Victor Hugo, la misère et Les Misérables (II)

Jean-Marc Hovasse

p. 53-57

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Jean-Marc Hovasse, « Victor Hugo, la misère et Les Misérables (II) », Revue Quart Monde, 277 | 2026/1, 53-57.

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Jean-Marc Hovasse, « Victor Hugo, la misère et Les Misérables (II) », Revue Quart Monde [En ligne], 277 | 2026/1, mis en ligne le 01 septembre 2026, consulté le 02 septembre 2026. URL : /11900

Nous vous proposons ici la deuxième partie d’un exposé sur l’œuvre de Victor Hugo, qui relaye et met en scène le combat de l’écrivain en faveur de l’abolition de la misère. Ce dernier a, pour ce faire, largement puisé dans le contexte social et politique de son époque, de même que dans sa propre expérience.

Le 2 décembre 1851, le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, qui se fera couronner empereur sous le nom de Napoléon III, arrache à Victor Hugo tous ses privilèges : il était académicien, ancien pair de France, député, il entre dans la clandestinité et prend la tête de la résistance républicaine1. Il avait tout, il n’a plus rien et n’est plus rien qu’un proscrit. Il fuit à Bruxelles, puis il est chassé de Bruxelles (1851-1852) ; il s’installe à Jersey, puis il est chassé de Jersey (1852-1855) ; il s’installe à Guernesey à partir de 1855. Il vit, à son échelle, ce qu’il écrira plus tard du prophète Job :

« Tombé, il devient gigantesque. Tout le poème de Job est le développement de cette idée : la grandeur qu’on trouve au fond de l’abîme. Job est plus majestueux misérable que prospère. Sa lèpre est une pourpre. »

Il poursuit néanmoins son combat contre la misère en vers et en prose, dans ces premières œuvres d’exil que sont Napoléon le Petit (1852), Châtiments (1853) et Les Contemplations (1856).

Après l’amnistie générale du 15 août 1859, qui fait le vide parmi les exilés et jusque dans sa propre famille, Victor Hugo rouvre enfin le manuscrit de son roman interrompu. Entre-temps, Balzac est mort, et il a changé son titre : non plus Les Misères, mais Les Misérables, comme un passage de l’abstrait au concret. Avant de reprendre la narration se passent encore « sept mois de méditation » pendant lesquels il prépare une très longue préface métaphysique qui restera finalement inédite jusqu’au XXe siècle : Philosophie2. Le 30 décembre 1860, il reprend enfin la rédaction. Dans la marge du manuscrit, il retrouve la date d’interruption qu’il avait notée en marge douze ans plus tôt : « 14 février ». À cheval sur deux pages, il la complète en ajoutant l’année « (1848) », et le commentaire suivant : « (ici le pair de France s’est interrompu, et le proscrit/a continué :)/30 décembre 1860/Guernesey. » Il n’est plus le même homme, ce ne sera pas le même livre.

La fin – sacrifice de la plupart des protagonistes sur les barricades – est menée tambour battant à Guernesey, et achevée en juin 1861 sur le champ de bataille même où le XIXe siècle a pris naissance : Waterloo. Victor Hugo y écrit le suicide de Javert, la guérison de Marius, son mariage avec Cosette, le départ de Thénardier pour l’Amérique – car l’un des seuls à survivre dans cette hécatombe finale est le vil aubergiste, qui se fait esclavagiste aux États-Unis –, et enfin la mort de Jean Valjean… Le roman étant déjà énorme, il choisit de remplacer la très longue préface philosophique par l’avant-propos le plus court qui soit, puisqu’il tient en une seule phrase, signée de sa maison d’exil à Guernesey (Hauteville-House) et du millésime de la publication, 1862 :

« Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. »

On y retrouve comme dans le discours de 1849 la distinction entre la souffrance (divine) et la misère (humaine), la question de la responsabilité, puisque les lois et les mœurs sont coupables, les exemples concrets des ouvriers exploités ainsi que des femmes et des enfants mourant de faim, l’importance cardinale de cette question sociale (l’adjectif revient deux fois), les deux piliers de l’échafaud qui pèse sur le peuple (ignorance et misère), et enfin l’utilité vraisemblable ou espérée du livre, c’est-à-dire de l’art et de sa « puissance civilisatrice », dans cette lutte abandonnée par les gouvernements.

