Boubakar

Niek Tweehuijsen

p. 49-52

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Niek Tweehuijsen, « Boubakar », Revue Quart Monde, 277 | 2026/1, 49-52.

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Niek Tweehuijsen, « Boubakar », Revue Quart Monde [En ligne], 277 | 2026/1, mis en ligne le 01 septembre 2026, consulté le 08 septembre 2026. URL : /11899

L’auteur donne la parole à un jeune migrant rencontré récemment à Saint-Louis du Sénégal, et livre ensuite son propre regard sur l’étape de paix et de fraternité vécue en l’hébergeant dans sa maison, avant qu’il reprenne sa route semée d’embûches et d’un profond désir d’une existence nouvelle.

La Côte d’Ivoire est un pays magnifique, et c’est là que j’ai grandi : à San Pedro. Cette ville, posée au bord de l’océan, vit principalement au rythme de la pêche. Elle est aussi un centre vital d’exportation du cacao, de l’hévéa, ce caoutchouc qui donne du travail à tant de familles, de l’huile de palme, et de mille autres activités qui gravitent autour du port. Je suis né en 2003 et j’ai eu la chance de profiter de la région, de ses forêts profondes et de toutes les possibilités de loisirs qu’elle offrait. Mon père, d’abord chauffeur de taxi, a ensuite passé sa vie sur les routes en conduisant des camions. Lorsque j’ai eu vingt ans, le destin a brusquement changé ma route : mon père a été victime d’un grave accident sur la route de Guinée, son pays natal, où il se rendait pour assister à un baptême. On l’a transporté d’urgence à l’hôpital de San Pedro. Il a lutté deux semaines, plongé dans un coma profond, avant de rendre son dernier souffle. J’étais à côté de lui, mais je n’ai plus eu la chance de lui parler. Je l’aimais profondément. Il était d’une bonté rare, un homme généreux avec nous, ses sept enfants, avec notre mère, et avec toute sa communauté. Après sa mort, mon frère aîné et moi, son deuxième enfant, avons pris la décision silencieuse, mais ferme, de protéger notre mère et nos frères et sœurs, coûte que coûte. Nous avions appris cela de lui : mon père n’avait jamais hésité à prendre sous son aile la femme de son frère décédé et leurs deux enfants. Mon frère et moi avions grandi en observant cet exemple. Ainsi, dès notre jeune âge, le sens de la responsabilité s’était imposé à nous, même quand ce devoir bouleversait notre propre vie. Au moment où mon père nous a quittés, j’étais encore élève. Je nourrissais le rêve de poursuivre mes études pour devenir avocat. Mais l’accident a brisé cet espoir. Sans moyens, j’ai dû quitter l’école. À partir de là, nous n’avions plus d’autre choix que de faire face à la vie, telle qu’elle venait. Une période difficile a commencé lorsque la propriétaire de la maison a refusé de continuer à nous louer le logement. Nous avons dû chercher un nouvel endroit où vivre. Finalement, c’est mon oncle qui nous a accueillis chez lui. Il me demandait de l’aider à ramasser de l’herbe pour nourrir les moutons et les vaches. Je l’ai fait, même si cette tâche était écrasante. Heureusement, notre mère avait depuis longtemps une petite activité : elle ramassait des bouteilles vides, les nettoyait puis les revendait. C’était cette activité humble qui constituait désormais le maigre budget de la famille.

Je me souviens parfaitement de ces journées : nous, les enfants, étions debout à quatre heures du matin, marchant dans la ville encore endormie, traînant derrière nous un grand sac pour y entasser les bouteilles trouvées ici et là. Je voyais bien que ce travail ne pourrait jamais remplacer le salaire de mon père. Alors une idée s’est imposée à moi : partir. Partir pour soulager le budget familial, partir aussi pour chercher des opportunités et, qui sait, peut-être raviver un jour mon vieux rêve d’être avocat.

