N° 188, 2003/4   •  L'écriture de la vie
Dossier

Fragments de vie

Auteurs multiples
  • publié en novembre 2003
Index

Index chronologique

2003/4

Index thématique

Histoire, Récits de vie
Texte intégral

Alexandre : Petit boulot sur le marché

Je m’appelle Alexandre, j’ai quatorze ans, et aujourd’hui, dimanche, comme tous les jours où je ne vais pas à l’école, j’ai travaillé sur le marché de mon quartier, la Croix Rousse, à Lyon. Je travaille avec un marchand de légumes. Avec moi, il y a le patron et sa femme, deux jeunes d’environ vingt ans et Daniel, un homme qui vit à la rue. On commence entre six et sept heures et on finit vers quatorze heures.

En arrivant le matin, on décharge le camion : on sort les palettes, puis on va au café prendre le petit déjeuner. Moi je bois un chocolat chaud avec un croissant ou plus si j’en ai envie. Ensuite on met les tréteaux, les planches, on sort les quatre balances du camion avec tous les fils, on les branche, puis on détache les cageots des palettes, on les installe, on met les prix des légumes et des fruits.

Je vends mais je fais aussi les livraisons à des restaurants, des pâtisseries. Là, parfois on me donne un pain au chocolat. Toute la marchandise que je livre est payée d’avance, comme ça je n’ai pas d’argent sur moi, je suis plus tranquille. Vers neuf heures et demie, la patronne nous donne un pain au chocolat, je prends une orange car on n’a pas de boisson, alors c’est un peu sec.

Quand tout est rangé, c’est le moment de la paye et le lendemain, rebelote !

Comment j’ai trouvé ce travail ? Un jour je me suis levé vers neuf heures, je suis allé sur le marché et j’ai demandé au patron s’il y avait du travail. Il m’a dit : «Repasse à midi ». Je suis revenu, j’ai aidé à ranger les cagettes, et puis voilà, j’ai continué.

Carlos Rodrigues : Visite à Valverde

Il fait beau et froid, les champs humides se couvrent de verdure, d’une verdure qui, cette année, a du mal à dépasser la hauteur des petites pierres dont les terrains de la région regorgent. Nous roulons donc vers une ferme où l’agriculture est maigre et caillouteuse.

La ferme, clôturée de fils de fer qui se donnent la main de pieu en pieu, s’allonge sur une colline qui descend en douceur pour remonter à nouveau un peu plus loin et ainsi, en montant et en descendant, se confondre avec l’infini brumeux de l’horizon.

Mon ami Ramon sort de la voiture pour ouvrir une sorte de portillon dont seul, le cadre est solide et l’intérieur composé de quelques fils entrelacés.

Nous y sommes. Nous roulons à l’intérieur de la ferme. Je regarde tout et je recommence à être touché par l’émotion, par le respect, je roule sur une terre sacrée, une terre qui est témoin de la souffrance d’une famille que j’aime et qui est sur le point de se manifester à moi. Mon ami me dit : « Les vaches qui sont là appartiennent à ton cousin Raul, du village de ta mère qui n’est pas loin. »

Moi, je garde le silence et je m’arrête pour laisser passer les vaches. Comme je ne dis plus rien, mon ami se tait aussi. Nous roulons lentement ; le chemin s’étire vers l’infini, nous nous éloignons du monde des hommes ; nous n’entendons plus aucun bruit qui ressemble à une activité humaine ; au loin nous n’envisageons même pas la blancheur de la tour d’une église. Rien qui nous fasse croire qu’au milieu de cette nature se cache une vie humaine.

La famille que j’allais rencontrer se trouve donc très isolée, très cachée... terrée. Maintenant nous apercevons quelques cèdres bien portants. « Nous sommes arrivés », me dit mon ami Ramon.

Derrière les cèdres, je découvre un petit ensemble de maisons en pierre. Le bruit de la voiture a attiré la curiosité des enfants qui sont venus dehors mais sans trop s’approcher.

« Isabel, viens voir. Il y a un homme », crie Manuel qui insiste et qui cherche à savoir qui nous sommes pour ne pas avoir peur. Dehors il y a donc Isabel, Manuel, Sara et Maria. Ils sont tous, sauf Catia, pieds nus, sans culotte. Ils ont tellement froid que même les mots qu’ils nous adressent tremblent. J’ai été saisi par une grande tendresse.

Manuel continuait de s’adresser à nous, comme si mon ami et moi n’étions qu’une seule personne : « Homme, qu’est-ce que tu veux ? »

Mon ami Ramon a demandé si la mère était là. « Homme, elle n’est pas là », a-t-il répondu.

