Les enfants « timides » du cimetière Nord de Manille

Mae Ann Réginaldo, Reymond De Jesus, Raphael Diaz et Lilian Tiglao

p. 36-40

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Mae Ann Réginaldo, Reymond De Jesus, Raphael Diaz et Lilian Tiglao, « Les enfants « timides » du cimetière Nord de Manille », Revue Quart Monde, 276 | 2025/4, 36-40.

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Mae Ann Réginaldo, Reymond De Jesus, Raphael Diaz et Lilian Tiglao, « Les enfants « timides » du cimetière Nord de Manille », Revue Quart Monde [En ligne], 276 | 2025/4, mis en ligne le 01 juin 2026, consulté le 13 juin 2026. URL : /11834

Du 11 au 15 juin 2018, au Centre international du Mouvement ATD Quart Monde (Pierrelaye, France) s’est déroulé un important séminaire d’action international, Apprendre de nos succès, centré sur les actions liées à l’éducation des équipes d’ATD Quart Monde, coordonné par Romy Hoffmann Tran et Orna Shemer. Il s’agissait de mettre en évidence la manière dont les actions en faveur de l’éducation contribuent à éliminer la pauvreté persistante, grâce à la méthodologie Learning From Success1. Plus de cinquante acteurs de l’éducation de près de quinze pays à travers le monde se sont retrouvés : parents et familles en situation de pauvreté, animateurs·trices, enseignant·es et professionnel·les de l’éducation, pédagogues et chercheurs. Nous publions des extraits de l’intervention des animateurs du programme d’apprentissage Ang Galing, mis en place dès 2012 par ATD Quart Monde à Manille (Philippines). Ces extraits, mis en forme par Agathe Hérubel, ont été publiés sur le site d’ATD Quart Monde international le 1er août 2024.

« Vous vivez dans un cimetière ? Tu es mort ? »… Les enfants qui habitent avec leur famille dans le cimetière Nord de Manille (Philippines) ont entendu ces remarques moqueuses à maintes reprises. Que faire ? Répondre avec le poing ? Se faire le plus invisible possible pour éviter les ennuis ? Comment apprendre avec ce sentiment oppressant d’avoir honte de ses origines ?

Les enfants qui vivent dans le cimetière partagent une expérience scolaire difficile et douloureuse. Ils subissent des brimades répétées en raison de leur origine ou de leur âge, souvent trop avancé pour leur classe. Ils partagent le sentiment d’être seulement tolérés à l’école, grâce à la bonne volonté de l’institution, quand souvent leur inscription administrative est entravée du fait qu’aucun certificat de naissance ne leur a été délivré. Ils ont encore de grandes difficultés à se concentrer le ventre vide, chaque fois que la famille manque d’argent… Pour les milliers d’enfants qui grandissent dans des cimetières, sous des ponts et dans d’autres quartiers de Manille, il est difficile de croire qu’ils ont le droit d’apprendre et d’aller à l’école, qu’ils sont capables de réussir dans leurs études et de sortir un jour de l’extrême pauvreté.

Le cimetière Nord de Manille est le plus grand et le plus ancien cimetière public de la capitale des Philippines. On estime à 10 000 le nombre de personnes qui y sont installées, plus ou moins tolérées par l’administration mais toujours considérées comme des squatters illégaux. Parmi les habitants du cimetière, un dicton circule : « S’il n’y a pas de morts, il n’y a pas de vie. » Autrement dit, pas de morts, pas de travail, pas de revenus, pas de vie. En effet, beaucoup de ces résidents travaillent comme gardiens des mausolées des familles les plus riches, qui ne viennent au cimetière qu’une fois par an pour la Toussaint. Elles les laissent vivre dans les mausolées le reste de l’année, en échange de travaux de nettoyage, d’entretien et de peinture des tombes. D’autres gagnent leur vie comme ouvriers du bâtiment ou en vendant des fleurs, des bougies, de la nourriture ou des services comme le transport de l’eau ou l’accompagnement des visites des proches des défunts à la recherche de leurs tombes. Mais même dans un cimetière qui compte plus d’un million de tombes, tout le monde ne trouve pas de travail. « Pour trouver d’autres moyens de gagner ma vie, je sors [du cimetière]. Je fais des lessives pour pouvoir subvenir à nos besoins de tous les jours, parce qu’il n’y a pas de vie ici », explique l’une des mères qui élève seule ses onze enfants.

