N° 156, 1995/4   •  Se relier : une culture en ouvrage
Dossier

Le pari de la créativité

Fiona Nolan
  • publié en décembre 1995
Résumé
  • Français

L'acte de culture, c'est la capacité de sortir de soi-même et de communiquer. C'est aussi l'expression de son histoire et de ses valeurs.

Index

Index chronologique

1995/4
Texte intégral

La cité de Sheriff Street, construite dans les années 40, est le lieu de naissance de la troupe de théâtre « Les Belles du Balcon ». Ce nom vient du fait que tous les appartements ont des balcons. Les habitants peuvent ainsi communiquer, en bavardant avec leurs voisins, en regardant ce qui se passe en bas dans les cours ou en voyant les autres vaquer à leurs occupations quotidiennes connues de l'ensemble de la communauté.

Sheriff Street se trouve dans les vieux quartiers nord de Dublin, dans la zone de North Wall qui desservait traditionnellement le port et les docks. C'est l'une des. rares communautés existant encore à Dublin dont l'histoire remonte à des générations. La plupart des familles qui y vivent se connaissent, ont été amies - ou ennemies - ou apparentées et sont liées les unes aux autres par cette histoire commune.

Jusque dans les années 40 et 50, beaucoup d'hommes étaient employés directement ou indirectement par les docks pour charger ou décharger les navires arrivant dans le North Wall. Les femmes travaillaient souvent comme marchandes ambulantes, ouvrières, lingères ou femmes de ménage.

La mécanisation et la « conteneurisation » (usage de camions avec conteneurs entrant

dans et sortant directement des navires) ont rendu inutile le travail des dockers. D'où le chômage massif et le déclin des docks. Puis, d'autres industries ont également quitté la zone pour s'installer ailleurs, dans des sites disposant d'infrastructures meilleures et plus modernes. Ou elles ont elles-mêmes périclité.

Le gouvernement n'a rien fait pour susciter de nouvelles implantations industrielles dans la zone et les habitants de North Wall sombraient dans le désespoir.

Les gens de Sheriff Street éprouvaient encore les conséquences de ce désastre jusqu'au début des années 90. Le taux de chômage était estimé à plus de 80 % et nombreux sont ceux qui, parmi les habitants de North Wall, dépendaient des allocations de l'assistance sociale. Beaucoup de jeunes ont abandonné l'école et on constatait des problèmes de criminalité, de vandalisme, de drogue et de violence domestique.

Il y a peu de temps encore, la plupart des gens vivaient dans des logements sociaux très mal entretenus. Beaucoup estimaient que l'on avait délibérément négligé cette zone afin de disperser la communauté locale et d'amener les résidents à quitter les lieux. Cela ferait place nette pour un nouveau projet de développement de docks qui comprendrait un centre de services financiers, un centre de sports aquatiques sur la rivière et un complexe commercial haut de gamme avec bars et autres équipements.

Mais les habitants du quartier ne voyaient pas les choses ainsi. Ils souhaitaient rester et continuer à vivre avec ceux dont ils avaient partagé le meilleur et le pire durant des années. Ils voulaient des maisons et des infrastructures locales comme, par exemple, un lieu où se retrouver et mener des activités d'intérêt local.

En juillet 1986, des femmes organisèrent un sit-in qui dura plusieurs semaines. Cette manifestation devait empêcher la construction d'une centrale électrique prévue pour alimenter le service financier dont la construction constituait la première phase du programme de développement des docks. La centrale était construite sur l'un des sites choisis par la population pour les logements destinés aux habitants de Sheriff Street. Des négociations ont été alors entamées et des pressions exercées au niveau gouvernemental, notamment par le député Tony Gregory, lui-même originaire du nord de Dublin. Un programme de logements fut finalement accepté.

Ce fut l'époque où beaucoup de choses bougeaient dans la zone. Ainsi naquit le Centre des femmes de North Wall qui commença en 1986 un programme de cours de remise à niveau destinés aux femmes. Le centre leur offrait, en particulier aux mères d'enfants en bas âge risquant de rester isolées chez elles, la possibilité de se réunir, d'acquérir de nouvelles connaissances, de partager les difficultés et d'avoir accès à des activités qu'elles n'auraient pas eu la possibilité d'entreprendre.