Les enfants sont rentrés à la maison et j’ai suivi mon ami Ramon qui est rentré aussi. Il s’est permis cela, parce qu’il est venu ici plusieurs fois et qu’il connaît la famille. En rentrant, j’ai pu contempler toute la misère où vit cette famille dans une petite chambre, avec trois lits ; pour avoir chaud, ils se couchent tous dans le même lit. C’est alors que je remarque, sur un autre lit, un enfant de douze ans, handicapé. Ne sachant pas quoi dire, je me suis mis à leur caresser les cheveux et les pieds. Les enfants commençaient à me faire confiance. Quand je caressais les pieds de Manuel, tous les autres ont sauté du lit et Isabel m’a dit : « Homme, chauffe les miens aussi ! »

Mon ami Ramon était sorti et m’avait laissé tout seul à l’intérieur avec les enfants. J’avais oublié que mon ami était pressé et j’avais le sentiment que tout mon temps appartenait à ces enfants. Un grand bonheur prenait possession de moi, ce bonheur venait du fait que ces enfants me faisaient le cadeau de m’appeler « Homme » et qu’ils acceptaient ma présence parmi eux.

Dans leur chambre, il y avait un petit Christ, une image de Notre-Dame de Fatima qui brille la nuit (ce qui est fort utile dans une maison où il n’y a pas de lumière), un tableau de la Sainte Famille et, à coté du lit des enfants, un magnifique ange gardien tout pénétré de sa mission : sous ses ailes, deux enfants, un garçon et une fille délicatement habillés ; à ses pieds, un ruisseau aux eaux limpides et dangereuses, le danger trouve son expression dans une petite planche qui manque au rudimentaire pont en bois. Il y avait aussi une poupée complètement nue, sale et sans jambes. Enfin, tout ça me dépasse. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi ces enfants me communiquent autant de paix. Je suis d’une nature à dénoncer, à me bagarrer et là je ne trouve qu’un grand besoin d’être aimé par ces enfants qui m’accordent tellement de choses, qui sans m’insulter me placent devant mes responsabilités d’homme. Je commence à comprendre le père Joseph Wresinski quand il disait : les pauvres nous ont déjà pardonnés. C’est certainement ce pardon qui est la source de la paix que je trouve…

Danielle La Chapelle : Sur un camping désaffecté

Lorsque je les ai rencontrés pour la première fois, monsieur et madame Jaulin avaient trouvé refuge dans un abri à poubelles sans porte sur un camping désaffecté. Ils vivaient là depuis quatre ans, sans eau, ni électricité, ni toilettes. J’accompagnais alors une conseillère en économie sociale et familiale chargée de les reloger et que je devais remplacer.

Lors de cette première rencontre, n’ayant pas à intervenir, j’ai observé. Madame Jaulin avait une manière de se tenir qui m’a fait penser qu’elle avait des problèmes de santé.

A la deuxième visite, j’étais seule. Nous avons parlé des démarches pour leur relogement, puis, j’ai proposé à mon interlocutrice de faire venir un médecin sur place si elle avait des problèmes de santé. Elle a accepté tout de suite et a parlé des souffrances qu’elle endurait depuis plus d’un an.

Elle ne pouvait pas aller voir un docteur : les rares fois où le couple s’était absenté, il y avait eu des vols et le local avait été saccagé. Elle n’osait pas non plus faire venir un médecin, ici. Un praticien est venu et l’a fait hospitaliser immédiatement. En partant elle m’a confié : « Je suis très fatiguée, j’ai tellement envie de dormir dans des draps propres ! ».

Madame Jaulin est décédée à l’hôpital quatre jours plus tard d’un cancer généralisé.

Je me suis occupée de la prise en charge de l’enterrement. J’arrive donc à l’heure fixée au cimetière du village pour m’entendre dire qu’il n’y a pas d’enterrement prévu ce jour-là.

Au bout d’une heure de démarches, j’apprends que la mairie, pour des raisons d’économie, a décidé de la faire inhumer dans le cimetière le plus proche de l’hôpital. Je pense que monsieur Jaulin a été averti et je file à l’autre cimetière. Il n’est pas là. Les employés des pompes funèbres attendent car ils ne peuvent enterrer la défunte en l’absence du mari.

Il arrive avec deux heures de retard. Il n’avait pas été prévenu du changement. Il est à vélo, en sueur, il avait couru partout, il avait perdu les fleurs qu’il voulait mettre sur la tombe de sa femme. Las d’attendre, les employés avaient descendu le cercueil dans la tombe et déjà commencé à le recouvrir de terre. Nous étions seuls tous les deux et il n’a même pas eu le temps de se recueillir sur la tombe de sa femme. Comme sur toutes les tombes d’indigents, on a planté un morceau de bois avec un numéro, sans nom... Dans ces rangées serrées, anonymes, il est bien difficile ensuite, de retrouver les siens.

