Trouver des voies nouvelles

Peter Huysmann

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Peter Huysmann, « Trouver des voies nouvelles », Revue Quart Monde [Online], 159 | 1996/3, Online since 05 March 1997, connection on 01 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/780

Témoignage du représentant de l'Université populaire Quart Monde de Munich au forum pauvreté en Allemagne, Congrès protestant allemand, 10 juin 1993

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Allemagne

La pauvreté a toujours fait partie de mon existence aussi loin que peuvent remonter mes souvenirs. Certains d'entre vous croient qu'elle est réapparue ces dernières années. Mais pour moi, comme pour beaucoup d'autres que je connais, elle n'est en rien nouvelle.

En 1963, époque sans pauvreté disait-on, - il y avait l'aide sociale en Allemagne, personne ne mourait de faim - ma mère dut s'abaisser et mendier pour avoir un colis de Noël avec de la nourriture. En 1983, je mendiai de l'aide. J'en reçus !... Cela se résumait au conseil suivant : « Ne payez pas vos dettes. On ne pourra rien vous saisir et alors vous aurez assez d'argent ». Cet « assez d'argent » représentait les 670 DM de l'assurance chômage. 0n me donna ce bon conseil officiellement et, reconnaissant, je m'empressais de le suivre car j'étais dans une situation désespérée. Je lui dois aujourd'hui d'être endetté jusqu'au cou. En 1991, je fus obligé de supplier et de mendier pour obtenir, après trois demandes, la caution pour l'appartement dont ma famille et moi avions vraiment besoin. Jusqu'alors, nous vivions à cinq personnes dans un deux-pièces de trente mètres carrés. On me prêta de l'argent.

En 1963, ma mère obtint un appartement dans un immeuble réservé aux familles nombreuses. Cette maison fut montrée du doigt dans tout le quartier ; on considérait qu'elle abritait des asociaux. En 1991, tout un ensemble de logements fut construit dans la région de Munich pour héberger uniquement des familles nombreuses et des mères élevant seules leurs enfants. Au bout de trois mois, cet ensemble fut décrié dans le journal avec des mots, humiliants et négatifs, semblables à ceux employés vingt ans auparavant à propos notre immeuble.

La pauvreté est bien plus qu'un manque de moyens financiers, que le chômage, qu'un logement trop petit ou même que le fait d'être sans logement... La pauvreté non seulement plonge l'être humain dans l'insécurité la plus complète, mais aussi détruit le sentiment de sa propre valeur.

Voilà pourquoi la combattre c'est d'abord accepter qu'elle existe, qu'elle concerne tous les domaines de la vie et qu'elle exclut l'homme de la société.

Pour moi, il n'y a pas de nouvelle pauvreté. Je pense qu'aujourd'hui on parle à nouveau de la pauvreté uniquement parce qu'on n'arrive plus à dissimuler les problèmes.

Il est facile de parler de nouvelle pauvreté et de faire croire que les bénéficiaires de l'aide sociale en abusent. Quel bon argument pour diminuer les d‚penses sociales dans tous les domaines au lieu d'apprendre du passé en tenant compte des expériences d'hommes qui ont grandi et qui vivent dans la pauvreté !

Lorsque je regarde de plus près ma vie et celle de ma mère, je pense qu'il est temps de trouver des voies nouvelles pour combattre la pauvreté. Dans notre société prospère, il est inacceptable que des hommes survivent de manière humainement dégradante.

Si nous n'avons pas dans cette riche Europe la volonté et le courage de combattre les causes de la pauvreté, s'il est possible que dans la si riche Allemagne, plus de vingt hommes et femmes meurent de froid durant l'hiver 92/93, alors je me demande ce qu'il adviendra des pauvres dans les pays du tiers monde.

Pour mener un combat significatif contre la pauvreté en Europe et dans le monde entier, on ne peut éviter de faire le bilan de plus de quarante années de lutte durant lesquelles ce fléau a été principalement expliqué comme un manque financier.

En regardant attentivement les faits, la conclusion s'impose que d'une aide financière - si nécessaire soit-elle - il faut en arriver à une compréhension plus profonde des problèmes. Cette conclusion découle du vécu quotidien d'hommes qui ont grandi dans la pauvreté, qui y vivent ou qui en sont menacés.

Le travail avec le Mouvement familial ATD Quart Monde, ce que nous entendons, ce que nous voyons, ce que nous vivons nous confrontent constamment aux mêmes réalités, inséparables les unes des autres et toutes caractéristiques de la pauvreté.

Ainsi la pauvreté, c'est le chômage de longue durée, le fait d'être sans abri ou de vivre en habitat précaire, l'absence de sécurité financière mais aussi et avant tout une formation insuffisante - je ne pense pas uniquement à la formation scolaire mais plus à la formation qui fait de l'homme un citoyen responsable et autonome. Mais c'est aussi l'angoisse face à la vie, l'absence de confiance dans les autorités, le fait d'être confiné dans un rôle et, ce qui est le plus grave et par conséquent particulièrement important, le fait de perdre ses droits car plus personne n'y fait attention. On devient un marginal au ban de la société.

Derrière tous ces aspects se cachent des expériences que l'on doit accepter. Un combat significatif contre la pauvreté n'est possible que si l'on tient compte de ces expériences vécues. Le Parlement européen, dans sa résolution du 11 mars 1993, est d'avis que seule une participation illimitée des personnes défavorisées aux travaux, à la mise en œuvre et à l'estimation des réformes qui leur sont destin‚es est apte à en garantir le succès.

Ce que j'ai vécu depuis la prime enfance a marqué mon existence entière. J'ai encore aujourd'hui des difficultés à vivre malgré un travail bien rémunéré et je ne peux toujours pas garantir à ma famille une sécurité à long terme car, mise à part la sécurité financière actuelle, tout me manque. Je vis toujours avec le sentiment omniprésent d'être dépendant des autres, de ne jamais pouvoir être sûr car on n'a pas le droit d'être comme les autres, d'être regardés comme eux.

Quand moi et, avec moi, plusieurs milliers de familles essayons de bâtir des fondements stables à notre existence et à l'avenir de nos enfants, nous échouons simplement parce que cela n'intéresse que nous.

CC BY-NC-ND