Naissance de projets communs

Pierre Mainguy

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Pierre Mainguy, « Naissance de projets communs », Revue Quart Monde [Online], 177 | 2001/1, Online since 05 August 2001, connection on 18 October 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1643

Une action de développement local doit s'appuyer sur les désirs et les potentialités des habitants pour réaliser des projets viables. En voici quelques exemples.

Le Segréen ou Haut-Anjou correspond au quart nord-ouest du département de Maine-et-Loire. Les trois-quarts de la surface agricole utile sont consacrés à la production de fourrages et à l’élevage. Les 60 000 habitants de cette zone étaient assez pessimistes et parfois découragés. Après la perte des emplois dans les mines de fer et d'ardoise, le milieu agricole voyait ses effectifs en forte baisse et le secteur artisanal également. Cette évolution allait inévitablement avoir des conséquences sur les emplois de services. En fin de compte, le milieu rural tout entier était en cours de dévitalisation. Dans toutes les réunions on ne parlait que de ces problèmes, d'où une ambiance négative que rien ne semblait pouvoir infléchir.

Face à ce constat, un petit groupe informel s'est constitué. Au départ, il était essentiellement composé d’agriculteurs motivés par le devenir de leur région et qui avaient l’habitude de travailler ensemble dans le cadre du comité régional de développement agricole. Des expériences menées dans d'autres régions ont été présentées à des responsables professionnels ou associatifs et à des élus locaux. De là, s'est mis en place un partenariat constitué du comité de développement agricole et du comité d'expansion de cette petite région, dans lequel sont représentées les communes et les organisations socioprofessionnelles. Un projet d'action a été mis au point.

Une enquête sur les réalités démographiques, économiques, sociales et culturelles de chaque commune a été réalisée par des équipes communales de bénévoles formés. Un document de synthèse a été produit. Il a été présenté au cours de réunions communales auxquelles toute la population était invitée par le maire. Un débat suivait cette présentation. Après avoir pris conscience de la situation présente, il s’agissait de mettre en évidence les points faibles et les atouts de la commune et, si possible, d'envisager quelques projets.

Ceux-ci étaient repris au niveau du canton1 par des groupes émanant de chaque secteur professionnel (artisanat, commerce, agriculture, enseignement), puis approfondis, enrichis, classés par ordre de priorité et présentés à une assemblée cantonale ouverte à tous pour une bonne connaissance réciproque.

Tous les projets ont été étudiés par une commission comprenant des élus au niveau de la région. Ceux qui ont été validés étaient financés prioritairement. Enfin l'ensemble de ces projets constituait le plan de développement de la région pour une période pluriannuelle. Afin de sensibiliser les élus, il leur avait été demandé dès le départ une participation financière aux frais de cette démarche.

Un projet collectif : les pommiers

Au début du siècle encore, chaque ferme possédait une petite surface de pommiers à cidre pour produire la boisson de toute l’année. C'était en même temps un élément constitutif du paysage. Progressivement, avec la mécanisation, ces pommiers devenus gênants n'ont plus été entretenus. Les groupes de réflexion ont pensé qu’ils pouvaient redevenir un atout pour la région, notamment avec le développement du tourisme : ils donnent un cachet au paysage et permettent de proposer des produits locaux. I1 y eut des financements pour restaurer les vergers encore existants et en planter d'autres. Avec le concours de l'Institut national de la recherche agronomique (INRA), a été créé un apéritif local. Une coopérative de producteurs s'est constituée.

Sur le plan individuel, nous avons appliqué la même démarche. Nous avons proposé aux agriculteurs en difficulté de constituer un groupe qui a travaillé plusieurs jours en hiver. L'origine et la gravité de leurs difficultés étaient variées mais leur avenir professionnel était menacé et ils étaient tous épuisés d'avoir eu à faire face à toutes sortes de problèmes et d'humiliations. Avec eux, nous avons d'abord travaillé à les déculpabiliser : de nombreuses causes de la situation étaient en fait des impondérables. Puis nous avons dressé un état des lieux aussi clair que possible de la situation technique, économique, comptable de leur exploitation. Nous avons fait le point de la situation des personnes concernées et évalué l'état de leurs relations avec les voisins, les fournisseurs et les banques. Nous avons recherché des moyens à court terme pour que leur situation n'empire pas. Ensuite les membres du groupe se sont exprimés sur leurs atouts personnels : ce qu'ils savent faire, ce qu'ils aiment faire, ce qu'ils auraient aimé faire. A partir de là, nous nous sommes orientés vers une recherche de projets personnels pour le long terme, suivie de l'accompagnement d'une démarche souvent longue pour les réaliser.