Depuis six ans, monsieur Jaulin avait droit à la retraite et personne ne s’en était occupé. Quand je lui ai demandé pourquoi il ne s’en était pas inquiété, il m’a répondu : « Dans ma situation, vous voyez comme je vis, je ne croyais pas que j’avais droit à la retraite. » Il avait tellement honte qu’il ne se reconnaissait aucun droit.

Il est relogé dans un appartement privé, la commission logement ayant donné un avis défavorable : « Monsieur n’est plus apte à vivre en appartement. »

Je suis allée lui rendre visite dans ce logement décent et confortable. Il m’a simplement dit : « C’est bien, mais ma femme n’est plus là pour le voir ».

Sfia : Qui suis-je ?

Je suis arrivée à vingt-deux mois dans ma première famille nourricière. Je ne parlais pas, je ne mangeais pas, je ne marchais pas, m’a-t-on raconté. J’ai su plus tard que ce n’étaient pas mes parents. Je les appelais papa et maman mais ils ne me traitaient pas comme leurs propres enfants, je n’avais pas le droit de toucher au vélo de celle que je croyais être ma sœur et moi, je n’en avais pas. Une psychologue m’a dit : « Vous avez dû souffrir ! »

Il y a dans mon esprit un blanc que je n’arrive pas à combler. Sur mon acte de naissance n’est écrit que le nom de mon père et de son frère, un nom arabe. Ma première mère nourricière m’a dit que mes parents habitaient Villefranche-sur-Saône et qu’ils pouvaient venir me voir, mais ils ne sont jamais venus. Est-ce qu’elle disait la vérité ?

A quatorze ans, la DASS1 m’a changé de famille nourricière. On m’a dit que c’était parce que j’étais trop pénible. Plus tard, j’ai appris par le directeur de la DASS que l’école avait fait un signalement pour mauvais traitement. A l’école je n’apprenais rien. J’y faisais ce qui m’était interdit à la maison : jouer. J’habitais à trois kilomètres. Je ratais le car scolaire volontairement. Je rentrais à pied pour rester plus longtemps dehors...

C’est dur de porter un nom dont on ne connaît ni l’histoire ni la culture. On me croit musulmane mais je ne connais rien de cette religion. Un jour, en stage, quelqu’un m’a reproché de manger du porc, un autre m’a demandé si je faisais le ramadan. Je leur ai dit : « Vous ne connaissez pas mon histoire, j’ai peut-être un nom arabe mais je n’ai pas connu mes parents et j’ai été élevée par des Français. » Mon prénom, je ne sais même pas si c’est une déformation ou s’il existe vraiment.

Brigitte Duperray : Retrouvailles

« J’aimerais revoir mon père. C’est un besoin pour moi de savoir où il est, ce qu’il fait, s’il a arrêté de boire. Je le découvrirai peut-être sous un autre jour. » Je reçois cette lettre de Stéphanie dont les parents sont divorcés depuis six ans. A cause de l’alcool et de la violence, le père a été déchu de ses droits parentaux pour ses six enfants qui avaient alors de douze à deux ans. J’ai gardé contact avec lui pour qu’il ne se retrouve pas à la rue et ne prenne pas la route.

La mère, elle, s’est réfugiée près de sa famille à une centaine de kilomètres.

Je donne rendez-vous au père de Stéphanie à la maison Quart Monde pour une «affaire importante mais non urgente ». Il est là, ponctuel. Il devine tout de suite qu’il s’agit de ses enfants. « Stéphanie a dix-huit ans, elle veut te revoir. » Il me répond : « Bien sûr, je sais qu’elle a dix-huit ans. C’était le 3 septembre, j’ai pleuré. Je n’ai pas compris pourquoi on m’a jeté. Moi, j’ai été abandonné, je n’ai pas eu de parents ni de frère ni de sœur... Je me rappelle quand Stéphanie est née, je me suis dit : ça y est, tu es quelqu’un. La vie s’ouvrait devant moi, mais ce n’est pas possible, quand tu n’as jamais eu personne, tu dois rester sans personne. » Puis il parle de chacun de ses enfants...

