A la mémoire de onze enfants

Jean Moreno

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Jean Moreno, « A la mémoire de onze enfants », Revue Quart Monde [Online], 183 | 2002/3, Online since 01 March 2003, connection on 23 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2439

Cette plaque commémorative érigée en l'honneur des enfants fauchés par le train rapide Paris-Marseille témoigne de la souffrance de parents face à la mort de leurs enfants, souffrance non prise en compte pendant de longues années.

Habitant la cité Bassens depuis sa construction et militant d’ATD Quart Monde depuis 1972, Jean Moreno se rappelle :

Quand la cité Bassens a été construite à Marseille, au début des années 60, les HLM ont voulu mettre un mur tout autour de la cité, comme si nous étions des prisonniers. Nous, nous voulions bien un mur du côté de la voie ferrée Paris-Marseille, mais c’est tout. Alors, ils n’en ont pas construit du tout. Ils ont juste mis un petit grillage du côté du chemin de fer. De l’autre côté des voies, il y avait un terrain avec des vaches et ensuite l’école. En passant à travers le grillage, les enfants mettaient seulement deux minutes pour parvenir à l’école, alors que par la route, ça leur prenait un quart d’heure ! Alors... ! même si les parents faisaient attention...

Je me souviens du premier enfant fauché... Il avait accroché sa savate dans un rail. Nous avons protesté auprès du maire, mais nous n’avons pas eu de réponse. 11 enfants sont morts comme çà, avant que deux personnes de la municipalité se décident à venir voir et à faire construire ce mur de protection. Sans compter celui qui s’est fait écraser après être passé entre deux murs et celui qui est devenu fou après s’être couché entre les voies.

Les habitants ont décidé de poser une plaque sur ce mur. Au début, nous voulions demander de l’argent au maire. Puis nous avons tous décidé de faire une collecte pour la payer. Je me souviens d’une femme qui n’avait pas d’argent : elle a mis deux francs ! Le père Joseph est venu inaugurer cette plaque ; il est resté assis devant, tout pensif.

Quand les HLM ont refait les bâtiments, j’ai eu peur : la plaque avait disparu. En fait, ils l’avaient prise pour refaire les lettres. Ils l’ont remise avec des arbres autour et une protection.

Un jour, un gitan qui ne connaissait pas l’histoire a fait du feu sous la plaque. Je lui ai dit : « Tu ne respectes pas les morts que ça représente ». Son collègue a dit : « Tu as raison » et il a éteint le feu. Il faut toujours rappeler.

Cette plaque, c’est des souvenirs.

Ces petits, nous les avons connus, ils grandissaient avec nous.

Cela aurait pu arriver à mon fils si une femme ne l’avait pas retenu.

Il ne faut pas oublier.

1963-1976

A la mémoire des 11 enfants de notre cité, victimes de l’incompréhension de la société.

Ils ont payé de leur vie l’absence de ce mur de protection réclamé pendant 13 ans.

Cité Bassens 7-11-1976.

CC BY-NC-ND