L’impact du livre sera de fait sans commune mesure avec celui d’un discours prononcé dans une assemblée hostile, même abondamment reproduit par la presse. Les protagonistes sont souvent en proie à de grands débats intérieurs jamais univoques (sauf Javert, et encore), dont on ne trouvera l’équivalent peut-être que dans le roman russe de la fin du siècle (Dostoïevski était un grand lecteur de Victor Hugo), et dont le plus célèbre occupe le chapitre intitulé « Tempête sous un crâne ». L’auteur y envisage de « faire le poème de la conscience humaine ». Ces pages « peuvent enorgueillir à jamais non seulement la littérature française, mais même la littérature de l’Humanité pensante » écrivit Baudelaire, qui a longtemps été le meilleur critique de Victor Hugo. Dans le même article contemporain, il note justement que ce livre a pour particularité de s’adresser directement aux lecteurs, les impliquant au plus profond d’eux-mêmes par le biais de l’émotion, de l’identification, de la réflexion :

« C’est un livre interrogeant, posant des cas de complexité sociale, d’une nature terrible et navrante, disant à la conscience du lecteur : ‘Eh bien ? Qu’en pensez-vous ? Que concluez‑vous ?’ »

Poète et homme politique français, modèle et ami de Victor Hugo, Alphonse de Lamartine publie un livre de 350 pages pour répondre aux Misérables, sous un titre à moitié transparent : Considérations sur un chef-d’œuvre, ou Le danger du génie. Il ne comprend pas ce « vil scélérat » de Valjean, trouve la biographie de l’évêque « un peu puérile, un peu niaise même », n’aime pas grand-chose dans le roman hormis l’amour entre Marius et Cosette, et surtout pas « cette société de voleurs, de débauchés, de fainéants, de filles de joie et de vagabonds » qui le rebute au point de proposer au livre de nouveaux titres caricaturaux comme L’Homme contre la société, Les Coupables, Les Paresseux, L’Épopée de la canaille ou encore Les Scélérats… Il prône à l’inverse de son auteur la résignation contre la révolte, et condamne cette « passion de l’impossible » qui n’est à tout prendre que « le romantisme introduit dans la politique ». Cette « passion de l’impossible », c’est elle que Mario Vargas Llosa choisira pour titre de son essai sur Les Misérables en 2004 : La Tentation de l’impossible, Victor Hugo et « Les Misérables », sur « une de ces œuvres qui ont incité le plus d’hommes à désirer un monde plus juste et plus beau » – à commencer par lui-même, qui les découvrit à 14 ans dans une école militaire de Lima. Mais la lecture de Vargas Llosa reste essentiellement esthétique, sur le pouvoir de la littérature et de l’imagination, sur la vie rêvée et la réalité, si bien qu’elle finit par reléguer au second plan la dimension politique à laquelle Lamartine avait pourtant réservé sa conclusion :

« En résumé, ‘Les Misérables’ sont un sublime talent, une honnête intention, et un livre très dangereux de deux manières : non seulement parce qu’il fait trop craindre aux heureux, mais parce qu’il fait trop espérer aux malheureux. »

Victor Hugo avait pressenti cet abîme qui le séparait désormais de son ami Lamartine, puisqu’il lui avait écrit quelques mois plus tôt :

« Vous voulez évidemment, en grande partie du moins, ce que je veux ; seulement peut-être souhaitez-vous la pente encore plus adoucie. Quant à moi, les violences et les représailles sévèrement écartées, j’avoue que, voyant tant de souffrances, j’opterai pour le plus court chemin. »
Et encore, dans la même lettre : « Si le radical, c’est l’idéal, oui, je suis radical. »

