Toit et culture : la fin possible de l’errance

Isabelle Séchaud

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Isabelle Séchaud, « Toit et culture : la fin possible de l’errance », Revue Quart Monde [En ligne], 225 | 2013/1, mis en ligne le 05 août 2013, consulté le 22 octobre 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5560

L’auteure fait un parallèle entre les convictions de Joseph Wresinski et celles de Maria Montessori : tout être humain a besoin d’accéder à sa dignité par la culture, et en particulier par une éducation à l’autonomie et à la responsabilité.

Pourquoi créer à Noisy-le-Grand le Pivot culturel puis le Pré-pivot alors que l’urgence était et demeure de permettre l’accès au logement à des personnes vivant dans l’errance1 ? Le père Joseph Wresinski voyait au-delà de l’urgence, au-delà de la question de la survie des individus. L’être humain a évidemment besoin d’un toit, de nourriture, de travail. Son essence d’être humain détermine cependant un autre besoin crucial : le besoin de culture.

Maria Montessori partageait cette vision : l’éducation doit être considérée comme une aide à la vie, comme le moyen de permettre à chaque être humain de se construire en un individu adapté à son temps et à son espace et porteur de changement. « Le vrai trésor de l’homme, la matière première qui promet de tout apporter à l’homme c’est son intelligence, richesse inépuisable. […] L’intelligence, l’équilibre de la personnalité et l’unité de toute l’humanité en un organisme unique, voilà désormais, les richesses de l’homme. Ce qu’il nous faut donc, aujourd’hui, c’est une éducation qui conduise la personne humaine à reconnaître sa propre grandeur. »2

Se construire comme membre de la communauté humaine

A la fin du 19ème siècle, jeune psychiatre, elle observe des malades internés en hôpital psychiatrique qui se jettent sur des miettes de pain tombées au sol. Elle n’y voit pas des êtres en dehors de l’humanité qui ne respectent pas la nourriture et se comportent comme des animaux mais au contraire l’esprit humain en errance qui cherche une voie d’expression en manipulant la seule chose à disposition : les miettes de pain.

Plus tard, en mettant à la disposition d’enfants déficients du matériel sensoriel3 destiné à raffiner leurs perceptions sensorielles pour soutenir le développement de leur intelligence, elle leur permet de se présenter au certificat d’études et de réussir. Sa conviction se renforce : ces personnes qui relèvent jusqu’à présent de la médecine ont besoin d’autre chose que la réponse que peut leur apporter celle-ci. Elles ont besoin, comme tout être humain, d’accéder à leur dignité d’être humain grâce à l’éducation.

Lorsqu’elle ouvre le 6 janvier 1907 la première Maison des Enfants dans le quartier pauvre de San Lorenzo4, elle crée un lieu de transmission de la culture, un lieu d’humanité où chaque enfant accueilli pourra se construire, devenir un être capable de trouver et prendre sa place dans la société tout en développant sa conscience d’appartenir à la communauté humaine. Les lieux qui aujourd’hui ont un projet construit sur la proposition de Maria Montessori, quel que soit l’âge des enfants accueillis (de quelques mois à l’adolescence), ont toujours pour vocation d’être des lieux propices au développement de l’être humain et donc de répondre à ses besoins selon le stade de son développement. L’activité avec un but est la clé du développement individuel et social. Selon l’âge de l’enfant l’activité sera bien évidemment de nature différente mais elle aura toujours pour but d’engager l’esprit, de soutenir le développement de l’intelligence.

« Aide-moi à faire par moi-même »

Le nouveau-né est déjà « un chercheur actif d’impression »5. Il explore son environnement via ses perceptions sensorielles puis, petit à petit, au travers du mouvement. L’environnement suffisamment bon est alors un environnement qui permet à l’enfant de développer son exploration sensorielle et motrice. Lorsque la capacité de marcher, d’agir avec ses mains, de parler, se rejoignent, l’enfant a acquis déjà une première autonomie et exerce, à sa mesure, son « pouvoir » d’agir dans et sur son environnement. C’est parce qu’il  peut agir, faire l’expérience d’aller au bout de son effort que l’enfant va aussi fonder en lui confiance en soi et estime de soi. Il nous faut donc voir dans le petit enfant qui s’amuse à mettre une balle dans une boîte, à l’y reprendre et à recommencer encore et encore, ses mouvements qui se construisent et se coordonnent, la construction de l’intelligence, la capacité à faire des liens, le début de la persévérance.

