N° 189, 2004/1   •  La rue n'a pas d'enfants
Dossier

«On t’a mis au monde parce qu'on t'aime»

Emmanuel Ouédraogo
Résumé
  • Français

Des parents peuvent regretter que leur enfant n’ait pas réussi à l’école, mais s’il reste fidèle à certaines valeurs qu’ils lui ont transmises, ils en éprouvent de la fierté.

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2004/1
Texte intégral

J’ai toujours voulu que mes enfants souffrent moins que moi. Moi-même, j’ai beaucoup souffert et, grâce à Dieu, j’ai eu du travail pour subvenir aux besoins de ma femme et de mes enfants. Sinon, j’aurais été obligé de mendier. Mais, pendant longtemps, je ne gagnais rien, même si je partais au travail tous les jours.

Un jour, ma fille est venue au champ, au temps où je cultivais. J’ai essayé de lui apprendre à semer mais elle n’a pas réussi : elle semait en reculant. Elle disait qu’elle n’y arrivait pas et que les enfants d’aujourd'hui ne pouvaient pas faire ce travail. Je lui ai demandé : « Qu’est-ce que vous, les enfants, vous allez devenir après nous ? » Elle a répondu qu’elle trouverait un « travail de Blanc » qui ne lui demanderait pas d’efforts physiques.

Ma fille n’a pas réussi aux champs. Elle aurait pu cultiver la terre les jours où elle n’allait pas à l’école. Mais elle n’a pas réussi non plus à l’école. Pourtant, je me suis toujours débrouillé pour payer sa scolarité et quelques fournitures scolaires. Une copine lui a demandé un jour à quoi ça lui servait d’aller à l’école : « Même si tu vas loin à l’école, tu ne vas pas forcément trouver du travail après. Tes parents sont pauvres, ils ne pourront pas te soutenir jusqu’au bout de tes études ». Ma fille a décidé de quitter l’école et de chercher du travail tout de suite. Je le regrette.

Aujourd’hui, ma fille a presque vingt ans. Si au moins elle avait du travail, je serais sûr que, après moi, elle ne souffrirait pas.

Si un enfant n’a pas de travail, il ne peut pas aider ses parents. Quand ma fille gagne un peu d’argent, même dix francs, elle m’en donne un peu. Quand elle était petite, je lui ai appris que même si un autre vieux lui demandait un peu d’argent, elle devait l’aider. Je lui ai montré l’exemple en le faisant moi-même. Un jour, en revenant de l’école, elle a rencontré un vieux presque aveugle qui lui a demandé la route pour aller à l’école protestante. Elle l’a accompagné et le vieux a voulu lui donner 25 CFA pour la remercier. Ma fille a refusé. Elle lui a dit que si elle avait de l’argent, c’est plutôt elle qui lui en donnerait. Aujourd’hui encore, ma fille est respectueuse. Je l’ai éduquée comme ça. Je suis fier de ma fille.

J’ai toujours fait mon possible pour préparer mon enfant pour l’avenir. Quand on met un enfant au monde, il faut tout faire pour qu’il réussisse, pour qu’il puisse se débrouiller. Les enfants d’aujourd’hui ne vous écoutent pas si vous n’avez pas quelque chose avec quoi les encourager. Il faut leur expliquer que ce qu’on leur demande de faire, c’est pour leur avenir. Il faut dire à l’enfant : « On t’a mis au monde et ce n’est pas pour ton mal. C’est pour ton bien. Parce qu’on t’aime. »

Pour citer cet article Emmanuel Ouédraogo, « «On t’a mis au monde parce qu'on t'aime» », La rue n'a pas d'enfants, Année 2004, Revue Quart Monde, Dossier, mis à jour le : 24/10/2008,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1227.
Auteur

Emmanuel Ouédraogo

Emmanuel Ouédraogo, est militant d’ATD Quart Monde au Burkina Faso, depuis plus de vingt ans