La paix, une quête de réconciliation

Mascha Join-Lambert

p. 14-18

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Mascha Join-Lambert, « La paix, une quête de réconciliation », Revue Quart Monde, 277 | 2026/1, 14-18.

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Mascha Join-Lambert, « La paix, une quête de réconciliation », Revue Quart Monde [En ligne], 277 | 2026/1, mis en ligne le 01 septembre 2026, consulté le 08 septembre 2026. URL : /11882

Engagé·es au service d’une cause, les militante·s s’effacent souvent derrière celle-ci et parlent très rarement d’eux-mêmes. Si Mascha Join-Lambert le fait ici, c’est, nous dit-elle, parce que pour sa génération d’Allemands, l’engagement civique est inséparable de l’engagement intérieur. Quelle attitude intérieure auraient‑ils
cultivée, comment auraient-ils réagi, en 1933, en 1938 ? Pour l’auteure et sa génération, impossible de parler de la paix, des droits humains, de la fraternité, impossible de s’engager dans une grande cause comme celle du refus de la misère, sans se demander ce qu’on bâtit en son intérieur, qui permette de construire en paix avec d’autres.

La paix, elle pourrait se hisser sur l’élan libre de la voix de la vérité qui émerge au creux des relations humaines et internationales. Elle permettrait alors le recommencement après le déni par la violence. Elle ne pourra prospérer sans effort perpétuel tendu vers l’Esprit.

La paix, c’est le pardon…

Wroclaw, le vieux Breslau. Sur les rives de l’Odra du côté de l’île dans la cité, on peut lire de très loin : « Nous pardonnons et nous demandons pardon. » C’est avec ces mots qu’en 1965, les évêques polonais ouvrirent un dialogue avec leurs homologues allemands. Un acte de noblesse et de courage incommensurable lorsqu’on songe à l’histoire entremêlée de nos peuples, dont un dominateur, devenu exterminateur à un moment.

La paix, c’est le pardon grâce auquel le monde vit. Et nous pourrions dire que le monde vit surtout grâce au pardon des pauvres. C’est le soupir qui se fait espoir « contre toute attente ». Espérance inaudible, trahie et pourtant, sans elle, pas d’évolution vers la reconnaissance mutuelle de dignité humaine, pas de culture possible. C’est l’empathie, la compassion qui attend au fond de chacun de connaître l’autre et d’être reconnu. Qui se tapit au fond de chacun avec sa curiosité à s’émerveiller devant l’autre, cet étranger.1

… La capacité à recommencer

La paix, c’est la capacité à recommencer. Le murmure de la vérité du cœur, celui de l’Esprit, qui résiste aux vérités du pouvoir. Qui dépasse les répartitions censées équitables, met en défaut les paix officielles.

Je pense à ce soir de décembre, en 2003, à Banie – Bahn en allemand avant la guerre –, village juste de l’autre côté de l’Oder, Odra pour les Polonais. Avec un groupe de femmes de notre village côté allemand, nous avions rejoint celles de Banie, dans le cadre du jumelage qui se créait alors. Dans une grande salle, une cérémonie doit lancer la soirée avec des chants de Noël.   La salle se remplit et on croit sentir que certaines femmes arrivent directement de leurs étables – minuscules étables ! – après avoir tout vérifié et fermé pour la nuit. Les grosses bottes, les foulards lourds de laine, un, deux, humides, il fait froid. Deux trois femmes humbles, au dernier moment, se glissent par la porte… Alors que je comprends que l’évangile de Noël sera lu, je demande, et obtiens, la permission de le dire en allemand également. Ces mots séculaires furent alors prononcés, par cœur, en polonais, puis en allemand, les mots identiques, mais les sons chargés de souvenirs lourds, souvenirs qui se mirent à flotter entre nous et se poser en chacune… Qui, des Polonaises, avait dû quitter l’Ukraine pour être installée ici, après la guerre ? Qui, des Allemandes, avait dû fuir son village de l’Est de l’Oder pour traverser le grand fleuve vers l’Ouest ? Et tout le reste. Et les litiges restés en suspens. Ce soir-là, nos mots partagés depuis des générations nous faisaient nous serrer dans les bras, sans paroles, réunies dans le refus de l’inhumain vécu par toutes, et le bonheur de se trouver ensemble.