A la Maison des Enfants de San Lorenzo, beaucoup d’enfants arrivent décoiffés, visage et mains sales. Maria Montessori met à leur disposition des brocs, cuvettes, savon, serviettes de toilette adaptés à leur taille afin qu’ils puissent se laver et entrer avec dignité dans ce lieu de culture. Elle observe alors des enfants qui se lavent les mains et qui lorsqu’ils ont fini, recommencent encore et encore. Elle note aussi que leur regard est centré, que leurs mouvements ralentissent, se précisent ; les enfants sont concentrés. Elle découvre la capacité d’attention des enfants à partir du moment où ils peuvent investir leur mouvement dans une activité avec un but. Le but de l’activité n’est pas uniquement d’avoir les mains propres mais la construction psychomotrice, trouver la concentration grâce au raffinement du mouvement rendu possible par la répétition, construire confiance en soi, estime de soi et volonté et indépendance, s’approprier les gestes de sa culture pour pouvoir s’y adapter, construire un esprit logique grâce à l’enchaînement des différentes phases de l’activité.

Comme à San Lorenzo, toutes les Maisons des Enfants du monde, que ce soit dans des milieux aisés ou défavorisés, proposent « se laver les mains » comme activité. Elle fait partie des activités dites de « vie pratique ». Grâce à l’approche sensorielle, l’enfant s’approprie aussi à son rythme le monde de l’abstraction. Le matériel sensoriel lui permet de prendre conscience et de classer ces impressions sensorielles. Sa connaissance du monde s’enrichit et dépasse la simple connaissance des objets pour les appréhender à travers leurs qualités : formes, dimensions, couleur, texture, etc. Un objet bien connu tel qu’une table peut être non seulement nommé mais aussi défini de plus en plus précisément grâce à la perception et la possibilité de nommer exactement ce qui la caractérise : sa forme, ses dimensions, sa couleur… L’enfant ordonne sa représentation du monde et s’approprie de plus en plus la culture. Toujours de façon sensorielle, il va explorer aussi la musique, la botanique, la zoologie, les mathématiques, l’écriture, la lecture. Les adultes ont pour tâche de préparer un environnement avec des motifs d’activité et de le mettre en contact avec ceux-ci afin que l’enfant développe son activité autonome : « Aide-moi à faire par moi-même » semble-t-il revendiquer.

Pour Maria Montessori, tous ces pans de la culture humaine ne constituent pas un programme d’apprentissage déterminé extérieurement à l’enfant mais la nourriture nécessaire pour qu’il puisse construire et développer son potentiel humain. Que ce soit une activité où l’enfant compte ou classe des nuances de couleur de foncé à clair, ou découvre les lettres, ou fait un puzzle des pays d’Europe, le but est toujours de favoriser le développement de l’autonomie, de l’indépendance, de la confiance en soi et de l’estime de soi, de l’intelligence, s’approprier la culture, développer sa créativité. Les apprentissages sont intimement mêlés à cette construction fondamentale de l’être.

« Aide-moi à penser par moi-même »

En d’autres termes, l’activité, c’est la fin de l’errance psychique, corps et esprit se coordonnent, l’enfant s’enracine dans la réalité, ici et maintenant. Cet ancrage dans la réalité qui se construit tout au long des six premières années permet de développer la capacité d’abstraction et d’imagination qui seront les voies d’exploration privilégiées de l’enfant dans sa prochaine phase de développement de 6 à 12 ans. Selon Maria Montessori c’est la période la plus propice pour faire prendre conscience à l’enfant de l’amplitude de la culture et de l’interdépendance de ses différents champs. Ce qu’il cherche à affirmer c’est son indépendance intellectuelle, « Aide-moi à penser par moi-même » demande-t-il à l’adulte ; c’est pour cela qu’il a besoin de questionner les lois de la science, les lois sociales, les valeurs humaines. Le moyen pour élaborer ses propres réponses  ne se trouve plus sur les étagères, il réside dans sa capacité à raisonner, à concevoir une abstraction, à imaginer qui se traduisent « concrètement » par des questions comme « Pourquoi ? », « Comment ? », « Quand ? », « Et si… ? ». Le matériel mis à sa disposition dans l’environnement lui servira de point de départ pour « allumer » son imagination et l’emmener vers une exploration qui va aller bien au-delà des quatre murs de l’environnement. La tendance humaine à l’exactitude, au raisonnement, à l’esprit mathématique, qui s’est construite au cours du premier plan de développement, trouve maintenant sa pleine expression chez l’enfant de 6 à 12 ans. L’imagination en est le catalyseur. « Pour s’assurer que l’enfant a compris, il faut déceler s’il arrive à s’en faire une image et s’il a dépassé le stade de la simple compréhension. […] La conscience de l’homme naît comme une boule flamboyante d’imagination. Tout ce que l’homme a inventé, matériel ou spirituel qu’il soit, est le fruit de son imagination. […] Si nous souhaitons faire connaître l’univers à l’enfant, rien mieux que l’imagination ne peut nous y aider »6.