Est-il d’accord pour voir sa fille ? « Ma fille demande à me voir, je suis son père, je n’ai pas à me dire si je suis d’accord ou pas. Remarque, ça me fait plaisir. Je me demande si ses études marchent, elle était au lycée professionnel. Je les ai toujours laissés tranquilles. Je me suis dit : s'ils sont heureux ainsi, tant mieux ! »

Stéphanie m’avait envoyé des photos des enfants. « Ils ont grandi, remarque-t-il, je ne reconnais pas Sophie, ses cheveux sont foncés, tous les autres ont mes cheveux... Oh la la, elle fume et se maquille ! Tout le monde dit que je n’ai fait que du mal... Je leur ai appris à rire pour ne pas souffrir. La souffrance, je l’ai. Le principal c’est que mes gosses réussissent. »

1er décembre. Stéphanie a pris le train de six heures et arrivera avec une copine à huit heures trente. Son père n’a pas d’argent pour prendre le train, il arrive en stop à six heures trente. C’est l’angoisse ! Il n’a pas dormi et a fait marcher son poêle à fond pour que ses habits soient propres et secs. Il me dit : « Tu vas lui parler et moi je reste en arrière. Si je vois que je ne lui plais pas, je repars. »

Lorsque Stéphanie arrive avec sa copine, il s’immobilise et crie « Stéphanie ! » Celle-ci se retourne. Il répète plusieurs fois : « Ce n’est pas ma fille, je ne la reconnais pas... elle est trop belle ! »

Stéphanie embrasse son père. Il demande des nouvelles de chacun : Sandrine est passionnée de danse, Sophie est l’intellectuelle de la famille et veut être avocate... Il me regarde : « Je t’avais dit qu’ils réussiraient. » Christelle est pénible, Sébastien est nerveux, quant à Jean-Philippe, le petit dernier, c’est une tête.

Nous laissons Stéphanie seule avec son père. Son amie me dit que Stéphanie non plus n’a pas dormi, elle avait très peur que son père ait bu... Au bout de deux heures nous les retrouvons. Il me dit : « J’ai bien discuté, elle m’a tout dit, c’est un beau jour ! » Et Stéphanie est soulagée : « Je lui ai tout dit, les copains, le shit, la tentative de suicide, le tatouage, j’avais peur qu’il soit déçu. Ca fait du bien, que d’émotions ! Mon père a vraiment changé, surtout au niveau du langage : avant il n’avait pas les mots. Maintenant je vais pouvoir mettre plein de choses au clair dans ma tête. »

Luyts : La nuit de Peter

Bruxelles. Sur le chemin du travail, j’achète un journal. Je ne m’étais jamais posé de questions au sujet de ces tas de journaux empilés, chaque matin, chez les marchands. Jusqu’au jour où je fis la connaissance de Peter et de Myriam et ce, juste avant la période ou ils furent expulsés de leur maison.

2h15. Une camionnette avec remorque s’arrête au dépôt. Il y a là entre mille cinq cents et deux milles kilos de journaux et de périodiques mis en paquets. C’est le milieu de la nuit.

Peter charge soigneusement son véhicule sous les lampes.

3h50. Peter y va doucement, la charge est lourde, les suspensions de la camionnette et de la remorque sont soumises à rude épreuve.

Il y a deux semaines, il a crevé un pneu alors qu’il était en pleine charge. Et il consomme beaucoup de diesel.

4h00. Peter entame le cheminement de cent kilomètres qui mène vers les vingt marchands de journaux de la tournée. A chaque arrêt, il faut décharger et l’on se retrouve quelques dizaines de kilos plus léger. Si tout va bien, tout va facilement. Il y a peu de circulation et ce n’est qu’à la fin du parcours que le trafic augmente.

7h00. Pour la plupart des gens, la journée commence. Peter, lui, arrive à la maison après cinq heures de travail. Juste le temps de voir les deux plus jeunes qui partent à l’école.

Il mange et il boit une tasse de café avec sa femme, Myriam. II téléphone à la société de livraison de colis afin de vérifier s’il n’y a pas d’autres paquets à transporter aujourd’hui. Ce n’est pas le cas. Alors il va dormir quelques heures.

9h00. Myriam nettoie et met de l’ordre pendant que son époux dort. Peter conduit Myriam à un centre de distribution de colis alimentaires car il n’y a plus d’argent. Au cours des deux semaines précédentes, ils sont allés quelquefois au centre public d’aide sociale (CPAS). Ils y ont trouvé une oreille bienveillante mais ils n’ont obtenu que des bons pour des colis alimentaires.

Peter a un statut d’indépendant. Les montants des factures destinées à son donneur d'ordre paraissent importants mais les frais de la camionnette, l’entretien, le carburant, le téléphone et l’assurance absorbent l’essentiel. Cette distribution nocturne lui rapporte environ quatre euros net de l’heure.

16h00. Myriam va aussi demander des vêtements dans un vestiaire car les dettes et les coups durs grignotent, sans pitié, leurs modestes revenus. Leurs deux fillettes vont, cette année, en classe verte. Pour cela, ils doivent verser, ce mois-ci, un premier montant de vingt-cinq euros. Et surtout, ils veulent absolument payer leur loyer. Le souvenir des deux mois où ils vécurent à la rue est encore vif. Grâce au logement retrouvé s’envole une partie du stress. Mais les lettres et les visites des huissiers réactivent les inquiétudes.