Que dire, en contraste, à l’été 1990, de cette arrivée au quartier populaire Praga sur la rive Est de la Vistule, à Varsovie ?... Un prêtre ami nous amène dans une véritable « cour des miracles ». Une femme accourt aussi vite que ses béquilles le lui permettent. Notre ami essaie de traduire ce qu’elle débite en polonais. Que ses béquilles sont déjà usées, que d’autres, dans le même cas qu’elle, en avaient reçues de meilleures, dans le cadre des réparations payées par l’Allemagne. Sa hargne d’avoir été inéquitablement traitée, de voir d’autres mieux lotis, semble la dévorer. Cette femme n’avait pu se réjouir, ni partager, ni grandir dans les gestes de réconciliation : quel gâchis. Actuellement, l’Allemagne négocie avec la Pologne, mais aussi avec la Namibie, les réparations encore ouvertes : comment éviter qu’elles ne laissent inassouvis les désirs profonds de communion et de partage ? « La paix des pauvres n’est pas la paix des riches », nous avertissait le père Joseph Wresinski.2

Voici huit jeunes femmes à Sarajevo3, représentant les groupes ethniques divers de Bosnie-Herzégovine, réunies en chorale pour bâtir le pays. Enfants, elles avaient connu la terreur des « snipers » ; adultes, elles créent des familles dans des conditions plus que précaires – mais voilà une leçon de volonté d’assumer la cohabitation, de joie de vivre après avoir survécu, d’être reliées aux autres Européens ! Dans un projet européen4, non seulement reconnues, elles étaient le cœur moteur d’une ambition de commémorer la Grande Guerre en tant que famille européenne qui, au fond de la catastrophe, empêche l’empathie humaine de disparaître.

Et mon bonheur de l’année vécue avec Igor. Igor vint chez nous à Haus Neudorf5 en tant que volontaire en service européen envoyé par une association amie d’Irkutsk, en 2009/2010.    Il travaillait avec notre ouvrier, à l’intérieur ; à l’extérieur, il faisait un large usage du vélo dont il disposait, et des efforts pour vivre à la campagne allemande, quitte à faillir se noyer dans le lac qu’il croyait gelé, tel le Baïkal… En riant, il se plia à mes exigences de sortir le dimanche, ensemble, découvrir Berlin, se « cultiver », mais il était heureux dans les moments de fête, tellement bon enfant. Igor avait 19 ans. Je le regardais et me disais qu’il devait ressembler en toutes parts aux soldats russes qui, en 1947, un soir, avaient abordé ma jeune tante dans une ville allemande occupée par eux. Cette tante de 20 ans fut retrouvée morte dans la nuit. C’était la nuit de ma naissance. Partager une année avec Igor, quel bonheur de promesses nouvelles. Un jour viendra où la paix partagée avec Igor, Nastja et tous les autres, portera ses fruits.

… Une éducation permanente

La paix, c’est une éducation permanente. Cette paix du pardon et du recommencement n’est pas veulerie, n’est pas silence supportant l’insupportable, n’est pas soumission dont trop longtemps s’est faite l’avocate une religion institutionnalisée, dans nos pays. La paix, c’est le pardon la tête haute, c’est grandir en paix et engager sa paix, c’est une éducation permanente.

Cette éducation se fonde sur un refus élémentaire de mettre la paix en danger.

Ce sont nos enfants qui, à 3 ans, 4 ans, se postent devant moi lorsque je suis prise par une colère furieuse, disent « Maman ! », et me rappellent à l’ordre du contrat familial. Ce sont les adolescents à la Cité Bassens du XIVe arrondissement de Marseille qui, dans une réunion de Jeunesse Quart Monde en 1977, me lancent : « Toi la militante, ne t’emporte pas ! » Ceci voulant dire à la fois – toi la volontaire, ce n’est pas toi qui porte l’injustice du monde, et –de toi, nous attendons de l’aide à transformer notre révolte en construction de paix.

Cet appel à devenir francs6 dans notre être nous éduque. Il peut orienter une vie, la tendre vers la liberté de la paix.    L’humanité a offert d’éminents témoignages, pensons à celui d’Etty Hillesum7. Même en temps dits ordinaires, cette éducation est performante… Je me souviens d’une rencontre éphémère avec un vieil homme. Un hameau de Bavière, hameau qui m’est familier, je rentre de balade et passe devant une de ses larges, vieilles fermes décrépies, aux portes lourdes. Un homme âgé en sort justement. Nous nous saluons et en guise de réponse à une question qu’il me pose, j’évoque mon engagement sans détour et parle des familles qui subissent le mépris des autres. Il reprend : « Moi non plus, je n’ai pas perdu la foi. » Pourquoi cet instant d’échange m’est-il resté comme une étoile sur mon horizon ? Peut-être parce que ce moment de liberté de confession d’essentiels qui s’unissaient, créa une grande clarté. Et resta dans ma mémoire comme un ange qui passa, un grand encouragement à la paix de la liberté. Pas besoin de monter des échafaudages de raisonnement pour donner accès à la vérité de compassion.