Partir pour être reconnu et respecté

Aujourd’hui, en novembre 2025, je repense au chemin parcouru depuis le jour où j’ai quitté la maison. Mais pour comprendre pleinement mon histoire, il est essentiel de parler de mon handicap. Je suis né avec ce qu’on appelle des pieds bots. Mes deux pieds sont tournés vers l’intérieur, comme si leurs doigts se regardaient, et je ne peux pas poser mes talons au sol. Mon corps repose sur les bords de mes pieds, ce qui déforme aussi ma posture et l’alignement de mes jambes. J’ai appris à me débrouiller, à me déplacer sans fauteuil roulant ni béquilles, mais mon handicap m’impose des obstacles invisibles qui freinent mon parcours. Je suis fort, je peux accomplir les mêmes travaux que les personnes valides, mais ce qui me blesse le plus, ce sont les regards. Les préjugés des gens lorsque je me déplace, ou lorsque je demande du travail. Je ne veux pas exploiter mon handicap pour attirer la pitié : je déteste la mendicité. Ce que je veux, c’est être vu comme quelqu’un qui sait faire, qui sait s’adapter, quelqu’un qui possède toutes ses capacités intellectuelles et qui veut apprendre pour mieux réussir. Depuis longtemps, même avant de prendre la route, je réfléchis à la manière de rejoindre l’Europe. Ce n’est pas par rejet de mon pays, ni des pays que j’ai traversés, mais parce que je crois qu’une personne vivant avec un handicap comme le mien y est mieux considérée, et qu’elle peut y trouver plus de possibilités pour se développer, se former et bâtir un avenir. Je sais qu’en Europe et ailleurs dans les pays développés, on accueille surtout des personnes réfugiées à cause de guerres ou de crises graves. Mais je crois que moi aussi je peux mériter une chance parce que je suis une personne qui ne manque pas de volonté, qui est dans la pauvreté, dans la lutte quotidienne et qui vit avec un handicap. Ailleurs, je pense, les gens comme moi ne sont pas laissés pour compte : ils sont regardés, respectés, reconnus. Je n’y suis pas encore.

Un choix entre la vie et la mort

Aujourd’hui, je me trouve à Saint-Louis, au Sénégal, avec quatre années de voyage derrière moi. J’ai travaillé au Mali, en Mauritanie, et maintenant au Sénégal, dans des métiers très différents : conduire des chariots, faire du béton, apprendre à souder. J’ai fait de la couture, appris à réparer des chaussures. J’ai nettoyé des maisons et l’on m’a souvent félicité pour ma rapidité et la propreté impeccable de mon travail. Aujourd’hui, à Saint-Louis, après quelques jours de repos dans la maison d’un ami rencontré dans la rue, un ami à qui je dois beaucoup, je me prépare à repartir. J’ai pu reprendre des forces, mais aussi réfléchir. Je retourne en Mauritanie, dans l’espoir d’y trouver du travail pour les deux prochaines années. Je veux économiser assez pour refaire mes papiers, perdus au cours du voyage, et poursuivre mon projet de partir en Europe. J’imagine deux choses : d’abord, trouver des personnes capables de m’aider à faire mes documents, comme le passeport, car je ne peux pas compter sur ma famille pour les démarches. Ensuite, chercher un moyen de rejoindre l’Europe par bateau. L’idée ne me fait pas peur, même si je sais que beaucoup de jeunes comme moi n’arrivent jamais à destination. C’est un choix entre la vie et la mort et j’en suis pleinement conscient. Mon rêve, c’est que dans dix ans, ma vie soit changée. J’aurai une nouvelle existence : je marcherai moins, j’aurai un moyen de transport, je construirai une maison pour ma mère avant qu’elle ne nous quitte, et moi… peut-être serai-je même aux États‑Unis.

