Ma rencontre avec le père Joseph

Martine Le Corre

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Martine Le Corre, « Ma rencontre avec le père Joseph », Revue Quart Monde [Online], 165 | 1998/1, Online since 05 August 1998, connection on 27 September 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2713

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Joseph Wresinski

J’avais tout juste dix-huit ans en 1973. Je venais de traverser une épreuve difficile, je ne croyais plus en grand chose...

Des volontaires1 habitant ma cité m’ont invitée au premier rassemblement des jeunes au Sappel.2 C’est là, je pense, que j’ai réalisé que des tas d’autres jeunes étaient semblables à moi, que ce soit par les gestes, les paroles, leurs façons d’être : c’était formidable de ne plus se sentir à part mais de se reconnaître dans chacune des personnes présentes. Au cours de ces trois jours de rassemblement, je me souviens, j’étais tout au fond du chapiteau, un homme est monté sur la scène, je ne savais pas qui il était ; il s’est adressé à tous les jeunes, nous disant combien il était fier de nous, combien il croyait en nous, combien il savait que nous étions des jeunes capables et responsables. Cet homme, c’était le père Joseph.

Vraiment, je n’y croyais pas. Quel culot il avait ! Et surtout quelle force incroyable il dégageait face à nous. Ses paroles m’ont atteinte, m’ont fait vibrer et m’ont donné l’envie de m’organiser avec d’autres jeunes de ma cité. C’est ainsi que j’ai connu le Mouvement Alternative 114.3.

Puis, un jour, en 1976, nous nous sommes retrouvés dans l’appartement des volontaires à la cité, pour une rencontre avec le père Joseph. Il y avait beaucoup de monde, quelques jeunes mais surtout des adultes. Le père Joseph s’est mis à nous parler de l’injustice qu’était notre vie de misère. Il nous a fait partager sa propre expérience de la misère afin que nous soyons, lui et nous, en communion. Puis, à un moment, il nous a annoncé le départ des volontaires. Je me souviens de cet instant car il a aussitôt dit qu’il nous faisait confiance à tous, que la lutte contre la misère était notre combat, que nous devions nous prendre en charge...

Des adultes sont intervenus, notamment mon propre père qui, je me souviens, a dit : « Si les gens sont dans la misère, c’est qu’ils le veulent bien » Et là, aussitôt, j’ai rebondi. Je n’acceptais pas que mon père parle ainsi car je savais, pour le vivre, qu’il n’était pas dans la vérité en disant cela. Alors, je l’ai interpellé, lui demandant qu’il s’explique publiquement sur ce que nous vivions à ce moment-là. Il a refusé. J’ai alors parlé de notre vie, de nos souffrances. Je savais que je mettais mon père en situation difficile. Il avait honte, lui qui mettait tant de précautions à cacher notre misère. Mais il fallait que cela sorte. Pourquoi ce soir-là ? Sans doute, je me sentais en sécurité, j’avais envie qu’on arrête enfin de taire notre vie.

Le père Joseph est intervenu très chaleureusement auprès de mon père, avec beaucoup de tendresse et de respect. Ensuite, il a saisi ce biais de mon intervention pour proposer à Françoise et moi-même de nous engager, de prendre des responsabilités dans la cité. C’était complètement inattendu !

Au plus profond de moi, je sentais que j’étais en attente de quelque chose. Mais jamais je n’aurais osé proposer quoi que ce soit, car même si, bien enfouie au fond de moi, il y avait une attente, j’étais bien incapable de l’exprimer, bien incapable d’oser.

C’est cela qui était exceptionnel chez le père Joseph, c’est qu’il avait ce « truc », cette intuition, cette façon bien à lui de nous sentir, de nous provoquer, de nous permettre d’être et d’exploiter nos possibilités (au bon sens du terme.)

Pour moi, cette soirée a vraiment marqué le début de mon engagement. Après, à de nombreuses occasions, j’ai revu le père Joseph et je lui ai parlé longuement. Car, lors de cette soirée, le fait que j’ai dû m’accrocher publiquement avec mon père a déclenché des choses nouvelles. Il faut savoir que papa et moi étions deux étrangers : on ne se parlait pas, on avait du mal à se supporter, on ne se connaissait pas. Mais mon engagement, ce soir-là, m’a obligée à comprendre, à regarder ma propre famille, à entrer en relation avec mon père. Et cela, pour moi, a été merveilleux car j’en « crevais » de cette situation si difficile. Et le jour où j’ai pu dire à mon père que je l’aimais a été pour moi une vraie délivrance.

Très souvent, le père Joseph m’a ainsi aidée à être vraiment moi-même. Il m’a souvent permis de renouer des liens. Il disait de moi que j’étais une « écorchée vive » et Dieu sait s’il a pris du temps avec moi pour m’aider à découvrir, à sentir, à comprendre que tous ceux qui sont face à notre peuple ne sont pas que mauvais.

C’est lui qui m’a poussée à aller rencontrer les instituteurs lorsque mon fils est rentré à l’école, à trois ans.

Parfois, il me « harcelait », me remettait en cause. Dans ma propre vie, il ne faut surtout pas croire que tout était toujours simple, nous avons eu de sacrés « coups de gueule » mémorables ! Mais ce qui a été extraordinaire, c’est que nous avions une relation très vraie. Je lui ai toujours dit ce que je pensais au risque de lui faire mal parfois. Mais je n’ai aucun regret, car c’est cela aussi qui m’a permis de tenir et de croire aussi fort à notre combat. En fait, je ne dépendais absolument pas de lui. J’étais très libre face à lui et c’est lui aussi qui m’a permis de grandir dans ce type de relations.

Très souvent, il m’a « tarabustée » pour voir ce que j’avais vraiment dans les « tripes ». En fait, le père Joseph était intuitif, passionné, malin et rusé. Mais le père Joseph n’était-il pas, comme moi, un écorché vif ?

1 Célibataires ou mariés, ils rejoignent durablement les populations les plus exclues. Ils vivent, se forment et travaillent en équipe.
2 Rassemblement dan l’Ain des jeunes du Quart Monde dans une maison qui appartenait au Mouvement ATD Quart Monde.
3 Branche jeunesse du Mouvement international ATD Quart Monde.
1 Célibataires ou mariés, ils rejoignent durablement les populations les plus exclues. Ils vivent, se forment et travaillent en équipe.
2 Rassemblement dan l’Ain des jeunes du Quart Monde dans une maison qui appartenait au Mouvement ATD Quart Monde.
3 Branche jeunesse du Mouvement international ATD Quart Monde.

Martine Le Corre

Martine Le Corre, quarante-deux ans, a trois enfants. Elle a exercé différents métiers (travail en usine, femme de ménage, serveuse de restaurant, éducatrice en foyer de réinsertion sociale pendant cinq ans) Engagée depuis 1973 avec ATD Quart Monde, d’abord dans la cité puis dans la région de Caen, elle participe depuis mars 1996 au projet « Quart Monde-Université » qui rassemble, dans un même travail de recherche, universitaires, militants Quart Monde et volontaires, belges et français. Elle est aussi très engagée avec l’école.

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