Une question de sincérité du regard

Corinne Masiero

p. 28-30

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Corinne Masiero, « Une question de sincérité du regard », Revue Quart Monde, 234 | 2015/2, 28-30.

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Corinne Masiero, « Une question de sincérité du regard », Revue Quart Monde [En ligne], 234 | 2015/2, mis en ligne le 01 décembre 2015, consulté le 22 juin 2024. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6188

Corinne, « fille de prolo » comme elle le dit elle-même, « fille de coco » aussi comme elle l’ajoute souvent, se trouve souvent dans des rôles où elle a à incarner des femmes de milieux populaires. Ajoutez à cela son franc-parler, son engagement dans la lutte pour les droits des intermittents et ses prises de position clairement affichées en faveur de la justice sociale. C’est tout naturellement pour ces raisons que Caroline Glorion s’est tournée vers elle pour lui poser des questions.

RQM : Penses-tu qu’il faut avoir connu la galère et la précarité pour endosser le rôle d’une femme en situation précaire ?1

Corinne : Tu crois qu’il faut avoir été médecin ou chirurgien pour jouer une blouse blanche ? Ou qu’il faut avoir vécu au siècle de Louis XIV pour incarner une comtesse ?... non, certainement pas. Pour moi le métier de comédien s’exerce sous l’œil, le regard et le point de vue d’un metteur en scène. C’est dans l’action et sous sa direction que l’acteur ou l’actrice compose un personnage. Pour Louise Wimmer2, Cyril3 savait exactement ce qu’il voulait raconter, cette histoire inspirée de l’histoire de sa mère et de ses copines, et je peux te dire qu’il a su à la fois dans l’écriture mais aussi en me dirigeant sur le plateau me faire passer qui était cette femme. De plus ce qui me touche particulièrement, quel que soit le milieu social des personnages que je dois incarner, c’est l’universalité des sentiments, des combats, des émotions. Et les « pauvres » ou « les précaires » partagent ces mêmes sentiments, ces mêmes désirs de vivre, de réaliser leurs projets, leurs rêves. Je me souviens d’un festival à St Jean-de-Luz où nous étions allés présenter Louise Wimmer. Après la projection, alors que je rentrais vers l’hôtel, une grosse bagnole s’est arrêtée à ma hauteur et un homme, bien bourgeois en est sorti. Il est venu vers moi et m’a remerciée chaleureusement pour le film, pour mon interprétation de « combattante ». Et il m’a dit : « Ce que vous avez joué je l’ai vécu ». J’aurais pu avoir du mal à le croire, au vu de son allure, de sa grosse cylindrée, mais j’ai réalisé qu’il faisait référence à cette dimension que nous partageons tous : se battre pour survivre et vivre surtout, et ça les pauvres le portent autant que quiconque, encore faut-il le montrer.

RQM : Tu parles de la place essentielle du metteur en scène ?

Corinne : Oui, parce que si tu es mal dirigé - et cela m’est arrivé -, que tu joues des pauvres ou des riches, cela donne un mauvais film. Et quand je parle de direction d’acteurs, je parle autant de l’action que nous devons mettre en œuvre dans la scène que du sens de l’histoire et de la façon dont nous devons incarner une pensée, un point de vue, voire des convictions. Il y a des films qui ne servent à rien et qui de fait ne touchent pas. Quand je dis qu’ils ne servent à rien, je veux dire que rien ne reste d’un combat par exemple, ou d’un destin. Cela peut arriver même dans le cinéma dit social, dans un cinéma qui aborde ces questions sociales de précarité, d’exclusion, car si l’approche est intellectuelle, esthétique, embourgeoisée, pour moi ce sont des films qui ne servent à rien. Et là ce ne sont pas les comédiens qui sont responsables, c’est celui ou celle qui a écrit, qui a réalisé. S’il n’a rien à dire ou que c’est trop nébuleux, l’acteur pourra toujours faire les pieds au mur, ça ne passera pas. Il faut aussi que l’acteur - et c’est mon cas - accorde sa confiance pleine et entière et se laisse aller aux directions données. C’est vraiment l’harmonie entre le réalisateur, les acteurs et les techniciens qui donne un bon film.