Post-scriptum

Je le vois s’éloigner depuis le portail de la maison, reprenant la route cinq jours après notre rencontre. J’avais croisé Boubakar un matin, près d’un banc au bord de la rivière, alors que je mangeais mon petit déjeuner acheté chez le boulanger du coin. Je lui avais proposé un morceau de mon sandwich lorsqu’il s’était assis à un mètre de moi, cherchant comme moi l’ombre de l’arbre immense et la fraîcheur du vent glissant sur l’eau. Un bref échange avait suffi pour qu’il accepte le pain que je lui tendais. Pourtant, il gardait les yeux fixés droit devant lui, timidement. Même de loin, je sentais l’odeur persistante de ses vêtements et de sa peau : cette odeur de ceux qui n’ont pas pu se laver depuis longtemps. Quand il me raconta qu’il venait de Côte d’Ivoire, qu’il avait traversé le Mali puis la Mauritanie, je compris qu’il portait dans sa tête plus d’histoires que n’en contenait le sac en plastique posé entre ses jambes et contre ses pieds mal formés. À ce moment, je savais que ma maison allait se remplir bientôt : mes amis devaient venir préparer la fête d’anniversaire d’Aline, mon chauffeur de taxi moto. Malgré cela, je l’invitai à venir prendre une douche, laver ses vêtements, et peut-être s’intégrer un moment parmi mes amis, qui étaient sans doute déjà rassemblés devant ma porte. Je me demandais ce qu’ils diraient en voyant arriver un homme si marqué, boitant, inconnu. Je n’aurais pas dû m’inquiéter : mes amis connaissent la dureté de la vie.

Je repense à la soirée de la veille : une bonne assemblée d’amis réunis pour fêter l’anniversaire d’Aline, lui aussi deuxième fils d’une famille de onze enfants, élevé par un père handicapé et une mère courageuse dans des conditions difficiles. Ce soir-là, c’est Boubakar qui a grillé les poulets qu’il avait tués et nettoyés le matin même. Il est resté cinq jours chez moi. Il avait aidé à transformer la terrasse et avait planté les fleurs dans les bacs. Un jour, il sortit de son sac quelques sachets contenant des graines : il les sema délicatement dans des pots de yaourt vides, puis me les offrit comme cadeau de remerciement. J’avais demandé à Aline d’acheter un sac à dos pour que Boubakar puisse repartir plus confortablement. Le soir de l’anniversaire, lorsque mes amis le lui offrirent, il prononça des mots touchants :

« Je vous remercie de m’avoir accueilli parmi vous. Je suis sur la route depuis quatre ans pour fuir la pauvreté qui me poursuit. Vous m’avez donné un sac pour m’encourager, pour que je n’abandonne pas. Avec vous, je me sens comme en famille : vous ne regardez pas mon handicap, vous me considérez comme un frère, même si ma vraie famille est loin. Je ne resterai pas parmi vous : demain, je continue mon aventure pour réaliser mes rêves. Et j’espère que vous aussi réaliserez les vôtres. »

Boubakar, mince et de petite taille, s’éloigne maintenant, son nouveau sac noir sur les épaules. Il part vers la frontière qu’il espère traverser, même sans papiers, pour rejoindre la Mauritanie. Son sac ne contient presque rien ; il avait accepté d’y glisser quelques morceaux de poulet restés de la fête. Mais il part aussi avec cette histoire que nous avions écrite ensemble ces derniers jours, concentrés derrière l’ordinateur, ainsi qu’un tableau retraçant son parcours jour après jour, mois après mois, au fil des quatre années passées sur les routes.

Niek Tweehuijsen

Dessinateur en bâtiment et assistant social, Niek Tweehuijsen est volontaire permanent d’ATD Quart Monde depuis 1977. Il a travaillé sur quatre continents, dont longtemps en Afrique, en Tanzanie et en République centrafricaine. On lui doit un livre : Des pailles dans le sable (Éd. Quart Monde, 2011, 269 p.), retraçant son action en Tanzanie. Devenu ensuite délégué régional pour l’Afrique jusqu’en janvier 2025, il habite désormais à Saint-Louis, au Sénégal, où il prépare une suite à son premier livre.

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