J’ai croisé le chemin de Peter, de Myriam et de leur famille.

Chaque matin, je paie un euro pour mon journal. Est-ce qu’un euro ne serait pas trop bon marché ? Et dans ce journal que j’achète chaque jour, je tombe souvent sur le terme « état social actif » : le principal remède contre la misère, c’est le travail, prétendent certains. Est-ce que je travaille plus que Peter ?

Marco Neirotti : « La plus grande douleur de ma vie »

 (La Stampa, Torino Cronaca, 26/03/03, extraits).

A Turin, un père menace de s’immoler par le feu pour obtenir d’élever son fils. Il se rend à un journaliste qui témoigne :

« Giuseppe, maintenant ouvrons la porte et sortons d’ici… »

Le briquet est là, inoffensif maintenant Il y a une demi-heure, Giuseppe voulait un journaliste pour pouvoir raconter son histoire : « Ils m’ont volé mon fils, la seule raison de vivre qui me restait. Et personne ne veut rester avec moi et m’écouter. ». Quand la porte s’ouvre, Giuseppe a les yeux d’un homme terrorisé. Physiquement, il est minuscule, trempé d’essence, bouleversé. « Qui sont ces gens dehors ? Que me veulent-ils ? Je ne sortirai pas d’ici ! » Maintenant, il ne veut plus s’immoler par le feu comme il le voulait encore quelques instants plus tôt. Il veut seulement s’épancher. Que quelqu’un s’assoie avec lui et écoute sa douleur de père. « Cela fait un an qu’ils ne me permettent pas de le voir. Vous vous rendez compte ? Un an. Et maintenant, ils disent que je ne dois plus m’intéresser à lui. C’est ce que pense le tribunal. Et moi, comment je fais ? C’est mon sang, c’est ma chair, et ils me l’enlèvent comme cela. ». Les larmes rident un peu plus les joues creuses, descendent jusque dans son cou rugueux, à peine essuyées par le dos de la main. « J’ai trouvé un travail avec mon frère. Je fais le boulanger. Je pourrais prendre soin de mon fils, je pourrais rester proche de lui, l’aider à grandir. Mais ils ne veulent plus que je le fasse. Je ne suis plus son père. Je dois l’oublier. Je dois faire comme s’il n’avait jamais existé ». L’avocate Anna Fusari, à quelques pas de là, insiste : « Nous irons en cassation, rien n’est perdu. Monsieur Giuseppe, ne faites pas de folies ». Mais les paroles des autres ne sont maintenant plus que des bruits de fond, qui n’arrêtent pas ses pensées. « Ils disaient que ma femme avait des problèmes. Qu’elle était mal, qu’elle n’avait pas toute sa tête et que moi, je n’étais pas un bon père. Alors ils ont pris l’enfant et l’ont emmené dans une communauté, mais il n’y était pas bien. (…) » Une caresse, un peu de confidence et de solidarité : Giuseppe, ce n’est pas là la voie à suivre pour résoudre la situation. Vous avez des fils plus grands. Vous avez des frères et des sœurs. La famille ne vous laissera pas tomber. A l’extérieur des toilettes, à l’instant, on n’entend pas un bruit. Le commissaire Marseglia a les nerfs tendus. Les pompiers sont là, à quelques pas, mais Giuseppe ne le sait pas, ne les voit pas, ne les imagine pas. « Les filles sont grandes maintenant. J’ai repris contact avec l’une d’entre elles il y a quelques mois. Mais cela fait tant d’années que nous étions sans contacts. Et puis, que puis-je faire ? Les juges ne m’accordent aucun crédit. Ils ne croient que les assistantes sociales. La parole d’un père compte pour rien. Maintenant je travaille. Et j’ai trouvé une personne qui peut s’occuper de l’enfant quand je ne suis pas à la maison. Mais tout le monde s’en moque ». Les vapeurs d’essence, après dix minutes, sont insupportables. Lui est à l’extrémité de ses forces. Giuseppe, sortons d’ici. Allons-nous en ensemble. Les policiers ne te feront rien, et puis nous nous occuperons de l’enfant. Allons-nous-en. La porte s’ouvre, nous partons ensemble. C’est fini. Giuseppe se laisse tomber sur un siège. « Je demande pardon à tous. Je ne voulais pas faire tout ce cinéma ».

Aurélie : Depuis que j’ai rencontré Philippe, mon compagnon...

Je n’ai pas aimé le temps de mon enfance. J’étais l’aînée, ma mère travaillait. Toute petite, j’ai dû m’occuper de mes frères et sœurs. Je faisais aussi la cuisine, le ménage, le jardin.

J’étais très seule, je n’avais aucune amie, je me sentais tellement différente des autres.

