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Rédaction de la Revue Quart Monde

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Rédaction de la Revue Quart Monde, « Livres », Revue Quart Monde [Online], 162 | 1997/2, Online since 05 November 1997, connection on 09 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/642

Index chronologique

1997/2

(La grande illusion des temps modernes)

Edition du Seuil, 1996, 210 pages.

« Que nos mœurs, dès qu’il s’agit des pauvres, sont peu fidèles à nos conceptions    politiques ! » La raison au service de l’homme a, au cours des siècles, détruit des politiques conçues par des sociétés fondées sur les privilèges et le rang, en abolissant l’esclavage, en instaurant la liberté de penser, en rendant l’instruction obligatoire. Et pourtant, nos mœurs ne suivent pas (racisme, fondamentalisme religieux...). Quant au pauvre, on l’évite, on ne le considère pas comme un égal. Pourquoi ce décalage ?

Quels sont les structures de pensée qui construisent la façon dont nous percevons la diversité des humains et en particulier l’existence du faible et du fort ? Dans une société qui se veut société de citoyens, que devient la dignité de ceux qui ne ressemblent pas à l’image de citoyen ? Des questions auxquelles l’auteur veut répondre.

Dans une première partie, il étudie « le modèle ambigu de l’homme nouveau ». Pour cela, il analyse des textes de Locke, Rousseau et Marx, textes qui annoncent une libération pour tous mais qui s’adressent à des êtres abstraits. Mais dès que ces auteurs évoquent la société où ils vivent et les hommes concrets, ils envisagent les destins des riches et des pauvres fort dissemblables.

Dans la deuxième partie, « Citoyens mais... », l’auteur étudie plus particulièrement la France, exemplaire quant à l’adhésion à l’idéal de citoyen. La société de citoyens, une réalité pour les révolutionnaires de 1789 ; mais que d’hésitations face aux hommes concrets qui ne sont pas vraiment des citoyens parfaits comme le montre un texte de Sieyès sur les riches et les pauvres. Qu’il s’agisse des rapports dans le travail, du rôle des femmes, de la morale commune ou de la place des handicapés, un statut ambigu se développe et dure encore aujourd’hui... Notre société n’arrive pas à respecter ceux qui n’apparaissent pas dignes du destin de maître auquel chacun doit accéder. « Le regard moderne ne se contente pas d’une dignité morale, il exige l’accès à une autonomie matérielle, il rejette celui qui accepte de dépendre de la bienveillance d’autrui »

Dans le chapitre de conclusion, l’auteur constate l’échec d’une société moderne dans laquelle l’émancipation ne concerne que les plus forts. Etant héritiers de la tradition grecque qui exalte la fierté de celui qui ne plie devant personne et méprise celui qui est dépendant, il nous invite à nous tourner vers la tradition biblique, attentive à la dignité des humbles.

Une conclusion qui pourra surprendre : « Le prix à payer pour l’honneur des humbles est la reconnaissance de l’extrême finitude de la condition humaine. Et c’est le prix qu’entre tous la modernité, toute à son rêve de souveraineté, aura sans doute le plus de mal à payer »

Ce livre, dont la lecture est parfois austère, vient avec bonheur décaper notre vision de la société souvent en contradiction avec notre désir de rendre la dignité à ceux qui en sont privés. Il éclaire les problèmes sociaux d’aujourd’hui et peut par là-même donner à notre action une plus grande efficacité.

Jean-Jacques Boureau (Paris)

François Jacquot-Francillon. NAISSANCE DE L’ÉCOLE DU PEUPLE (1815 - 1870)

Editions de l’Atelier (Editions ouvrières) 1995, 320 pages.

Un rapide aperçu sur la scolarisation des plus pauvres depuis le Moyen Age jusqu’à la Révolution décrit l’action des Hôpitaux des Confréries et surtout des Frères des Écoles chrétiennes dont le succès est très grand grâce à l’enseignement gratuit donné aux plus démunis. L’école, synonyme de vie religieuse, fera la distinction entre le « bon » et le « mauvais » pauvre. Les élites intellectuelles du Siècle des Lumières, y compris Voltaire, envisageaient les « classes du peuple » avec répugnance, pensant que les pauvres ne devaient apprendre qu’à manier le rabot et la lime.

En 1791, la Constitution annonce une « instruction publique commune à tous les citoyens », transformant le terme « charité » en celui de « philanthropie ». Cependant, les « écoles de charité » seront maintenues jusqu’à la Loi Guzot de 1832. A partir de 1815, l’école du peuple va susciter un étonnant courant d’adhésion (de la part des dirigeants, des responsables politiques, des patrons, du clergé...). Des écoles mutuelles, des écoles normales et centrales, des comités d’industrie et de bienfaisance, seront créés par Carnot et ses successeurs.

Les Sociétés philanthropiques s’élèveront contre la tutelle catholique des pauvres. Elles vont tenter de mettre en avant la fonction productive des pauvres pour éviter de fabriquer artificiellement la pauvreté. Il faut appauvrir le pauvre de sa dépendance. D’après les philanthropes, il y a trop d’instruction religieuse dans les écoles chrétiennes. La méthode mutuelle, sans la supprimer, ouvrira les enfants à des connaissances plus variées. L’idéal de cette nouvelle école sera le célèbre livre Le tour de France de deux enfants publié au début de la IIIe République où les rappels au droit, à la morale politique, à l’honnêteté, à l’hygiène, à l’économie, à l’agriculture, dressent l’inventaire des savoirs modernes.

La loi du 22 mars 1841 donne une chance aux enfants ouvriers d’avoir un minimum d’instruction. Il est quasi impossible de chiffrer le nombre des enfants entre huit et douze ans travaillant dans les mines de charbon, les usines textiles et cela dans d’effroyables conditions. Les mauvais traitements, les milieux malsains, la promiscuité, ajoutent à la dureté du travail. La loi de 1841 a tenté de limiter l’âge des enfants et la durée du travail. Des classes spéciales seront ouvertes pour les instruire soit à midi, soit le soir, ce qui sera un surcroît de travail et de fatigue.

Malgré de grandes réticences - venant à la fois des patrons et des familles pour qui le salaire des enfants permet parfois de subsister -, certains patrons philanthropes ouvriront des écoles de fabrique ou de manufacture, et cela sur place en réduisant les travaux. C’est surtout en Alsace, et particulièrement à Mulhouse, que des expériences positives seront réalisées. Aucun enfant en dessous de douze ans ne sera embauché ou seulement pour la mi-journée.

Un long chemin a été parcouru depuis la primitive école des pauvres du dix-huitième siècle jusqu’à l’école moderne du peuple du dix-neuvième siècle.

Ce livre de premier ordre, volume de référence, apporte un précieux éclairage historique sur le rôle de l’École dans la société.

CC BY-NC-ND