N° 197, 2006/1   •  Habiter avec les autres ?
Dossier

Fort Apache ou l’enfer

Paola Luzzi
Résumé
  • Français

L’auteur nous fait découvrir les murs en décrépitude du « residence » de Bravetta dans la périphérie de Rome. Les « residence » de Rome sont des immeubles destinés à l’origine, pour certains d’entre eux au moins, à l’hôtellerie, qui ont été réquisitionnés par la municipalité de Rome depuis plus de vingt ans. Y ont été accueillies des familles expulsées des bidonvilles ou des logements sociaux. Nous utilisons donc le mot « residence » au masculin. Traduire par « résidence » serait tout à fait impropre, sauf à faire preuve de dérision.

Texte intégral

En arrivant là, à l’extrême périphérie de Rome, dans un des quartiers populaires de la capitale, on tombe sur le residence Roma, connu aussi comme residence Bravetta, et surnommé « Fort Apache ». Regardez de l’autre côté de la route cette suite de bâtiments où le linge sèche : des visages se penchent et on entend les voix et bruits de la vie de tous les jours. De l’autobus à peine arrivé, descendent quatre ou cinq Sénégalais avec sur l’épaule leur travail quotidien : des sacs pleins de marchandise portés aisément. Tout ce qu’ils possèdent est là. Là et dans un mini-appartement de ce residence, une ville dans la ville, un microcosme à l’intérieur de Rome, si éloigné qu’on en ignore presque l’existence. Qui connaît cet endroit de vie et de dégradation ? Il est très rare qu’on en parle.

Cinq continents

Selon le Plan social de zone de la XVIème circonscription, cinq cents noyaux familiaux, soit environ quatre mille personnes, étaient logés dans le residence Bravetta en 2003. Une population très mélangée : personnes et familles expulsées, anciens détenus, roms italiens, handicapés chassés de leurs familles d’origine. La destruction de ces immeubles était prévue pour 2003. En 2004, cent quatre-vingt familles étaient encore prises en charge dans le cadre de l’assistance au logement, gérée par la ville de Rome. Mais en réalité, le residence compte bien plus d’habitants et ses cinq immeubles sont à l’image des cinq continents : un pour les Sénégalais, l’autre pour les Roms, un pour les Albanais, les Roumains et les Polonais, un autre pour les Italiens...

Un concentré de vies, d’histoires, de visages, comme dans un immeuble normal. La différence est que dans un immeuble classique on vit souvent seul, entre les murs de son propre appartement, en sécurité, incapable de se saluer, ignorant ce qui se passe chez son voisin. Vie contiguë mais cachée. Ici on descend sur la place, dans l’arène de la vie. Une cour fatiguée par les ans et sale où Roms, Sénégalais, Slaves, chômeurs, familles italiennes sans revenus, enfants bruyants et femmes actives se soustraient  la désolation des murs de leur habitat, de leurs appartements que seuls la fantaisie et l’amour de la vie arrivent à rendre propres et accueillants. Dans la cour, on joue, on parle et on se lamente de cet endroit « de merde ». Quelques femmes roms vendent des graines de tournesol et de l’eau versée directement d’un thermos dans des verres en papier. Les Sénégalais rentrent, chargés de leur fatigue pendant que leurs femmes, soignées et bien habillées colorent la rue Bravetta pour se rendre en groupe, peut-être au supermarché ou alors en promenade comme le long des routes de Dakar. Quelques hommes endossent le traditionnel boubou, l’habit tunique long et large, tandis que les jeunes se donnent un look rasta : on dirait l’Afrique en Italie.

Il est 18 h 30 lorsque nous entrons fatigués. Nous pénétrons dans le couloir du premier immeuble. On nous a dit que c’est là que se concentrent les Sénégalais et c’est surtout avec eux que nous désirons parler, car on nous a dit que certains s’étaient organisés en association. Dedans tout est dégoûtant, les escaliers, l’amas de déchets, les appareils ménagers non utilisés abandonnés dans les couloirs, les portes des appartements, l’odeur de moisi, les graffitis sur les murs.

Dans ce désordre, dans le noir des escaliers et des couloirs se mélangent les odeurs du dîner. Çà et là, sur les portes, on peut lire des indications : « famille italienne », « Indiens », « Ibrahima ». Sur les murs sont affichées des annonces « économiques » : petits transports, expéditions, groupes musicaux. Deux jeunes s’embrassent, appuyés le long du mur qui entoure le périmètre de l’édifice. Une vie normale dans l’anormalité de la dégradation.