A treize ans, j’ai subi des chocs qui m’ont enlevé l’envie de vivre. J’ai alors passé ma jeunesse de foyer en foyer, de famille d’accueil en famille d’accueil. J’avais un immense dégoût de la vie.

A vingt et un ans, j’ai réussi à trouver un appartement et un travail, mais j’étais très instable, je cherchais l’amour, et lorsque je croyais l’avoir trouvé, à chaque fois j’étais encore plus malheureuse. J’avais peur de la vie, de ce qu’elle pouvait me réserver encore comme blessure.

Depuis que j’ai rencontré Philippe, mon compagnon, ma vie a changé. Avant lui, je prenais l’amour qu’on me portait pour de l’agression. Philippe m’a appris ce que c’est que la douceur, la tendresse, la gentillesse. Chez lui, ce n’est pas du calcul, c’est sincère.

Je ne peux oublier mon passé mais j’accepte de vivre avec car Philippe me soutient et me fait devenir une femme, même si ce terme me paraît drôle car à vingt-quatre ans, je me sens jeune et pas encore femme.

Philippe s’intéresse à moi, à ce que je suis, à ce que j’ai vécu et m’accepte comme je suis. La force de l’amour de Philippe est pour moi en quelque sorte une partie de moi. J’ai besoin de sentir sa présence. Ce bonheur, j’en profite.

On sort tous les deux, on va à la plage, au cinéma, au bowling ; on se promène... Des tas de choses que je ne croyais pas être pour moi. Je découvre le bonheur de s’ouvrir entièrement à quelqu’un, de trouver un plaisir serein près de lui.

Comme un bonheur ne vient pas seul, j’ai en même temps trouvé un travail qui me plaît : je suis chauffeur livreur en scudo-fourgon. Cela me passionne. Je rêvais d’être indépendante et surtout de conduire.

Bien sûr il reste des problèmes, des anciennes connaissances qui me mettent des bâtons dans les roues, un dossier de surendettement qui me suit et que j’essaie de résoudre.

Dans quelques temps, j’aimerais fonder une famille, avoir un enfant. Mais d’abord je veux profiter au maximum de la vie, je ne me sens pas encore prête à devenir maman.

Gabriel Yanogo : Chargé d’assurer la soudure

(propos recueillis par Grégoire Kantoucar)

J’étais souvent avec un ami nommé Issa. Presque toutes les années, il arrivait chez nous en saison sèche avec ses parents et leurs animaux. Les familles peulh viennent ainsi attacher leurs animaux dans un champ à la demande d’un propriétaire, qui en est le premier bénéficiaire puisque son champ est alors fertilisé par la bouse des vaches. Tous les matins, lui et moi nous conduisions les bœufs paître dans la brousse.

Issa avait perdu tôt sa mère. Il vivait avec son père et la nouvelle femme de celui-ci. Comme vous le savez, quand un enfant n’a plus sa maman à la maison, son père écoute beaucoup sa nouvelle femme. Aussi Issa n’était-il pas souvent à l’aise.

Au village, je n’avais jamais vu des gens quitter notre milieu ni entendu dire qu’ils allaient à Ouagadougou pour chercher du travail. Les seuls qui y allaient et en revenaient étaient ceux qui produisaient du charbon de bois à vendre en ville. Mais ceux que nous admirions étaient les Burkinabé revenant de Côte d’Ivoire avec de beaux vélos, signe de leur réussite. Cependant Issa et sa famille ne restaient pas en permanence dans notre village : ils avaient l’occasion de voir et d’entendre des choses que nous ne connaissions pas. C’est ce qui m’a donné de la curiosité.

Il y a une dizaine d’années, après la récolte du mil, Issa et moi nous avons quitté le village en cachette durant la nuit. C’était un projet que nous avions mûri dans nos têtes parce que Issa connaissait déjà Ouagadougou. Après une longue marche, fatigués, nous nous sommes débrouillés pour dormir dans une des huttes que Issa et ses parents avaient abandonnées en pleine brousse il y a longtemps. Le lendemain nous sommes allés au bord de la route et une benne qui transportait du sable nous a emmenés à Ouagadougou distant de trente-cinq kilomètres, pour deux cents francs.(Le franc CFA vaut trente centimes d’euro).

Si je vous dis d’où venait mon argent, vous allez être surpris Lorsque notre départ a été imminent, c’est-à-dire trois jours avant, je n’avais toujours pas un jeton en poche. Pour ne pas décevoir mon ami Issa, j’ai attrapé et vendu en cachette une poule de mon père. Celui-ci fut mis au courant de mon tour. Il se fâcha mais me demanda simplement d’aller restituer la somme et de lui ramener sa poule. Je n’ai pas obéi et le troisième jour, je suis parti discrètement.

