Dossier

Aller vers les lieux où se fait palpable l’impuissance

Thérèse Ricard
  • publié en décembre 2008
Résumé
  • Français

« Le pauvre me parlait directement du cœur de moi-même »

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Index chronologique

2008/4
Texte intégral

C’était il y a longtemps. Je travaillais à l’alphabétisation dans un bidonville de Beyrouth, la Quarantaine. Je m’essayais à appliquer la méthode de Paulo Freire à une population de jeunes femmes chiites venues d’un Liban Sud sinistré sur le plan sécuritaire comme dans son économie. Le fruit amer de la guerre civile mûrissait. Les planteurs de tabac du Sud cherchaient à se faire entendre et nous allions avec nos alphabétisées participer à leurs manifestations. C’est dans cette expérience que j’ai rencontré une interrogation qui s’est plantée en moi : peu de chrétiens motivés dans leur foi aux côtés des appels des pauvres. Pire : le chrétien engagé dans une action pour les droits de l’homme a tendance à s’éloigner peu à peu de sa foi. Jeune religieuse franciscaine, je ne pouvais pas sortir indemne de cette expérience.

Continuant à avancer, je devais me demander : « Qui est Dieu ? Qui est-il pour moi ? » Et là, il s’agissait d’être vraie. Je ne me posais pas tant la question : pourquoi le pauvre ? qui est-il pour moi ? Parce que le pauvre me parlait directement du cœur de moi-même, de mon humanité faible et fragile, forte et solidaire, goûtant la gratuité et l’ouverture. Les hauts faits des grands, des « leaders », allaient nous entraîner bientôt tous dans les malheurs de la guerre. C’est d’eux que parleraient plus tard les livres d’histoire, alors que tous les pauvres au quotidien continuaient la survie de l’humanité.

Mais Dieu dit à Moïse : « J’ai vu la misère de mon peuple », « Va ». L’un et l’autre, ils ont marché avec le peuple de misère. Cette parole de l’Ecriture sainte m’a souvent soutenue et accompagnée. C’est la parole d’un Dieu libre à un homme libre. C’est de cette façon que je suis restée en quête de Lui.

Aller vers les lieux où se fait palpable l’impuissance des personnes et des groupes à qui est refusé tout pouvoir, en rencontrant leur liberté luttant au quotidien contre le destin, dans cet échange j’ai reçu un précieux cadeau : le souvenir dangereux de Jésus, de ses horizons larges, de son ouverture, de son Père et de son royaume qui sont là où nous vivons. Oui, j’ai reçu des horizons nouveaux, une ouverture, un émerveillement qui m’ont donné une autre compréhension ou expérience de Dieu.

Comme le dit saint François à la fin de sa vie, rappelant sa rencontre décisive avec le lépreux : « Ce qui m’avait paru si amer fut changé pour moi en douceur de l’âme et du corps. »

Notes

1 Le « Forum permanent sur l’extrême pauvreté dans le monde » est un réseau de personnes engagées qui veulent développer une amitié et une connaissance à partir de ce que nous apprennent les populations pauvres et très pauvres. Il est développé et animé par le Mouvement international ATD Quart Monde. Site Internet : www.atd-quartmonde.org

Pour citer cet article Thérèse Ricard, « Aller vers les lieux où se fait palpable l’impuissance », Revue Quart Monde, Année 2008, Les religions : leviers ou linceuls pour le combat des pauvres ?, Dossier, mis à jour le : 04/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2501.
Auteur

Thérèse Ricard

Thérèse Ricard, franciscaine, française, vit dans le monde arabe depuis plus de quarante ans, d'abord au Maroc, puis en Syrie, en Jordanie, et au Liban, toujours dans les milieux populaires et préoccupée par tout ce qui concerne les droits de l'homme. Avec une petite équipe, elle anime le centre Beïtouna à Beyrouth, lieu de proximité modeste mais actif, ayant pour projet d'accueillir, écouter, accompagner surtout ceux, de toutes cultures et religions, qui ne parviennent pas jusqu'aux services sociaux car ils sont trop marginaux. Les participants de Beïtouna font partie du Forum permanent sur l'extrême pauvreté dans le monde depuis 2002.1
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