Agir pour les autres

L’adolescent ensuite entrevoit la possibilité d’apporter quelque chose à l’œuvre d’humanité. Il se prépare à ce qui n’existe pas encore et qu’aucun adulte ne peut anticiper pour lui. La capacité de procréer, c'est-à-dire de mettre au monde d’autres individus qui eux-mêmes seront porteurs de transformations est une traduction de ce nouveau pouvoir, de cette nouvelle responsabilité. L’adolescent est capable d’éprouver une grande empathie et il a une exigence : ne pas vivre que pour soi-même. Pour exercer, « manipuler » la mise en œuvre de cette exigence, il a besoin de vivre, de travailler, d’évoluer dans un environnement qui lui permette de mettre à jour ce que sera sa contribution à l’œuvre humaine. « C’est dans le secret de l’adolescent que se trouve la vocation intime de l’homme »7.

Selon Maria Montessori, « Si l’on veut se trouver un jour devant un homme, il faut avoir déjà cherché l’enfant »8. Maria Montessori nous invite donc à créer les conditions pour que l’enfant - tout enfant - puisse se construire, elle nous invite à créer tout d’abord une disponibilité en nous, un espace où l’enfant pourra apparaître et nous guider pour la préparation d’un environnement dans lequel trouveront successivement le petit enfant, l’enfant, l’adolescent la possibilité d’agir par eux-mêmes, pour eux-mêmes et finalement pour les autres.

1 Pivot culturel et Pré-pivot sont des actions du Centre de Promotion familiale, sociale et culturelle de Noisy-le-Grand (France). Elles visent à
2 Maria Montessori, L’éducation et la paix, Paris, Éd. Desclée de Brouwer, 1996, p. 133.
3 Maria Montessori a été profondément inspirée par les travaux et le matériel conçu par le médecin français Édouard Seguin.
5 Maria Montessori, L’esprit absorbant de l’enfant, Paris, Éd. Desclée de Brouwer, 1992, p. 83.
6 Id p. 27.
7 Maria Montessori, De l’enfant à l’adolescent, Éd. Desclée de Brouwer 1992, p. 136.
8 Maria Montessori, De l’enfant à l’adolescent, Éd. Desclée de Brouwer, 1992, p. 166.
1 Pivot culturel et Pré-pivot sont des actions du Centre de Promotion familiale, sociale et culturelle de Noisy-le-Grand (France). Elles visent à permettre à des familles vivant dans l’extrême pauvreté de passer d’une situation de non-droit à une reconquête de l’ensemble de leurs droits fondamentaux et de l’exercice de leurs responsabilités familiales et sociales. Actions animées par des équipes d’ATD Quart Monde.
2 Maria Montessori, L’éducation et la paix, Paris, Éd. Desclée de Brouwer, 1996, p. 133.
3 Maria Montessori a été profondément inspirée par les travaux et le matériel conçu par le médecin français Édouard Seguin.
5 Maria Montessori, L’esprit absorbant de l’enfant, Paris, Éd. Desclée de Brouwer, 1992, p. 83.
6 Id p. 27.
7 Maria Montessori, De l’enfant à l’adolescent, Éd. Desclée de Brouwer 1992, p. 136.
8 Maria Montessori, De l’enfant à l’adolescent, Éd. Desclée de Brouwer, 1992, p. 166.

Isabelle Séchaud

Isabelle Séchaud est formatrice à l'Institut Supérieur Maria Montessori, centre de formation à la pédagogie Montessori agréé par l'Association Montessori Internationale.

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