Comme Issa avait déjà « fait » Ouagadougou, il savait bien où nous devions aller. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés chez un de ses parents peulh qui avait «fait » la Côte d’Ivoire. Après avoir effectué divers travaux, je suis reparti au village avec l’argent que j’avais pu économiser. A ce moment-là, les récoltes n’étaient pas encore rentrées, c’était la période de soudure et il n’y avait plus beaucoup à manger dans les familles...

Quand je suis arrivé, c’est à mon père et à ma mère qui cultivaient que j’ai donné cet argent. Ainsi ils ont pu acheter de la brisure de mil, qui est consommée par les gens lorsque la nourriture manque, même si d’ordinaire elle est destinée aux animaux. Mélangée aux feuilles, la brisure devient mangeable.

Cette année-là, où il n’y avait pas eu beaucoup de pluie, mes parents n’ont pas fait une bonne récolte. Comme ils avaient constaté mes prouesses en ville, ils m’ont demandé de repartir et d’y travailler comme j’avais fait. C’est ainsi que, quand les récoltes étaient mauvaises, ils faisaient appel à moi pour que je leur rapporte un peu d’argent.

Alain Genin : De la danse, de la musique, et de la timidité...

En septembre 2000, commençait la bibliothèque de rue à Urkupiña (Bolivie). Les enfants, timides, parlant à peine, venaient le samedi. On ne voyait que très peu de parents. Ce qui m’avait le plus frappé, c’étaient leurs joues et leurs mains brûlées par le soleil et le froid d’El Alto.

Les activités se sont développées le lundi, le jeudi et le samedi. Des animateurs venaient régulièrement pour la bibliothèque de rue et les ateliers dessins comme Cathy et Sébastien, professeurs au collège franco-bolivien. Olivier et Lise allaient dormir à Urkupiña, profitant de ces moments-là pour nouer des contacts avec les parents. Souvent des amis, séjournant en vacances ici, passaient du temps soit à la bibliothèque de rue, soit à l’atelier de peinture. Plus tard, des amis d’ATD Quart Monde/Bolivie se sont engagés pour le soutien scolaire, la bibliothèque de rue. Les enfants s’habituaient à eux, s’habituaient aussi à leur départ, même si quelquefois leurs yeux étaient remplis de tristesse. De « gringos », petit à petit, nous sommes devenus des amis.

Avec l’arrivée de Julieta et de Charo, d’autres contacts se sont noués et notamment avec les plus petits, souvent conduits par leur maman.

En mars 2002, Miguel Angel Estrella est venu donner un concert. Les enfants avaient préparé une chanson (El Lobito Bueno) qu’ils ont chantée plusieurs fois de suite, accompagnés au piano par Miguel Angel. Des parents étaient venus, un peu gauches ; la plupart découvraient un piano, un pianiste, de la musique classique. J’avais été marqué par leur retenue, leur timidité, la même que celle des enfants quand ils nous ont connus.

Après la venue de Miguel Angel, nous avons construit une nouvelle salle avec un espace pour le soutien scolaire, une salle d’ordinateurs, une salle pour les petits et une grande salle pour des expositions de peinture, théâtre, réunions. Cette construction a été pour beaucoup de parents un point de départ pour nous rendre visite, même si, au début, ils venaient timidement. Pour les enfants, c’était devenu leur maison. Beaucoup d’activités, beaucoup d’enfants. Vlady avait ouvert un labo-photo. Les parents passaient mais j’avais toujours le sentiment que leur timidité n’était pas dépassée, que la Casa de la Amistad restait un lieu ouvert mais sans aucune initiative aussi bien de la part des parents que des enfants.

En mars 2003, un groupe de sept femmes a commencé un atelier pour apprendre à tricoter des pull-overs. Elles ont pris l’initiative de se réunir deux fois par semaine à la Casa de la Amistad.

Lors du séminaire Tapori2, en juin/juillet 2003, une journée a été consacrée à peindre une fresque sur un des murs de la Casa de la Amistad. Pour accueillir les participants de ce séminaire, les filles avaient préparé une danse, aidées par un professeur. Durant des mois, Julieta a suivi ce groupe. Les enfants voulaient bien danser mais n’osaient pas. A chaque fois, Julieta devait aller les chercher et pratiquement les traîner à la Casa. Le dimanche 6 juillet quand les personnes sont venues à Urkupiña, les enfants ont dansé dans des costumes que Julieta avait loués. Ils ont dansé, oubliant leur timidité, ils ont dansé, encouragés par leurs parents.