Un projet personnel : une ferme-auberge

Au cours de la phase de recherche des atouts personnels, une participante a dit spontanément : « Moi, ce que j'aime, c'est préparer des repas, recevoir à ma table. » Nous avons alors engagé la réflexion sur une idée de ferme-auberge. Le projet a pris forme avec l’aide de conseillers en agrotourisme de la chambre d’agriculture et avec la solidarité de voisins et d’amis. L’ancienne et belle demeure familiale est devenue ferme-auberge. Les jeunes bovins pour la viande ont été remplacés par un élevage de volaille (poulets, canards). Un laboratoire a été construit. Toute une gamme de conserves a été progressivement constituée. La production est en partie utilisée dans les menus de la ferme-auberge et en partie vendue chaque samedi à la Ferme Angevine (un magasin créé près d’Angers par une douzaine d’agriculteurs qui proposent une gamme de produits fermiers). La ferme-auberge a créé deux emplois pour des enfants qui travaillent avec leurs parents et assurent progressivement leur succession.

Les résultats de cette démarche

Ces personnes ont retrouvé dignité et confiance en elles, de manière individuelle ou collective. Elles ont pu parler positivement de leur situation et créer des relations nouvelles avec les organismes concernés qui ont presque tous accepté de s'engager avec leurs clients en difficulté sur un nouveau projet à long terme incluant la phase de redressement. Tous les participants sont restés dans l'agriculture avec des adaptations de leur activité.

Enfin cette démarche leur a permis de construire des projets sur des atouts personnels qui n'avaient jamais été exprimés jusqu'alors.

Il a fallu beaucoup de temps, de rencontres, de réunions pour convaincre les conseils municipaux de participer au financement de cette démarche. Cette étape était pourtant indispensable : elle a permis aux personnes concernées de mieux se connaître, aux porteurs du projet de mieux préciser leurs objectifs et de tester leurs capacités de conviction avec les élus. Ceux-ci davantage sensibilisés ont ensuite mieux participé à l’action. Par exemple, les maires ont tous accepté de signer les invitations destinées aux habitants de leur commune. Les conseillers généraux ont également signé les invitations aux réunions cantonales.

La participation de volontaires bénévoles locaux à la phase d’enquête est très importante : elle leur permet un regard et une analyse sur les réalités et les atouts de leur propre environnement. A partir de là ce sont eux qui conçoivent des projets et en assument la prise en charge.

Tout véritable développement ne peut être que global. Les choix et l’avenir des agriculteurs ont des conséquences pour les artisans et les commerçants... et réciproquement. Le fait de se réunir ensemble pour confronter leurs analyses et leurs projets facilite la compréhension et permet quelques synergies. Un boucher accepte de détailler la carcasse d’un bovin qu’un éleveur écoule en vente directe. Un boulanger fabrique un pain spécial à l’épeautre pour le compte d’un agriculteur.

Au niveau individuel comme au niveau global, l’essentiel est d’aider chacun à découvrir ses atouts et à retrouver confiance. Il faut aussi penser à tout ce que peut permettre la solidarité et trouver les formes adaptées pour la solliciter (30 voisins et amis sont venus aider à préparer l’ouverture officielle de la ferme-auberge).

La qualité des relations humaines et les opportunités ont souvent un rôle important. Cette action de développement global a pu démarrer parce que, d’une part le comité d’expansion et le comité de développement agricole du Segréen sont sous le même toit, et que, d’autre part, la collègue animatrice du comité d’expansion a compris la démarche initiée par le secteur agricole et l’intérêt d’un partenariat.

1 Dans un département, circonscription territoriale intermédiaire entre l’arrondissement et la commune.
1 Dans un département, circonscription territoriale intermédiaire entre l’arrondissement et la commune.

Pierre Mainguy

Aide familial et ouvrier agricole, Pierre Mainguy a accédé à une formation secondaire accélérée et, après onze années d’activités diverses, à une formation supérieure. En Maine-et-Loire (France), il a été responsable d’une antenne de la chambre d'agriculture pendant dix ans, chargé du développement local.

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