Publiés pour contourner la censure du régime impérial à la fois en France et en Belgique, en dix volumes répartis en trois sorties successives, Les Misérables occupent toute l’actualité littéraire du premier semestre de l’année 1862. Et pour la première fois dans l’histoire du livre, les volumes en français sont mis en vente le même jour dans le monde entier, à Paris comme à Bruxelles, à Mexico comme à Milan, à Madrid comme à New-York. Les traductions autorisées en italien, espagnol, allemand, néerlandais, anglais, portugais, polonais et hongrois sortent toutes la même année aussi ; c’est le premier phénomène éditorial mondial.

Il a tout de suite inspiré des peintres, des illustrateurs, des caricaturistes, des sculpteurs. Sa première adaptation théâtrale, à Milan au printemps de 1862, précède même la fin de la publication du roman. Le cinéma s’y intéresse aussi dès son invention, puisque Victor Hugo et les principaux personnages des ‘Misérables’ est une production des frères Lumière datant de 1897 (moins d’une minute). En 1912-1913, Les Misérables de Capellani détiennent à l’inverse pendant quelques mois le record du plus long film du monde (6 h 18, soit 3 400 mètres de bande). Ensuite il ne se passe guère d’année sans une ou deux adaptations dans tous les pays et toutes les langues du monde, interprétées par les meilleurs acteurs. Pour ne parler que de la France contemporaine, deux productions sont actuellement en cours : une adaptation de Fred Cavayé annoncée pour le 11 novembre 2026, avec Vincent Lindon en Jean Valjean, Tahar Rahim en Javert, Benjamin Lavernhe et Camille Cottin en couple Thénardier. Le budget est énorme (37 millions d’euros) et l’objectif avoué de faire aussi bien que Le Comte de Monte-Cristo en 2024 – on se rappelle que le roman de Dumas triomphait au moment où Victor Hugo avait commencé l’écriture des Misères… Inspiré depuis longtemps par Victor Hugo et par Jean Valjean, acteur très engagé politiquement, Vincent Lindon a multiplié les déclarations empathiques et profondes, l’air de rien :

« Jean Valjean, j’adore ce personnage, c’est comme si je les prenais tous et que je les mettais ensemble. »
Et encore : « ‘Les Misérables’, ce sont les Gilets jaunes, comme le combat pour les retraites, c’est le ramassis de toutes les causes. Victor Hugo avait tout inventé. »

L’autre adaptation en cours des Misérables, par Éric Besnard, ne concerne que le début du roman, comme la première adaptation théâtrale de Milan en 1862 : la sortie du bagne de Toulon, l’arrivée à Digne, et la rencontre avec l’évêque. Le film, qui a été tourné en six semaines au début de l’année 2025, s’appelle Jean Valjean, et est sorti en salle le 19 novembre 2025. Jean Valjean y est interprété par Grégory Gadebois, l’évêque par Bernard Campan, sa sœur par Isabelle Carré et sa servante par Alexandra Lamy. Quant aux adaptations musicales, elles ont commencé dès 1864. Pas d’opéra romantique ou vériste qui éclipse l’œuvre, comme le Rigoletto de Verdi pour Le roi s’amuse, mais la naissance d’un phénomène planétaire un gros siècle plus tard, en 1980 : sa mise en musique par Claude-Michel Schönberg sur un livret d’Alain Boublil et Jean-Marc Natel. C’est en traversant la Manche (1985) puis l’Atlantique (1987), que ces Misérables devenus anglo-saxons, produits par Cameron Mackintosh et rebaptisés Les Miz, vont exploser tous les records : record mondial de longévité d’une comédie musicale, record du nombre de spectateurs (le cap des cent millions franchi depuis longtemps), record du nombre de versions (plus d’une vingtaine de langues et d’une quarantaine de pays).