Nous demandons aussitôt : à qui appartient donc cet édifice ? A quel titre occupez-vous les locaux ? On nous répond que chaque mois quelqu’un passe encaisser le loyer. Mais qui ? A quel titre ? Nous savons que la commune de Rome paie une somme assez importante au titre de l’assistance locative pour pouvoir utiliser le residence Roma et y héberger les familles en difficulté. Mais comme le précise le plan social de la zone, en 2004, il n’y avait que cent quatre vingt familles hébergées dans le cadre de cette mesure d’assistance. Et les autres ? Les autres locataires (Sénégalais, Roms, Roumains), à qui paient-ils le prix de tant de misère ? Il y a certainement quelque chose qui n’est pas clair, et des locataires méfiants et habités par la peur de compromettre cette misérable opportunité de vivre dans notre ville : nous n’obtiendrons aucune réponse.

Un vrai camp

« Je suis un citoyen, comme tant d’autres, honnête, qui malheureusement habite en face du residence Bravetta. Sachez tous que seuls des étrangers habitent dans ce lager1. Les immeubles du residence Roma ont atteint l’invraisemblable : ascenseurs brûlés et en panne, plafonds avec des fuites d’eau et pièces étayées, déchets jetés des fenêtres et rats faisant peur aux chats ! La mairie continue à dire que bientôt l’endroit sera évacué mais on n’y croit plus car cette rengaine existe depuis les années 90. Alors je dis : chers messieurs, n’est-ce pas le moment de précipiter les choses ? Voulez-vous qu’il s’effondre comme cela est arrivé à un immeuble de Portuense ? On pleure encore les morts restés sous les décombres ». Tels sont les propos d’un habitant de la XVIème circonscription.

Des personnes qui devaient bénéficier de l’assistance locative pendant quelques mois sont dans cet enfer depuis dix ou quinze ans. Des années passées dans des maisons sans eau chaude, dans des murs où suinte l’humidité, des bâtiments sans ascenseur, sans ramassage des ordures ménagères, où l’accumulation des déchets provoque une prolifération de blattes et rats. Les enfants sont atteints de la gale ; la drogue et la petite criminalité prolifèrent. D’où le rejet par les habitants des alentours et la marginalisation. Exemple classique du chien qui se mord la queue.

Dans le residence Roma, la distinction entre les nationalités et la couleur de la peau n’a pas de sens ; dans un tel lieu, on est uni par la négation de son droit à vivre dans des conditions de vie digne. Et pourtant, même au milieu d’une ville de pauvres, il y a toujours des gens pour qui c’est pire encore. « Depuis le 1er juillet 2005, cinquante militaires et vingt véhicules de la gendarmerie sont intervenus contre l’immigration clandestine à l’intérieur du residence Roma. Environ cent vingt étrangers de diverses nationalités qui occupaient trente appartements du residence ont été arrêtés et accompagnés dans les bureaux du Trastevere, où ils ont été interrogés, inscrits, photographiés et où on a pris leurs empreintes digitales. Onze d’entre eux, tous citoyens sénégalais à l’exception de deux Roumains, ont été arrêtés et menottés pour non-respect de la loi Bossi-Fini sur le séjour des étrangers. La perspective pour eux : le jugement rapide et l’expulsion ».

Abusifs, clandestins, illégaux, irréguliers... Ce qui est vraiment illégal ici, c’est le mépris pour la vie humaine. Certes, il n’est pas nécessaire d’être un immigrant clandestin pour en goûter l’amertume mais c’est une circonstance qui n’aide pas.

Pendant que nous sommes ici, un jour comme un autre, on apprend la mort de Abdou, un garçon sénégalais à peine revenu de son pays. « Il s’est effondré à l’improviste sur la route, là, près de la cabine téléphonique », nous dit un compatriote et on n’a rien pu faire. Peut-être avait-il la fièvre, une maladie non soignée. Il ne s’est pas occupé de lui... » Peut-être.

Notes

1 Lager est le terme utilisé en Italie pour évoquer les camps de concentration.

Pour citer cet article Paola Luzzi, « Fort Apache ou l’enfer », Habiter avec les autres ?, Année 2006, Revue Quart Monde, Dossier, mis à jour le : 16/06/2007,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/163.
Auteur

Paola Luzzi

Paola Luzzi est rédactrice à la revue Solidarieta Internazionale, revue de la Coordination des initiatives populaires pour la solidarité internationale (CIPSI), à Rome.