ATD Quart Monde Philippines est présent dans ce cimetière depuis plus de 30 ans. Des bibliothèques de rue et des Festivals des Savoirs et des Arts ont été organisés sur place pour nourrir la curiosité et la joie d’apprendre des enfants, tandis que les adultes se réunissaient dans des forums familiaux avec des personnes issues de différents quartiers pauvres de Manille. Certaines mères ou grands-mères sont également devenues des soutiens réguliers des activités pour les enfants et leur rôle est décrit comme celui de facilitatrices communautaires [nous dirions « militantes » dans d’autres parties du monde.]

Une réalité

Claude Heyberger, responsable des actions ATD Quart Monde en Asie dans les années 2010, raconte :

« Parmi les enfants fréquentant les bibliothèques de rue de Manille, l’équipe de volontaires permanents, de facilitatrices communautaires et d’amis engagés, a repéré des enfants de 6 à 14 ans qui n’allaient pas du tout à l’école, qui y allaient irrégulièrement, ou qui n’y apprenaient rien. Parmi eux, des enfants ne savaient ni lire ni écrire en philippin, leur langue maternelle.
La bibliothèque de rue ne permettait pas à ces enfants d’apprendre à lire. Ça n’en était pas vraiment l’objectif : les enfants y participant en nombre (200 chaque année), il n’était pas possible aux animateurs de donner à chaque enfant un temps de lecture individuel suffisant. Enseigner la lecture aux enfants leur aurait aussi demandé d’autres compétences. Par ailleurs, parmi ces nombreux enfants de la bibliothèque de rue, les enfants en plus grande diffculté d’apprentissage n’étaient pas toujours ceux qui participaient le plus spontanément… Il ne suffit pas qu’une action soit ouverte à tous et toutes comme peut l’être une bibliothèque de rue, pour garantir qu’elle profite à chacun et chacune
. »

L’équipe a donc voulu créer une nouvelle forme d’activité hebdomadaire, avec un groupe d’enfants limité, afin d’offrir à chacun un temps spécifique pour le soutenir dans l’acquisition des apprentissages fondamentaux (lecture, écriture et calcul). Ainsi a été inventé et mis en œuvre dès 2012 le programme d’apprentissage (literacy program) « Ang Galing ! » d’abord dans la communauté de familles vivant sous un pont autoroutier de Manille, puis dans le cimetière. En philippin, « Ang Galing ! » signifie un encouragement qu’on peut traduire comme : « Super ! », « Génial ! », « Fantastique ! ».

Une volonté

La pédagogie d’Ang Galing prend pour point de départ les besoins individuels des enfants, et non l’application du programme scolaire national ou de celui de l’enseignant. Guy Malfait, volontaire permanent et initiateur de cette action, définit ainsi Ang Galing :

« Je préfère formuler le programme Ang Galing comme un lieu où nous pouvons montrer que TOUS les enfants peuvent apprendre quel que soit leur milieu et que TOUS les enfants ont envie d’apprendre. Ces deux ‘découvertes’ importantes nous amènent à partager ces informations avec les deux principaux acteurs de l’éducation : les parents et l’école. Ang Galing est comme un tremplin pour redonner aux parents et aux enseignants la confiance que ces enfants peuvent apprendre. Une troisième étape, extrêmement difficile, consiste à trouver ensemble les moyens de s’assurer que ces enfants peuvent apprendre dans un cadre scolaire normal. »

Quand les enfants rejoignent le programme, même face aux tâches les plus simples, ils disent souvent : « Je ne peux pas le faire », de sorte que certains n’essayent même plus. Le fait d’encourager le moindre effort réalisé par les élèves s’est avéré nécessaire pour combattre la mésestime de soi. Grâce à des séances individuelles, à un enseignement informel et personnalisé avec des jeux et des outils créés spécifiquement pour tel ou tel enfant, le programme aide les apprenants, des enfants âgés de 6 à 12 ans, à (re)découvrir que l’apprentissage peut être amusant et qu’ils sont aussi intelligents que n’importe qui d’autre.