C’est le propre des chefs-d’œuvre d’être indéfiniment actuels, sans cesse réinventés. Intéressants à suivre dans leurs métamorphoses, les protagonistes des Misérables ont très vite échappé à leur livre et à leur créateur pour devenir des mythes, s’adapter à toutes les civilisations, et faire partie de notre quotidien. Le roman lui-même, d’une actualité toujours brûlante, tragique et drôle, féministe et civique, haletant et méditatif, est aujourd’hui un grand lieu de mémoire national et universel. À son premier éditeur italien, qui s’était fait auprès de lui l’interprète de certains de ses compatriotes obtus affirmant qu’ils n’étaient pas concernés puisque c’était un « livre français », Victor Hugo avait répondu une lettre inhabituellement longue, s’adressant à la fois aux Italiens et au reste du monde (urbi et orbi). En reprenant d’abord « les trois problèmes du siècle » énoncés dans la préface concernant l’homme dégradé par le prolétariat, la femme par la faim et l’enfant par la nuit, elle permet d’expliciter mieux les deux derniers : pour la femme, c’est la prostitution, pour l’enfant c’est la déscolarisation et la perte des liens familiaux – ce qu’Hector Malot, disciple à bien des égards de Victor Hugo, reprendra une quinzaine d’années plus tard dans son roman Sans famille. Et puis cette lettre présente le roman, chose curieuse mais bienvenue, comme un être vivant :

« Partout où l’homme ignore et désespère, partout où la femme se vend pour du pain, partout où l’enfant souffre faute d’un livre qui l’enseigne et d’un foyer qui le réchauffe, le livre Les Misérables frappe à la porte et dit : Ouvrez-moi, je viens pour vous.
À l’heure, si sombre encore, de la civilisation où nous sommes, le misérable s’appelle
l’homme ; il agonise sous tous les climats, et il gémit dans toutes les langues. »

Après avoir fait parler le livre (« Ouvrez-moi »), la lettre fait parler l’auteur :

« En somme, je fais ce que je peux, je souffre de la souffrance universelle, et je tâche de la soulager, je n’ai que les chétives forces d’un homme, et je crie à tous : aidez‑moi ! »

Appel entendu depuis par toutes les femmes et tous les hommes de bonne volonté à travers l’histoire, dont le père Joseph Wresinski n’est pas le dernier. La lettre s’achève enfin par une récapitulation lyrique et puissante, version poétique de cette abolition de la misère que Victor Hugo avait en vain donnée pour but à l’Assemblée législative française de 1849 :

« Depuis que l’histoire écrit et que la philosophie médite, la misère est le vêtement du genre humain ; le moment serait enfin venu d’arracher cette guenille, et de remplacer, sur les membres nus de l’Homme-Peuple, la loque sinistre du passé par la grande robe pourpre de l’aurore. »

Il reste encore du chemin à parcourir, mais en attendant les « livres de la nature de celui-ci » et les mouvements comme ATD Quart monde, qui continuent le combat sous des formes complémentaires, sont moins inutiles que jamais.

1 Pour lire la première partie de cet article, voir la Revue Quart Monde N° 276 | 2025/4. https://www.revue-quartmonde.org/11846

2 Elle est disponible en poche depuis quelques années seulement : Philosophie. Préface philosophique des « Misérables », Éd. Pierre Laforgue, GF, 2020

1 Pour lire la première partie de cet article, voir la Revue Quart Monde N° 276 | 2025/4. https://www.revue-quartmonde.org/11846

2 Elle est disponible en poche depuis quelques années seulement : Philosophie. Préface philosophique des « Misérables », Éd. Pierre Laforgue, GF, 2020.

Jean-Marc Hovasse

Professeur de littérature à Sorbonne Université, où il occupe la chaire de poésie française du XIXe siècle, Jean-Marc Hovasse écrit la biographie de Victor Hugo (Avant l’exil, 1802-1851 et Pendant l’exil I, 1851-1864, Éd. Fayard, 2001 et 2008), dont il prépare le troisième et dernier tome. L’Académie des sciences morales et politiques lui a décerné en 2023 le prix Pierre-Georges Castex de littérature française.

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