RQM : Ça veut dire quoi une vision « embourgeoisée » ?

Corinne : Ça veut dire que le réalisateur filme avec une posture bourgeoise, condescendante envers ses personnages et ce n’est pas bon. Le regard condescendant est ce que je déteste le plus dans la vie, alors au cinéma c’est la même chose. Un auteur ou un réalisateur peut en faire des tartines sur l’amour, l’affection qu’il porte à ses personnages, ils peuvent parfois même magnifier telle ou telle action, mais ce qui me paraît le plus essentiel, c’est le respect de l’autre qui est ton égal, qu’il soit riche ou pauvre. Et parfois dans le cinéma social, parce que ceux qui font les films sont souvent des bourgeois, la vision peut, et je précise, peut (pas toujours) être embourgeoisée…

RQM : Toi tu choisis plutôt des films dits « engagés » ?

Corinne (en souriant) : Je ne choisis pas tellement … Je travaille pour croûter … Mais depuis quelques années je peux choisir et ça, c’est chouette, et je choisis surtout des films ou des metteurs en scène qui racontent des histoires, qu’elles soient drôles ou tragiques, mais qui ne sont pas superficielles. La tristesse, la joie, ça sert à quelque chose, et le fait de donner ça aux gens, ça me plait ; le fait de faire bouger les spectateurs dans leur vision des autres de la société, que sais-je …, ça me plait. En fait on prend du plaisir ensemble avec les spectateurs si on leur partage une histoire quelle qu’elle soit qui a du sens, qui étonne, qui bouleverse … Ouvrir les yeux des spectateurs c’est un acte militant et ce n’est pas le sujet qui compte, ce sont les valeurs qui traversent l’histoire et la manière de la raconter. On peut imaginer que certains sujets seront forcément militants, des histoires de révolutionnaires par exemple, mais je répète que si le traitement et la réalisation ne sont pas « inspirés » et engagés, ils ne transmettront rien du tout.

RQM : Y a-t-il des films dont les histoires sont celles de familles pauvres ou exclues, qui t’ont marquée ?

Corinne : Peu de films se déroulent dans les milieux de misère car les financeurs, les décisionnaires ont le plus souvent une vision bourgeoise du cinéma. Les histoires sont souvent celles qu’ils ou elles vivent dans leur milieu, et quand ils en sortent c’est souvent pour traiter des sujets tragiques avec une vision condescendante. Ce que j’aime le plus dans le cinéma ce sont ces histoires où l’humanité des personnages est mise en avant et ceci pas superficiellement, mais sincèrement. Alors, que ce soient des histoires de pauvres ou autres, pourvu que cette humanité des personnages soit le socle de ce qui est raconté, ça me va. Bien sûr j’aime le cinéma social anglais, ils font ça très bien et les personnages principaux des histoires peuvent être de classe sociale disons inférieure. J’aime aussi lorsque le burlesque l’emporte … Mais je répète que l’essentiel c’est la sincérité du regard et l’humanité avec lesquelles un réalisateur va proposer de regarder chacun des personnages, qu’ils soient des pauvres ou des riches, avec la même équité.

1 Interview réalisée par Caroline Glorion, réalisatrice du film Joseph l’insoumis qui retrace la vie de Joseph Wresinki. Voir l’article page 17, notes

2 Film dramatique français, écrit et réalisé par Cyril Mennegun, produit par Bruno Nahon, sorti le 4 janvier 2012 dans les salles françaises.

3 Cyril Mennegun, le réalisateur de Louise Wimmer.

1 Interview réalisée par Caroline Glorion, réalisatrice du film Joseph l’insoumis qui retrace la vie de Joseph Wresinki. Voir l’article page 17, notes 2 et 3.

2 Film dramatique français, écrit et réalisé par Cyril Mennegun, produit par Bruno Nahon, sorti le 4 janvier 2012 dans les salles françaises.

3 Cyril Mennegun, le réalisateur de Louise Wimmer.

Corinne Masiero

Corinne Masiero, actrice française, a incarné au cinéma Louise Wimmer, l’histoire d’une femme qu’on va découvrir vivant dans une voiture et qui va se battre pour retrouver un logement.

CC BY-NC-ND