Ce jour-là, je crois bien que la timidité des uns et des autres s’est envolée et le soir, lorsque tout le monde s’en est allé, les filles qui avaient dansé m’ont demandé : « Quand est-ce qu’on va de nouveau danser ? »

Un groupe de danseuses s’est formé pour le départ de Julieta. Elles ont pris l’initiative de répéter durant plusieurs semaines et de chercher des garçons pour danser Caporales et Morenada... ce qui n’a pas été une mince affaire. Antonia, une maman du quartier, les faisait répéter aidée par Avelina, une jeune d’Urkupiña. Finalement ils étaient une vingtaine à danser pour le départ de Julieta dans des costumes que nous avions loués. Antonia avait les larmes aux yeux en voyant ses enfants et me répétait : « Que c’est beau, que c’est beau ». Beaucoup de parents du quartier étaient là, émus de voir leurs enfants et les laissaient peut-être pour la première fois exprimer leurs sentiments.

La suite ? Nous continuerons à danser... Les parents vont faire des costumes et l’année prochaine, nous danserons pour la fête de la Vierge d’Urkupiña. Un groupe de musiciens s’est formé (huit enfants). Ils ont leur local et l’ont décoré à leur façon.

Il a fallu beaucoup de temps, beaucoup de courage aux enfants pour dépasser leur timidité. Ils savent que la Casa de la Amistad est leur maison, mais ils ont appris que la Casa de la Amistad est un lieu où ils peuvent prendre des initiatives et vaincre leur timidité.

Maria Rodrigues : Dolorès

Ce matin je suis passée à l’atelier où travaille Dolorès et nous avons décidé de nous rencontrer vers dix-sept heures dans un petit café du coin.

Nous sommes assises et nous avons pris une boisson. Comme chaque fois que nous nous rencontrons, Dolorès me dit : « Je veux aller à la Laje (pierre) de Lisboa3, encore cette année ». J’ai osé lui demander pourquoi elle tenait tellement à cette Laje. « J’aime y aller... je ne sais pas trop comment l’expliquer... cela me donne de la force. Mais le 17 octobre de l’année dernière, j’étais triste... Par hasard j’ai rencontré une personne de ma famille, le parrain de l’un de nos enfants... au début je me demandais si c’était bien lui... il était tellement usé par sa vie dans la rue... J’étais triste de le voir comme ça errant dans la rue en fouillant les poubelles. Je l’ai reconnu par la cicatrice qu’il avait au menton. Il y avait longtemps que je ne savais rien de lui. Il se traîne dans la drogue. Ça me faisait du mal de voir ses bras tout maigres et marqués par les piqûres. Quelque temps après, il est venu à Braga et m’a rendu visite. Alors il m’a demandé :

- Alors toi aussi tu connaissais déjà cette Laje ?

- Oui, je la connaissais.

- Moi aussi, je la connaissais déjà. Parfois j’y passe et je m’arrête pour la lire.

Dolorès insistait : «  Cette année je veux y retourner. Cela me donne de la force. »

Alors elle a commencé à me parler de sa fille aînée :

« En ce moment, ma fille qui a vingt ans vit tout le temps dehors et se drogue. Je ne sais pas quoi faire. Je suis usée par la souffrance. En plus elle est enceinte. Je ne sais pas de qui. Je garde déjà son premier enfant. Un jour elle a demandé à sa sœur la plus jeune :

- Est-ce que tu veux mon enfant ? Je te le donne.

- Je ne peux pas, parce que je veux un jour me marier, lui a-t-elle répondu.

Plus tard, je suis allée la voir et je lui ai dit : « Cet enfant, je vais le garder, celui-là aussi. Ce n’est déjà pas facile, mais cela fera un de plus. »

Ma fille aînée a commencé à perdre la raison quand elle était enceinte de son premier enfant. Elle a quitté la maison et s’est perdue. »

Dolorès souffrait en me disant tout cela. L’émotion et les silences se suivaient. Elle partait loin dans l’histoire de sa vie et cela a été un moment très dur à vivre !

« Les choses se sont compliquées dans la famille. Ma mère a beaucoup souffert de tout cela et a fini par se suicider. Je tenais beaucoup à ma mère et depuis qu’elle nous a quittés, je ne cesse de maigrir. »

Pour reprendre son élan et pour me donner l’impression de changer de sujet, Dolorès termine en me faisant rêver de son rêve : « J’aimerais tellement avoir une Casinha plus grande pour loger ma famille convenablement... quitter le quartier, habiter ailleurs. »

Notes

1 DASS : direction de l’Action sanitaire et sociale, en France.

2 Branche enfance d’ATD Quart Monde

3 Réplique de la Dalle à l’honneur des victimes de la misère, inaugurée à Lisbonne, en 1994, sous l’Arc de Triomphe de la Rua Agusta, lieu de célébration de la Journée du refus de la misère, le 17 octobre.

Pour citer cet article Auteurs multiples, « Fragments de vie », Revue Quart Monde, Année 2003, L'écriture de la vie, Dossier, mis à jour le : 18/07/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2063.