Sorj CHALANDON. Le livre de Kells

Éd. Grasset, 2025

Daniel Fayard

p. 61-62

Référence(s) :

Sorj CHALANDON. Le livre de Kells. Éd. Grasset, 2025, 379 p.

Citer cet article

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Daniel Fayard, « Sorj CHALANDON. Le livre de Kells », Revue Quart Monde, 277 | 2026/1, 61-62.

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Daniel Fayard, « Sorj CHALANDON. Le livre de Kells », Revue Quart Monde [En ligne], 277 | 2026/1, mis en ligne le 01 mars 2026, consulté le 02 mars 2026. URL : /11917

Déjà auteur, entre 2005 et 2023, de onze romans, dont trois ont obtenu de grands prix littéraires, Sorj Chalandon publie ici, à 73 ans, un récit romancé de sa vie, entre mars 1970 et le 7 novembre 1973.

En mars 1970, Kells n’a encore que 17 ans et est lycéen à Lyon. Il obtient de se faire émanciper et décide de quitter le foyer familial, voulant fuir un père autoritaire, violent, raciste et antisémite, qu’il ne désigne que sous le nom de « l’Autre ».

Le 7 novembre 1973, il est embauché comme dessinateur au journal Libération.

Ce qui se passe entre ces deux dates peut donner lieu à deux étapes.

La première, qui va durer plus d’une année, sera une vie d’errance plus ou moins solitaire, avec parfois des compagnons d’infortune au hasard des rencontres. Parti avec seulement 100 francs en poche, que lui avait remis sa mère, en direction d’abord de la Camargue avec le rêve d’atteindre Ibiza dans les Baléares puis de rallier un jour Katmandou au Népal, il dut très vite déchanter car il s’agissait quotidiennement de trouver de quoi survivre. D’où un retour précipité sur Lyon, puis finalement un atterrissage à Paris. Là ce sera une vie de clochard, constamment à la recherche d’abri, « sans toit, sans refuge, sans rien d’autre pour dormir que les bancs, les caves d’immeubles, les paillassons des derniers étages », à quoi il faut ajouter la quête quotidienne de nourriture, obtenue parfois en échange de menus services.

« Et puis, un jour, quittant la rue grâce à des femmes et des hommes qui m’ont tendu la main, sorti de la misère, accueilli, logé, nourri, instruit, aimé, armé, je me suis réconcilié avec l’humanité. » Ces femmes et ces hommes étaient des militants maoïstes. Séduit par le caractère radical de leur engagement, toujours prompts à se mobiliser pour défendre la « cause du peuple », Kells en vient à faire siens leurs combats, d’autant plus qu’ils avaient le souci de sa formation, militante bien sûr mais pas seulement. Grâce à eux il eut la force et les moyens de se présenter en candidat libre pour obtenir le baccalauréat. Désormais sa vie avait un sens, il entreprit de soutenir la scolarisation des enfants d’une famille algérienne dans un bidonville de Nanterre et il participait à une action collective.

Violente et armée à ses débuts, celle-ci se transforma au gré des déboires du maoïsme, sous la forme d’un combat moins clivant, plus dialoguant, plus ouvert, plus responsable avec l’aventure de la création du journal Libération, où Kells trouva naturellement sa place.

Un livre passionnant à lire, qui aide à revivre de l’intérieur en quelque sorte, à la fois la dure expérience d’une vie solitaire en grande pauvreté et une période de l’histoire française contemporaine, marquée par des affrontements idéologiques assez tendus entre les deux pôles extrêmes de l’échiquier politique.

CC BY-NC-ND