Pour garantir à chaque enfant un temps de tutorat individuel, il a fallu limiter le groupe. Pour cela, il a fallu définir des critères d’inscription à l’activité. Au départ, l’équipe ciblait les enfants entre 6 et 14 ans n’allant pas à l’école et ne sachant ni lire ni écrire ou très mal, puis très vite, l’équipe a élargi les critères familiaux avec des personnes issues de différents quartiers pauvres de Manille, comme les facilitatrices communautaires.

Il a également fallu faire appel à davantage d’animateurs bénévoles qui pouvaient être formés rapidement à l’approche d’Ang Galing.

Une méthode

Ang Galing présente certaines caractéristiques particulières, qui ont été testées par essais et erreurs. Elles ont été intégrées à la méthode lorsqu’elles ont donné de bons résultats avec des enfants extrêmement « timides ». Elles sont destinées à stimuler le désir d’apprendre et à donner aux enfants les moyens de façonner activement leur propre apprentissage.

Les séances d’Ang Galing s’adressent à l’enfant individuellement, à partir de son expérience antérieure et de ses besoins spécifiques, dûment consignés par chaque tuteur dans un carnet individuel qui suit l’enfant pendant toute la durée de son parcours dans le programme. Les enfants bénéficient de toute l’attention de leur tuteur durant les cours individuels et toute forme de compétition est évitée dans la mesure du possible.

L’enfant apprenant choisit son tuteur parmi les personnes disponibles ce jour-là. L’enfant n’a pas à se préoccuper de savoir si tel ou tel professeur l’aime bien, ni à chercher à lui plaire. Cette préoccupation est plutôt celle des tuteurs qui reçoivent le fait qu’un enfant revienne vers eux la semaine suivante comme le signe qu’ils ont réussi à créer une relation avec l’enfant.

Le tuteur demande à chaque apprenant ce qu’il aimerait faire. Il existe une vaste gamme d’activités et de jeux parmi lesquels l’apprenant peut choisir, de sorte que même ceux qui manquent de motivation au départ sont en mesure de trouver quelque chose d’agréable à faire. Il appartient au tuteur d’utiliser cette activité ou d’en inventer une nouvelle pour renforcer ce qui a été appris précédemment et introduire un nouveau contenu.

Les tuteurs sont encouragés à échanger avec l’enfant sur la vie, les habitudes et les goûts de chacun, de manière positive et respectueuse.

La langue philippine est traditionnellement enseignée selon l’approche « abakada », qui se concentre sur la maîtrise des 20 lettres de l’alphabet philippin. Cependant, certains élèves d’Ang Galing ont trouvé cette méthode difficile et se sont découragés. L’équipe d’Ang Galing a cherché une méthode d’enseignement qui corresponde mieux aux besoins des enfants et soit adaptée à leur façon d’apprendre. L’une des techniques qui s’est avérée efficace à Ang Galing est le Marungko, qui démarre par l’apprentissage du son des lettres plutôt que sur celui de leur nom. Les lettres sont également enseignées dans une séquence plus centrée sur l’élève, en commençant par quelques lettres les plus fréquentes, puis en en ajoutant d’autres une fois qu’elles sont maîtrisées.

Le programme Ang Galing s’appuie sur les dynamiques sociales intrinsèques à la culture philippine. Il existe un dicton local en philippin : « nakuha ang loob », qui se traduit littéralement par « rentrer à l’intérieur », et qui signifie « parvenir à briser la glace ou à établir une relation ». Les tuteurs qui sont capables de le faire sont ceux qui parviennent à aider les enfants à progresser.

