questionnement sur les relations entre « sens » et « politique », dont les auteurs soulignent la nécessité aujourd’hui au vu d’une certaine crise du sens qui frappe les sociétés contemporaines, passe par le réexamen des fondements théoriques et conceptuels relatifs au « bien commun », non seulement par rapport à ce qu’on entend généralement par « intérêt général » ou « intérêt politique », mais aussi sous le prisme de la doctrine sociale de l’Église (les trois auteurs principaux professent à l’Institut catholique de Paris) qui confère une dimension mondiale au bien commun.

Des auteurs développent de quelle façon cette notion du « bien commun » oblige à repenser certaines conceptions et pratiques. Ainsi en est-il de la finance et de l’économie solidaire, des marchés et de la mondialisation, des taxations internationales, de la gouvernance et des libertés...

Chemin faisant, des réflexions intéressantes surgissent, comme par exemple à propos du rapport aux biens. Pour cerner ce qu’est le bien commun, certains parlent plutôt d’accès aux biens, d’autres plutôt de création de biens. Dans le premier cas, la vie humaine est surtout définie par ses besoins et une vie bonne est déterminée par leur satisfaction. Dans le second cas, la vie humaine est plutôt définie par la capacité créatrice et une vie bonne est celle qui permet de participer à un projet commun. La recherche du bien commun, du bien du plus grand nombre sinon de tous, affecte la nature du double combat pour la justice : celle-ci doit être à la fois distributive et contributive.

Ouvrage de réflexion sur la portée collective du vivre mieux ensemble, susceptible d’intéresser les lecteurs avides d’approfondir les relations entre religion et politique. (Daniel Fayard).

Maria Nowak - LE MICROCREDIT ou le pari de l’homme

Préface de Jean-Baptiste de Foucauld

Éd. de l’Échiquier, coll. Conversations solidaires, 2009, 126 p.

Il s’agit d’un entretien avec celle qui a fondé en 1988 l’Association pour le Droit à l’Initiative Économique (ADIE). Cette femme d’origine polonaise, dont la famille a été dispersée durant la Seconde Guerre mondiale a été réfugiée en France à l’âge de onze ans. Elle a pu par la suite poursuivre des études d’économie, travailler pour l’Agence française de développement, rencontrer Muhammad Yunus, le « banquier des pauvres » prix Nobel de la Paix. Elle est aujourd’hui, à 74 ans, reconnue pour avoir réussi à adapter en France dès 1989 le principe du microcrédit et avoir aidé à la création de 75 000 emplois en allouant de petits prêts à des personnes exclues du marché du travail.

Sa vie, son œuvre, sa foi témoignent de la capacité d’entreprendre qui réside en chaque personne, fut-elle en grande précarité, au chômage ou sans formation : « Nous sommes tous des entrepreneurs potentiels ». Et son discours est un plaidoyer pour le travail indépendant, la création d’entreprise et le statut d’auto-entrepreneur. Ceux qui n’ont pas directement accès aux crédits bancaires parce qu’ils manquent de revenu, de patrimoine ou de garantie, peuvent, grâce au microcrédit, créer ou développer une activité économique : leur propre emploi.

Bien sûr, Maria Nowak est une militante. Elle s’insurge contre les forces d’inertie des mentalités qui demeurent prisonnières des seules catégories du « salariat » et de l’« assistance ». Elle dénonce la complexité et l’inadaptation de certains dispositifs législatifs et de certaines réglementations administratives qui entravent les initiatives de ceux qui pourraient devenir des travailleurs indépendants ou qui sont nouvellement arrivés sur le marché du travail. Par exemple, le travailleur indépendant ne peut prétendre au droit individuel à la formation. S’il parvient à obtenir un stage payant à la chambre des métiers, il n’est remboursé que s’il est enregistré au registre des métiers dans les six mois suivant son stage. Or il n’est jamais demandé à un salarié de rembourser un stage s’il ne trouve pas de travail. C’est pourquoi l’ADIE mène de façon permanente des études sur les plans économique et juridique pour dénoncer les inégalités de traitement entre le travail indépendant et le travail salarié.

La forme d’écriture adoptée, celle de l’entretien avec questions et réponses, donne beaucoup de liberté et de simplicité au développement des idées, des expériences, des réflexions de l’auteur. Elle permet aussi, chemin faisant, des incursions aussi bien dans le fonctionnement interne, la stratégie et l’évaluation de l’ADIE que dans l’histoire familiale, professionnelle et sociale de Maria Nowak. Celle-ci apparaît au lecteur comme une femme de conviction et de détermination qui sait aussi bien transmettre ses valeurs que faire valoir ses réalisations. (Daniel Fayard).

1 Son comité de parrainage comprend des personnalités comme Alain Caillé, Abdou Diouf, Michel Camdessus, Michel Dubost, Jean-Baptiste de Foucauld, Marcel Gauchet, Julia Kristeva, Philippe Portier, Jérôme Vignon, Patrick Viveret.
1 Son comité de parrainage comprend des personnalités comme Alain Caillé, Abdou Diouf, Michel Camdessus, Michel Dubost, Jean-Baptiste de Foucauld, Marcel Gauchet, Julia Kristeva, Philippe Portier, Jérôme Vignon, Patrick Viveret.

CC BY-NC-ND