Katriona O’SULLIVAN. Pauvre

Éd. Sabine Wespieser, 2025

Fabienne Klein-Lazare

p. 58

Référence(s) :

Katriona O’SULLIVAN. Pauvre. Éd. Sabine Wespieser, 2025, 306 p.

Citer cet article

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Fabienne Klein-Lazare, « Katriona O’SULLIVAN. Pauvre », Revue Quart Monde, 277 | 2026/1, 58.

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Fabienne Klein-Lazare, « Katriona O’SULLIVAN. Pauvre », Revue Quart Monde [En ligne], 277 | 2026/1, mis en ligne le 01 mars 2026, consulté le 02 mars 2026. URL : /11901

Poor, de Katriona O’Sullivan, avait créé l’événement lors de sa parution en Irlande en 2023. Dans ce livre coup de poing, l’autrice, aujourd’hui professeure d’université, raconte crûment à la première personne son enfance à Coventry, dans une famille vivant dans la plus grande précarité. De toutes ses forces, l’enfant qu’elle était rejetait ses parents toxicomanes, tout autant qu’elle se sentait le besoin de les protéger, vivant en alerte constante de ce qui pourrait arriver. Sa mère lui dira : « Oui, je t’ai aimée, mais j’aime l’addiction plus que toi… » Placée un temps dans un foyer, elle voudrait y rester, parce qu’elle y mange bien, à des horaires réguliers, et qu’il fait propre… Il y a pourtant des livres dans la famille : son père, placé lui aussi à l’âge de 5 ans, a été adopté dans une famille bourgeoise et aurait pu faire des études.

Des gens soutiennent son envie folle d’apprendre : une institutrice qui croit en elle et lui apprend discrètement à se laver dans les toilettes de l’école avant l’arrivée des autres élèves, un professeur d’anglais qui lui apporte des livres quand les difficultés familiales la déscolarisent. Lorsqu’à quinze ans elle se retrouve enceinte, ses parents, complètement dévorés par leurs addictions, lui enjoignent de quitter la maison familiale. Ils déménagent ensuite en Irlande, leur pays d’origine, et elle finira par leur confier son petit garçon pour se lancer dans une lente et difficile émancipation de son milieu familial, tenaillée en permanence par sa soif de savoir. Mais aussi terrassée régulièrement par ses propres addictions qui l’attirent comme une zone de confort où elle peut se débarrasser pour un temps du sentiment de ne pas être à sa place, qui ne la quitte pas depuis l’enfance.

Katriona O’Sullivan refuse d’être vue comme un porte-drapeau ou comme une « transfuge de classe », mot à la mode. Sa réflexion devient politique quand elle analyse : « Nous faisons encore comme si la réussite était à portée de tous, à condition de travailler dur. Le monde n’arrête pas de répéter aux gens : ‘Oui, vous pouvez y arriver !’ alors qu’en vérité seuls les privilégiés ont une chance d’y arriver. Dans ma jeunesse, je me sentais entièrement responsable de ma pauvreté. Et quand j’ai pu y échapper grâce à mes études, le système m’a présentée comme quelqu’un qui s’en était sorti à force de persévérance. Mais la vérité, c’est que j’ai pu déjouer les pronostics et m’insérer dans le système parce qu’à l’époque beaucoup d’argent circulait dans le pays. » Les programmes d’accès aux études pour tous, largement financés à cette époque en Irlande – et arrêtés depuis –, ainsi que les personnes particulières qui l’ont énormément aidée, lui ont permis de ne pas « couler dans les eaux sombres » de la pauvreté. Étrangement pudique malgré son langage cru, Pauvre est un livre bouleversant et fort, témoignant d’un combat devenu collectif.

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