Cette méthode a permis aux tuteurs d’Ang Galing de créer des opportunités pour les apprenants de réussir en donnant des exercices qui correspondant à leurs capacités, tout en préparant un travail plus complexe. Il est important de célébrer chaque petit succès. Comme le dit Mme Cynthia2, une enseignante :

« Oui, je les félicite toujours – Très bien. C’est une façon de les motiver pour qu’ils aient envie d’apprendre. Même s’ils répondent en se trompant, du moment que je vois qu’ils font l’effort de répondre… Félicitez les enfants pour leurs efforts, même s’ils sont minimes. »

Deux modalités de l’action d’Ang Galing ont interpelé largement les participants d’autres pays lors du séminaire de 2018 :

  • Cibler les enfants prioritaires. Pour de nombreux volontaires ou alliés d’ATD Quart Monde présents au séminaire et impliqués par exemple dans les bibliothèques de rue de Madagascar ou de Centrafrique, l’idée de limiter le groupe d’enfant participant aux actions est attrayante. Mais comment refuser la participation d’enfants qui désirent eux aussi apprendre, écouter des histoires, jouer ? Le grand avantage de la limitation du groupe est de permettre des progrès individuels beaucoup plus importants que dans une « action ouverte », de déterminer des objectifs individuels évaluables à l’action, et donc et de permettre un suivi, une évaluation et une adaptation régulière du programme. Il est tout de même important de noter que ce programme « ciblé » est toujours associé à d’autres actions ouvertes organisées ponctuellement, comme par exemple des festivals, qui permettent aux équipes d’aller à la rencontre de nouvelles familles et de rester connectées à la réalité de la communauté dans son ensemble.

  • Inviter largement de nouveaux bénévoles à rejoindre le programme. De nombreux bénévoles font des passages très courts dans le programme Ang Galing. L’équipe d’animation du programme préfère évidemment que les bénévoles s’investissent dans la durée, mais elle s’organise aussi pour que les bénévolats ponctuels soient possibles. Cette flexibilité est essentielle pour garantir que les enfants reçoivent l’attention individuelle dont ils ont besoin pour réussir. Cependant, dans les bibliothèques de rue de France par exemple, il est souvent demandé aux bénévoles qui souhaitent rejoindre une bibliothèque de rue de s’engager un certain temps, pour ne pas faire de la peine aux enfants en disparaissant trop vite. Donc le fait d’inviter largement des bénévoles ponctuels peut interpeler les animateurs de bibliothèques de rue européennes par exemple. Cependant, dans le contexte du cimetière Nord de Manille, le recrutement large de bénévoles prend un autre sens : il s’agit de donner à des enfants qui ont très peu de prise sur leur vie l’occasion et le pouvoir de choisir leur tuteur. Il s’agit aussi de faire exister ces enfants et ces familles aux yeux de la société, alors qu’ils souffrent beaucoup d’être invisibilisés et considérés comme à peine vivants.

1 Une méthodologie qui met l’accent sur la réciprocité dans les relations comme moteur essentiel pour sortir de la pauvreté, développée par le

2 Le nom a été modifié.

1 Une méthodologie qui met l’accent sur la réciprocité dans les relations comme moteur essentiel pour sortir de la pauvreté, développée par le professeur Jona Rosenfeld, de l’Institut Myers-JDC-Brookdale (MJB) à Jérusalem, en partenariat avec ATD Quart Monde.

2 Le nom a été modifié.

Mae Ann Réginaldo

Dans l’équipe Ang Galing en 2018 : Mae Ann Réginaldo, en charge du programme de 2016 à 2020.

Reymond De Jesus

Dans l’équipe Ang Galing en 2018 : Reymond De Jesus, allié co-responsable et président d’ATD Quart Monde Philippines.

Raphael Diaz

Dans l’équipe Ang Galing en 2018 : Raphael Diaz, allié support.

Lilian Tiglao

Dans l’équipe Ang Galing en 2018 : Lilian Tiglao, militante, résidente du cimetière Nord à Manille et facilitatrice communautaire du programme.

CC BY-NC-ND