Compter pour quelqu’un.

Anna

References

Electronic reference

Anna, « Compter pour quelqu’un. », Revue Quart Monde [Online], 196 | 2005/4, Online since , connection on 20 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/177

Le mouvement “ Vive les anciens ! ” est né de la présence des volontaires de la Communauté de Sant’Egidio à Rome auprès des personnes âgées. Il propose à tous, qu’ils soient âgés ou non, de considérer la vieillesse comme une chance pour soi et pour les autres. Les personnes âgées, dont le nombre va augmentant partout dans le monde, peuvent en effet contribuer à des changements dans la manière de concevoir la vie, de penser et d’affronter le problème du vieillissement. Ils peuvent nous aider à découvrir et à mettre en valeur l’allongement de la vie. Le mouvement “ Vive les anciens ! ” est engagé à donner aux intéressés la possibilité d’une vie longue, porteuse de fruits et sereine. Avec l’aimable autorisation de la Communauté de Sant’Egidio, nous publions une lettre d’Anna. (Pour en savoir plus : www.santegidio.org )

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Vieillissement

J’ai toujours cherché à n’être à la charge de personne. Bien évidemment pas de mes petits enfants qui ont déjà leurs propres enfants et auxquels j’ai donné le petit appartement dans lequel j’habitais avant d’arriver ici. J’ai choisi de le quitter. Qu’auriez-vous fait à ma place ?

J’ai 82 ans. Je ne suis pas tellement vieille, mais chez moi, toute seule, je ne pouvais plus rester. Parfois, j’oubliais de prendre mes médicaments ; parfois, le matin, je n’arrivais vraiment pas à sortir pour faire les courses. J’ai alors pris la décision d’aller dans un institut spécialisé pour personnes âgées où pouvoir rester avec d’autres personnes de mon âge, avec des personnes sympathiques. Tout était garanti, sans dépenses à envisager, sans besoin de refaire son lit, de cuisiner et sans donner de soucis ni de charges à qui que ce soit.

Partir de chez moi n’a pas été facile. Une chose est de le dire, une autre, de le faire. Mais à la fin, j’ai réussi. Je n’en ai pas dormi pendant des nuits : mes meubles, mon linge, les assiettes, les photographies au mur, les odeurs, les bruits, les casseroles. Quand tu les as, cela te semble normal, tu n’y fais pas attention. Mais quand tu n’as plus tes affaires, tu t’en aperçois vraiment !

Ici j’ai encore eu de la chance. Les repas, à vrai dire, ne sont pas bien bons et parfois ils ne sont presque pas acceptables. La propreté est observée. Il y a également un beau jardin. Mais ma santé s’étant aggravée, si personne ne m’accompagne, je ne peux pas y aller toute seule. En réalité il ne faudrait pas trop se plaindre, mais le fait est que quand tu résides là, la vie se déroule tout à l’envers. Ce qui est normal devient impossible. Il faut l’essayer pour le croire.

Le temps. Après quelque temps, tu oublies même la date du jour puisque tout devient identique. C’est un peu comme s’il n’y avait rien à attendre. Même pas les programmes de la télévision. Puisqu’il n’y a qu’un seul téléviseur pour beaucoup de personnes et que chacun voudrait voir un programme différent de celui qui est choisi.

Les choses. Ce ne serait pas difficile pourtant d’acheter des piles pour la radio, des mouchoirs en papier, des jus de fruits et une revue. Cela serait très simple si je n’étais pas enfermée ici. Je reçois tout cela quand, de temps en temps, viennent me voir mes petits-enfants. Mas ils habitent loin d’ici et je ne veux pas leur être, maintenant, à charge.

Les lunettes. Tout devient compliqué ici et ce n’est la faute à personne. Mes lunettes se sont cassées en tombant de ma table de nuit. Et il m’a fallu attendre plusieurs semaines pour trouver quelqu’un qui m’accompagne pour les faire refaire.

Personne ne prononce mon prénom.

A vrai dire, la chose qui commence à me peser le plus c’est le fait que personne, pendant des journées entières, ne prononce mon prénom. Si personne ne prononce ton prénom, tu peux tout avoir mais c’est comme si l’air te manquait. Est-ce- que moi aussi j’oublierai mon prénom ?

Alors je me suis dit : il faut réagir. Que puis-je encore faire ? Je peux être une amie. Et même une amie fidèle. Oui. Si vous cherchez une amie, venez me voir. J’ai beaucoup de temps et vous ne me dérangerez pas. Je suis intéressée par ce qui se passe dans le monde et j’aimerai écouter ce que vous me raconterez. Je me suis dit : “ Une heure de temps ”. Du vôtre et du mien. Pour devenir des amis, pour compter pour quelqu’un. A la barbe de la solitude.

CC BY-NC-ND