Un automne à Saint-Pétersbourg, vers 1995. Déjà, dès que le vent se lève, son froid mord. Nous rencontrons un enseignant à la retraite qui réunit les enfants derrière une de ses immenses barres de logements. Le terrain est tel un chantier juste quitté, peut-être avait-il juste plu. Il y a une roulotte et une cabane. Dans celle-ci, un pauvre cheval autour duquel les enfants s’affairent. Dans la roulotte, un poêle, une table, un banc, du papier, des cahiers, des crayons de couleur, et des enfants dessinant (un cheval, magnifique !). Les yeux dans le ciel, cet homme déjà âgé nous partage ses ambitions pour ces enfants, comme tous les pédagogues aussi enthousiastes que désespérés devant les difficultés, que nous avons eu la chance de rencontrer en ces années-là. Leur engagement même, imperturbable, transmettait la confiance en un idéal où l’ambition pour chaque être épouse la compassion. Il y avait trois fois rien, il y avait la paix de la certitude d’aimer.

Une leçon de paix, je l’ai prise avec le Frère Jerzy Marszalkowicz, à Bielice près de Nysa, en Silésie, Pologne, en 1990. Il accueillait des hommes que le chômage avait jetés sur les routes du pays, et certains venaient vers lui pour mourir. Je demande si nous pouvons nous recueillir au cimetière avant de repartir. Nous longeons lentement le mur du cimetière. Silence. Puis : « Mascha, notre cœur n’est pas assez grand pour accueillir la souffrance des autres. » 

Et oui. Ce village est un ancien village allemand dont toutes les tombes ont été détruites, après mai 1945. Nous sourions devant les tombes épargnées, celle d’un curé et celle d’une bonne de curé, et tranquillement avançons vers le carré de « ses » hommes qui nous unissent. Apprendre à accueillir la souffrance des autres, et celle qu’on a infligée aux autres. « Nous pardonnons et nous demandons pardon. »

… Un idéal proclamé et aujourd’hui contesté

Force du pardon, capacité de recommencement, éducation permanente, la paix est un idéal proclamé universel et codé par la Charte des Nations unies.

Or, sur les murs de Srebrenica8, on peut lire « UN = United Nothing »9.

Et depuis des années maintenant, les codes de l’ONU sont contestés par les pays qui préfèrent mettre en avant la dignité des « civilisations des nations » plutôt que l’égale dignité de toute personne humaine.10 Les droits par conséquent sont perçus comme collectifs (voire nationaux) et non individuels ; la paix, comme une administration.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Cette contestation modifie-t-elle la possibilité d’œuvrer ensemble pour la paix ? Où trouver de nouveaux fondamentaux qui nous réunissent ?

Blâmer l’Occident11 pour l’incohérence, l’hypocrisie dans la poursuite de ses idéaux, au sein de nos pays et dans le monde, le secouer pour rectifier le tir, cela a été continuel depuis des décennies.12 Mais comment s’est érodée la foi en l’égale dignité, l’inviolable dignité de la personne humaine ? Comment la Déclaration universelle des droits de l’Homme, cette « lettre d’amour de l’humanité à elle-même »13 a-t-elle perdu son magnétisme ? Comment « l’individu », foyer de conscience, de responsabilité et de liberté est-il devenu le repoussoir du monde, porteur d’égoïsme, rapace sans scrupule ?

Les pauvres, créateurs de tous les idéaux de l’humanité

Il me semble que pour nous, à l’école du Mouvement ATD Quart Monde, une vision se dégage : depuis cette « lettre d’amour », la personne humaine dans sa plus humble expression et notamment, dans la misère matérielle, n’a pas été l’objet d’attentions amoureuses. Malgré les générosités indéniables du don, de l’assistance, du « partenariat », les populations pauvres du monde n’ont pas pu construire une histoire de fierté avec les idéaux dits « universels ». Et depuis vingt ans, un gouvernement comme celui de Chine populaire peut contester cette universalité, lui opposer l’administration de valeurs.   

