L’homme du moment

Niek Tweehuijsen

p. 48-49

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Niek Tweehuijsen, « L’homme du moment », Revue Quart Monde, 275 | 2025/3, 48-49.

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Niek Tweehuijsen, « L’homme du moment », Revue Quart Monde [En ligne], 275 | 2025/3, mis en ligne le 01 mars 2026, consulté le 20 mars 2026. URL : /11748

20 avril 2025

Ce matin, à huit heures précises, je me trouve à mon poste habituel à Saint-Louis, à la jonction entre le nord et le sud de l’île historique. Assis sur un muret de béton lavé, assez haut et long, qui borde une jardinière, mes jambes pendent légèrement au-dessus du trottoir. L’endroit est idéal pour ma passion favorite : observer les gens et les scènes de la vie quotidienne.

Je savoure lentement ma première tasse de café de la journée, par petites gorgées, pleinement satisfait, reposé et attentif. À mes côtés repose mon livret d’énigmes, tandis que, dans mes écouteurs, une station de radio néerlandaise m’accompagne en arrière-plan, sans m’empêcher de garder un œil attentif sur ce qui se passe autour de moi.

Des groupes d’enfants des rues passent en criant : « Bonjour Monsieur Nicolas, ça va ? »

Un jour, j’ai confié mon prénom à l’un d’eux, et depuis, l’information s’est répandue comme une traînée de poudre. Ils sont maigres, habillés comme ils peuvent, mais il y a dans leurs visages sales et malicieux une tendresse désarmante. Chacun porte un petit seau en plastique à la recherche d’un peu d’aumône ou de nourriture.

En face, fidèle au poste, se tient le barista potelé avec son chariot brinquebalant. Nous avons un accord tacite : il tend le gobelet, et j’y jette trois cachets édulcorants – mon diabète ne me laisse guère le choix – pour me préparer un café bien parfumé, à base de quelques cuillères de Nescafé dissoutes dans de l’eau bouillante. Il chauffe l’eau dans une bouilloire soudée de façon artisanale, directement dans son chariot.

Et le rituel commence. À l’aide de deux tasses, il fait aller et venir le café, le versant d’une tasse à l’autre comme un magicien de rue, jusqu’à faire naître une émulsion brune, odorante, brûlante.

Autour de nous, la ville rugit.

Cyclomoteurs, camionnettes, taxis, vélos et une foule ininterrompue d’hommes et de femmes défilent : des marchands de légumes, des poissonnières avec leurs seaux, mais surtout des pêcheurs pressés de rejoindre leurs embarcations. Ils partent en mer pour une journée ou plus, puis reviennent avec leurs prises, directement vendues au marché.

Certains passants me saluent chaleureusement, le regard franc. D’autres marmonnent un mot indistinct en me lançant un regard bref, entre fierté et méfiance. La majorité, toutefois, passe sans un mot, sans un signe.

Et puis, il apparaît. L’homme du moment. Il s’avance droit vers moi, le regard déterminé. Élancé, mince, avec l’allure de quelqu’un en mission.

« T’as une pièce ? » demande-t-il, les yeux déjà fixés sur la poche de ma chemise, d’où dépasse un paquet de cigarettes. Sans attendre ma réponse, il mime le geste universel : deux doigts portés à la bouche, les lèvres qui aspirent.

Je me prête au jeu, adopte un air grave, tousse exagérément, me frappe la poitrine comme pour dire : « Fumer tue ! » Mais rien n’y fait. Il prend sa cigarette, l’allume et s’assoit à côté de moi. Si près que je ne peux ignorer son odeur corporelle, forte et persistante.

Il porte un t-shirt jaune pâle, sale, à travers lequel on distingue les os de son torse décharné. Un pantalon kaki élimé, des tongs trop petites laissent dépasser ses talons fendillés. Ses cheveux gris, sa barbe jaunie et des miettes de pain collées autour d’une bouche où subsistent quelques dents éparses complètent le tableau.

Et il fume… avec style. La cigarette tenue entre l’index et le majeur, il tend le bras avec lenteur, incline légèrement la tête, inspire profondément, relève le menton, pince les lèvres et souffle la fumée vers le ciel. Il faut le reconnaître : cet homme a une élégance brute, une façon bien à lui de savourer l’instant.

Lorsque la cigarette touche au filtre, il la jette d’un geste sec. Le mégot suit une trajectoire parfaite et atterrit trois mètres plus loin, dans un bac à fleurs desséché.

Puis il se lève, se retourne vers moi, m’adresse un regard bref et pivote à moitié comme pour chercher un public plus large. Il fait un signe de croix avec sa main gauche. Puis un deuxième. Puis un troisième. Ses jambes se mettent à bouger lentement, dans un rythme presque solennel. Ses bras se lèvent, mains ouvertes, paumes tournées vers le ciel. Il glisse plus qu’il ne marche. Encore un signe de croix, puis un autre.

Nous sommes le matin de Pâques.

Soudain, une pensée me traverse : ceci est une messe de Pâques. Un corps souffrant, un rite, une danse, une tragédie. Une Passion improvisée, jouée là, devant moi, sur le trottoir au bord de la jardinière.

Après cette chorégraphie presque sacrée, il revient sur ses pas et me demande une seconde cigarette. Il s’éloigne de quelques mètres et l’allume, avec la même gestuelle ample, le même souffle cérémoniel.

Fumée, rythme, mystique et religion – c’est peut-être ça, son évangile.

Et moi ? Je reste là, assis sur le muret, un léger sourire aux lèvres, avec la certitude que cette année Pâques n’a pas commencé dans une église, mais ici, dans la rue. Avec du café, des cigarettes, et un homme qui vient d’exprimer la souffrance, la résurrection… et la vie.

Niek Tweehuijsen

Dessinateur en bâtiment et assistant social, Niek Tweehuijsen est volontaire permanent d’ATD Quart Monde depuis 1977. Il a travaillé sur quatre continents, dont longtemps en Afrique, en Tanzanie et en République centrafricaine. On lui doit un livre : Des pailles dans le sable (Éd. Quart Monde, 2011, 269 p.), retraçant son action en Tanzanie. Devenu ensuite délégué régional pour l’Afrique jusqu’en janvier 2025, il habite désormais à Saint-Louis, au Sénégal, où il prépare une suite à son premier livre.

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