Le point zéro

Jeanpierre Beyeler

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Jeanpierre Beyeler, « Le point zéro », Revue Quart Monde [Online], 164 | 1997/4, Online since 05 May 1998, connection on 06 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5634

Index chronologique

1997/01

Je me souviens…

Je me souviens, en 1967, le premier été où nous avons accueilli deux familles du camp des sans-logis de Noisy-le-Grand. La maison de Treyvaux, « La Crausaz » (centre du Mouvement ATD Quart Monde en Suisse) avait encore son écurie, louée à notre voisin, pour ses génisses, jouxtant une vaste grange. A l'intérieur, contre les parois de bois qui séparaient l’écurie de la grange, j'avais punaisé des grandes feuilles de papier ; par terre, des pots rempli» de peinture, prête à s'étendre.

Sylvie avait six ans,

« Tu veux du rouge, du bleu ? »

Silence...

« De l'orange, du vert ? »...

Je lui avais tendu l'un des pots, j’avais pris sa main et trempé le pinceau dans la couleur. Elle avait posé le pinceau gonflé de matière sur le papier : ça coulait, elle me regardait comme si elle fautait, regardait à nouveau la traînée de couleur qui allait atteindre le bas de la feuille, craignant un nouveau désastre, que la peinture coule sur le bois de la paroi. Son regard allait de la feuille vers moi... puis, d'un geste rapide, instinctif, hop ! Elle avait stoppé la couleur et le geste suivant était venu naturellement pour l'étaler.

Nous avons ri. C'était un geste de quelques secondes, un geste qui lui appartenait désormais.

Elle se détendait, debout devant cette grande feuille de papier plus tout à fait blanche, dans cet espace tellement grand que sa maison aurait pu y rentrer dix fois. Des rais de lumière filtraient entre les parois de bois et révélaient comme une brume et l'odeur du vieux foin séché embaumait. C'était bien, bon et beau, tout à la fois.

Jour après jour, Sylvie avait de plus en plus de plaisir à peindre : elle s'ouvrait à quelque chose que je ne saurais définir. Ce que je voyais, c'est qu'elle se transformait. Il avait fallu encore un peu de temps avant qu'elle se décide à changer de couleur, et dise : « Donne-moi celle-là » ; puis tout s'était enchaîné. Cela avait  continué  toutes  les vacances...

Douze ans plus tard, je suivais depuis une semaine l'équipe des bibliothèques de rue sur le « basurero », la décharge de Guatemala Ciudad, avec l'idée de faire de la peinture avec les enfants. Régis de Muylder, le responsable de l'équipe, m'y avait encouragé. Je courais la ville pour trouver de la peinture, Les pinceaux, eux, m'accompagnaient toujours. J'avais imaginé un système de grands cartons pliables, transportables, sur lesquels je pouvais pincer quatre grandes feuilles de papier. Je voyais, dans ma tête, quatre enfants peindre debout et mes deux bras étendus les protéger de l'impatience, que je pressentais déjà, des autres enfants en attente de leur tour. J'avais demandé à un menuisier de fabriquer une boîte à compartiments où je pouvais loger d'un côté les pinceaux, et d'un autre quatre pots de couleur, un petit bidon d'eau, pour rincer les pinceaux, et quelques chiffons. Le lieu sur la décharge se nommait « Casa verde », « l'endroit le plus calme pour commencer », avait dit Régis.

Je peux revivre ce moment comme si c'était aujourd'hui : la petite fille de sept ou huit ans, debout, immobile devant la feuille blanche, le pinceau rivé sur le haut de la feuille et la peinture qui coule, coule sur la feuille puis sur le carton. Dans ma tête, je revois Sylvie dans la grange de « La Crausaz », son regard, le même regard. Rien ne se passe, mais je sais qu'il faut peu de chose pour que ça démarre : je prends sa main et nous remplissons la feuille de couleur. Sa main résiste un peu au geste que je lui impose. Puis le jeu l'emporte, le rire éclate, rompt le silence qui était presque dramatique, et le désir de sensations nouvelles surgit...

Mais il y avait probablement plus que le rire et le jeu. Je devine à peu près ce qui pouvait se passer en elles. Cela devait ressembler à cette sensation que j'ai chaque fois que je dessine, sensation d'être pris entièrement par ce qui sort de soi ; on essaie d'être présent à ce qui vient, qui passe furtivement à travers soi, dans la matière... ou qui ne passe pas ! On est hors du temps, hors des autres, on n'est que soi, tout en sentant la présence des autres. Ces deux petites filles ressentaient-elles déjà cela, au-delà du plaisir de la découverte d'un geste nouveau ?

Personnellement, je suis bien quand je dessine. J'ai l'habitude de voyager avec un carnet de croquis. Le crayon a toujours agi comme un talisman pour moi. En Afrique, on m'entourait, on riait. Un cercle se refermait autour de moi, si bien que je ne voyais plus rien. Alors je changeais d'endroit et ça recommençait, on m'entourait... Au Guatemala, les gens se regroupaient derrière moi, silencieux.

Ces expériences et bien d'autres m'ont permis de remarquer le pouvoir qu'exerce sur les êtres la transformation de la matière, et la transformation qu'elle produit en eux. Elles m'ont montré que le superflu, « l'inutile », peut devenir nécessaire et même vital. Elles ont toujours été un point de repère dans ma réflexion et dans mon travail, notamment pour l'orientation des ateliers « Art et Poésie »

Le beau est une expérience des sens et du cœur, un vécu individuel toujours changeant et différent. Un sentiment personnel qui naît d'une relation, à un instant donné, entre un être et un

autre être, un paysage, une œuvre, etc., et qui apporte la joie. Indéfinissable, le beau dévoile une plaque sensible de l'être qui lui révèle peu à peu la Vie.

Jeanpierre Beyeler

Jean-Pierre Beyeler, Suisse, dessinateur architecte. Bâtit et anime le centre du Mouvement ATD en monde en Suisse, avec Hélène von Burg. En collaboration avec le père Joseph Wresinski : assure la formation des volontaires ; construit et anime tes chantiers de rénovation des bâtiments de Méry-sur-Oise. Participe pendant trente ans à divers projets « Art et Poésie ». Remplit actuellement des missions ponctuelles.

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