Or, « Les pauvres sont les créateurs de tous les idéaux », affirmait le père Joseph Wresinski et l’expérience de son Mouvement le confirme. La paix des pauvres, l’élan de compassion de l’humain humilié, restera, je veux le croire, une source impérissable de la coopération des civilisations. Si cette source est tarie, ce sont elles qui périssent. En Chine comme en Inde et dans tous les « BRICS »14, comme en Occident, la force de l’Esprit de paix des humbles nous réunira encore, car

« Je témoigne de vous,
qui ne voulez pas maudire,
mais travailler et aimer,
pour que naisse une terre, notre terre,
où chacun aura donné le meilleur avant que de mourir. »
15

1 Les membres d’ATD Quart Monde pourraient tous apporter mille exemples vécus. La Revue Igloo en a réuni dans un numéro « Pour une politique de la

2 Voir à ce sujet Antoine Garapon, Pour une autre justice. La voie restaurative, Éd. PUF, 2025 ; aussi Stéphane Audoin-Rouzeau, Une initiation, Rwanda

3 Ansamble Corona, animé par Tijana Vignjevic.

4 VoCE1418, Voix et Chemins d’Europe, chorales en commémoration de la Grande Guerre.

5 Projet européen partagé entre ATD Quart Monde, la commune de Gerswalde, Brandebourg, et une association locale.

6 Dans les années 1960, ATD Quart Monde appelait à « un monde juste et franc ».

7 Etty Hillesum (1914-1943), jeune infirmière néerlandaise. Le journal intime qu’elle a tenu de 1941 à 1943, paru en 1985 sous le titre Une vie

8 Lieux de massacres en nombre durant la guerre en Bosnie-Herzégovine, 1995.

9 « Nations unies = Le Vide uni ».

10 Chine « Initiatives globales » : un universalisme alternatif. FAZ 31, déc. 2025, Mark Siemons. En allemand.

11 Le blâme a lieu d’être aussi ferme pour les sociétés se réclamant du contre-concept à l’Occident, collectif celui-là, mais signataires et de la

12 A. Soljenitsyne, (p. ex. « Discours Américains », 1975, Éd. du Seuil), peut-être figure de grand-père de ce blâme.

13 Alwine A. de Vos van Steenwijk, fondatrice et présidente du Mouvement international ATD Quart Monde.

14 Groupement de pays décidés à contrecarrer la prééminence des concepts occidentaux « personne humaine » et « droits individuels » dans la vie

15 Père Joseph Wresinski, témoignage du 17 octobre 1987, « À la gloire des pauvres de tous les temps ».

1 Les membres d’ATD Quart Monde pourraient tous apporter mille exemples vécus. La Revue Igloo en a réuni dans un numéro « Pour une politique de la magnificence », 1973.

2 Voir à ce sujet Antoine Garapon, Pour une autre justice. La voie restaurative, Éd. PUF, 2025 ; aussi Stéphane Audoin-Rouzeau, Une initiation, Rwanda 1994-2016, Éd. du Seuil, 2017.

3 Ansamble Corona, animé par Tijana Vignjevic.

4 VoCE1418, Voix et Chemins d’Europe, chorales en commémoration de la Grande Guerre.

5 Projet européen partagé entre ATD Quart Monde, la commune de Gerswalde, Brandebourg, et une association locale.

6 Dans les années 1960, ATD Quart Monde appelait à « un monde juste et franc ».

7 Etty Hillesum (1914-1943), jeune infirmière néerlandaise. Le journal intime qu’elle a tenu de 1941 à 1943, paru en 1985 sous le titre Une vie bouleversée, a suffi à rendre inoubliable la figure de cette jeune juive d’Amsterdam, morte à Auschwitz à l’âge de vingt-neuf ans.

8 Lieux de massacres en nombre durant la guerre en Bosnie-Herzégovine, 1995.

9 « Nations unies = Le Vide uni ».

10 Chine « Initiatives globales » : un universalisme alternatif. FAZ 31, déc. 2025, Mark Siemons. En allemand.

11 Le blâme a lieu d’être aussi ferme pour les sociétés se réclamant du contre-concept à l’Occident, collectif celui-là, mais signataires et de la DUDH 1948 et de l’Acte de Helsinki 1978.

12 A. Soljenitsyne, (p. ex. « Discours Américains », 1975, Éd. du Seuil), peut-être figure de grand-père de ce blâme.

13 Alwine A. de Vos van Steenwijk, fondatrice et présidente du Mouvement international ATD Quart Monde.

14 Groupement de pays décidés à contrecarrer la prééminence des concepts occidentaux « personne humaine » et « droits individuels » dans la vie internationale.

15 Père Joseph Wresinski, témoignage du 17 octobre 1987, « À la gloire des pauvres de tous les temps ».

Mascha Join-Lambert

Mascha Join-Lambert, née en 1947, franco-allemande, lauréate Sciences-Po Paris, a été volontaire du Mouvement international ATD Quart Monde pendant de longues années. Après avoir représenté le Mouvement auprès des organisations internationales européennes, elle s’engagea en Europe de l’Est et vécut vingt ans dans le Brandebourg.

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