La misère, nouveau visage de l’apartheid

Rédaction de la Revue Quart Monde

References

Electronic reference

Rédaction de la Revue Quart Monde, « La misère, nouveau visage de l’apartheid », Revue Quart Monde [Online], 162 | 1997/2, Online since , connection on 09 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/656

Extraits p. 41 et 42 du Rapport final sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté, présenté par le Rapporteur spécial, M. Leandro Despouy, E/CN.4/Sub.2/1996/13, 28 juin 1996

186. L’une des principales difficultés rencontrées par le Rapporteur spécial dans l’élaboration de la présente étude a été, aussi paradoxal que cela puisse paraître, d’éviter que son attachement et sa fidélité à la description des faits - aussi utile qu’indispensable - ne trahissent le message transmis par ceux qui vivent dans une extrême pauvreté. Autrement dit, comment faire pour décrire avec véracité les conditions de vie lamentables, les souffrances et, surtout, la déchéance que la misère provoque chez les individus, sans en donner une version fataliste, laissant entendre que les personnes qui y sont tombées ne pourront jamais s’en sortir ou, pis encore, que leur déchéance est telle qu’elles ne sont déjà plus des êtres humains comme les autres, ce qui reviendrait à alimenter involontairement des arguments racistes ou xénophobes ? Dépeindre les aspects les plus terribles de la misère sans faire le jeu de ceux qui ont un regard discriminatoire à l’égard des plus pauvres devient ainsi un véritable dilemme.

187. Pour le résoudre, le Rapporteur spécial a décidé de prendre pour référence d’autres situations semblables faisant ressortir l’engrenage infernal des discriminations. Tel est le cas, par exemple, de l’apartheid. Comment le régime raciste et colonialiste de l’Afrique du Sud a-t-il pu justifier et mettre à exécution une politique d’exclusion sociale et de surexploitation de la population noire ? Le mécanisme dont il s’est servi pour atteindre des objectifs aussi ignobles consistait en une négation délibérée des droits économiques, sociaux, politiques et culturels de cette population, le fondement raciste (de sinistre mémoire) établi à cet effet permettant de refuser à celle-ci des conditions identiques à celles des autres humains. L’esclavage a produit un phénomène équivalent. Au-delà des motivations purement économiques et utilitaires des deux systèmes, les fondements idéologiques étaient semblables : l’esclave n’était pas considéré comme un être humain et, partant, était privé de tous les droits.

188. Force est de reconnaître que la similitude que présentent ces deux situations ne tient pas seulement à la négation totale des droits que chacune entraîne, mais également aux difficultés que pose leur description. Si l’on dépeint, par exemple, les terribles conséquences de l’esclavage et le niveau de déchéance auquel il peut aboutir, l’interprétation qui pourrait en être donnée - ce que font les esclavagistes - est que l’être humain, avili par la servitude, était effectivement un objet, et par conséquent, ne méritait pas un traitement égal à celui des êtres humains. Cependant, c’est sous l’impulsion des luttes entreprises par les esclaves eux-mêmes et des idéaux de la pensée humaniste que l’on a reconnu l’égalité de dignité de tous les êtres humains et que l’on a pu reconnaître l’être humain derrière sa condition d’esclave. On a ainsi pu voir comment cet être, jusqu’alors considéré comme un objet par les esclavagistes, devenait - dans la mesure où il pouvait exercer ses droits sur un pied d’égalité - un être humain dans l’ensemble de son comportement, même aux yeux de ceux qui le niaient. On a vu également comment en Afrique du Sud, après avoir obtenu la reconnaissance de ses droits individuels et de ses libertés fondamentales, la population noire a entamé, de concert avec ceux qui l’avaient exclue, un des processus politiques les plus originaux et les plus exemplaires de ce siècle, laissant loin derrière elle, et à marche forcée, les traces de cette forme contemporaine d’esclavage qu’était l’apartheid.

CC BY-NC-ND