Deux souffles

Giulia Veca

Translated by Jean Tonglet

Translation(s):
Due soffi

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Electronic reference

Giulia Veca, « Deux souffles », Revue Quart Monde [Online], 233 | 2015/1, Online since 21 October 2019, connection on 29 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6108

Ce texte, traduit de l'italien, est extrait de Entrare fuori. Marginalità e percorsi di inclusione delle comunità rom, Michele Mannoia e Giulia Veca (a cura di), Aracne, Roma, 2014, pp. 227-228.

Cela s'est passé sous mes yeux, devant un bar, dans une avenue bordée d'arbres, au cours d'une journée de chaleur suffocante. Cela n'a duré que quelques secondes, le temps de fermer mon journal, d'enlever mes lunettes solaires et de me lever de mon siège. Un adolescent, portant un T-shirt avec l'inscription Lapo 69, sort du bar avec une amie, après avoir consommé et payé leur petit-déjeuner. Il se retrouve avec une pièce de deux euros dans la main. Désireux sans doute de redistribuer équitablement les deux euros qui lui avaient été rendus, en donnant la moitié à son amie, il revient sur ses pas, se dirige vers une vieille femme rom assise par terre devant le bar et, sans gêne aucune, plonge la main dans le récipient avec lequel elle demande l’aumône, pour en prélever le change en deux pièces d'un euro.

Peu m'importe que la femme n'ait opposé aucune résistance, même si elle a eu un mouvement de recul et a tendu le bras pour éviter d'entrer en contact avec le jeune occupé à fouiller dans sa monnaie, peu m'importe que ce jeune ait baragouiné de manière quasi incompréhensible un « Tu me changes ma pièce ? », sans d'ailleurs attendre la réponse et en tutoyant une femme qui a au moins trois fois son âge, ce qui m'importe c'est ce geste et la pensée qui le sous-tend. Plonger la main dans le plateau d'une inconnue, c'est comme les enfiler dans les poches, dans le portemonnaie ou le portefeuille d'un autre inconnu. C'est la même violence, le même mépris.

Aurait-il posé un tel geste à l'égard d'un autre être humain ? Aurait-il plongé la main dans la poche- kangourou d'un postier pour changer sa pièce ? Je ne le crois pas. Mais une Rom avec un plateau à la main, ce n'est évidemment pas un être humain ! Elle ne mérite pas le respect, pour elle les lois sacrées de la proxémique1 ne comptent pas. Il se serait comporté de la même manière face à un bancomat ou un distributeur de cigarettes. Oui, voilà ce qu'était cette dame pour lui : un distributeur. Une fois obtenu ce qu'il désirait, il lui a tourné les talons, rejoignant son amie avec l'air satisfait.

J'étais estomaquée et je n'ai pas trouvé les paroles pour intervenir. Je me suis alors tournée vers la dame, et j'ai eu tout juste le temps de voir son geste, un geste vigoureux et décidé qui a renversé l'échiquier : elle a soufflé sur son plateau. Deux souffles, intenses et rapides, l'un après l'autre. Sa réponse était dans ces deux souffles, une réponse cinglante, élégante et ironique. Une réponse qui a remis les choses à leur juste place, qui a « nettoyé » les pièces, éloignant la trace de ces sales pattes, et soulageant mon estomac.

1 Etude de l'utilisation de l'espace par les êtres animés

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Giulia Veca

Giulia Veca est diplômée en lettres modernes. Engagée dans la protection et la promotion des droits de la communauté rom en Sicile, elle est conseiller de la commune de Palermo.

CC BY-NC-ND