Parmi ces activités, il y avait le théâtre créatif. Bien que les femmes ne se soient pas montrées très enthousiastes au départ, il est devenu depuis l'une des activités les plus populaires du centre. C'est une de ses réussites majeures. Avant, la plupart de ces femmes considéraient le théâtre comme une activité réservée à la classe moyenne, à laquelle participaient des gens disposant d'un bagage culturel particulier, et qui abordait des thèmes propres aux classes moyennes. C'était largement la réalité du théâtre de Dublin à l'époque.

En règle générale, les marginaux n'avaient pas normalement accès à ce genre d'activité culturelle. Quant à leur culture et à leurs valeurs propres, elles n'étaient pas habituellement représentées. Les médias donnaient de Sheriff Street l'image d'une zone où il ne fallait pas aller, peuplée de drogués, de criminels et d'adultes irresponsables n'ayant rien à apporter à la société. On disait que la communauté n'avait qu'à s'en prendre à elle-même si elle avait des problèmes et beaucoup de gens bien placés auraient aimé voir Sheriff Street disparaître du paysage. Le travail de la troupe de théâtre a contribué à contrebalancer cette image négative.

Première activité à être expérimentée dans le centre, le théâtre n'a pas été accueilli avec enthousiasme. Aux répétitions, je m'entendais souvent dire : « Ne déconne pas, Fiona. Moi, je ne marche pas, c'est débile ». Si je n'étais pas convaincue, par ma propre expérience, de la valeur de la créativité comme moyen de développement personnel et si je n'avais pas eu le soutien des organisateurs du centre, j'aurais sûrement abandonné. Mais ni ces femmes, ni moi n'avons abandonné et, très vite, leur réaction initiale a fait place aux éclats de rire, puis au sentiment qu'il y avait là quelque chose qui pourrait améliorer leur vie.

Elles s'amusaient et cela leur permettait de rompre avec les tensions de leur vie quotidienne. Elles commencèrent à percevoir que le théâtre pouvait être un moyen de s'exprimer, qu'elles n'avaient nullement besoin d'atteindre un haut niveau de culture pour y participer. Elles étaient bonnes et cela leur a donné la possibilité de se représenter telles qu'elles souhaitaient être vues.

Au fil des années, un noyau s'est formé et s'est donné le non de « Belles du Balcon ». Ces femmes ont abordé de nombreux sujets touchant à leur vie quo­tidienne, du travail au noir au système d'assistance sociale. Elles se sont penchées sur leur histoire et leurs propres valeurs et ont présenté le fruit de leur démarche à l'ensemble des habitants de la zone mais aussi à d'autres communautés et à des particuliers intéressés. La troupe a percé et a maintenant acquis une certaine notoriété grâce à ses représentations et au documentaire réalisé pour la télévision. Une ou deux fois par an, ces représentations constituent des événements majeurs de la zone et les gens y assistent en masse. Les Belles du Balcon ont donné une image positive des gens de Sheriff Street.

En janvier de cette année 1995, elles ont créé une pièce pour un colloque réunissant des professionnels et des usagers des services de santé. Elles mettaient en scène l'expérience des femmes marginalisées dans les services de maternité. La réaction des professionnels et des usagers a mis en lumière le pouvoir que détient le théâtre pour donner vie et réalité à ces questions.

Durant les dix-huit derniers mois, huit femmes ont animé des sessions de théâtre créatif qui s'adressaient à 80 enfants de la zone. L'élan est venu des femmes elles-mêmes qui avaient vu à quel point elles avaient gagné en confiance et en capacité grâce au théâtre. Elles souhaitaient donner cette chance aux enfants de la zone.

Avec le programme « Horizon », nous avons mis au point, pour la communauté, un plan de formation d'animatrices d'activités théâtrales. Cette formation fait appel aux capacités, compétences et expériences des femmes elles-mêmes et leur apporte soutien, suivi et appui administratif dans leur travail. Quatre des huit femmes ont continué à se former à l'extérieur, tant pour les activités théâtrales que pour la direction d'acteurs, ce qui était inimaginable il y a huit ans. Les réactions des parents, des professeurs et des enfants eux-mêmes sont très encourageantes. Les femmes ont apporté une émulation positive aux enfants qui les considèrent comme des personnes capables et talentueuses et comme des guides, ce qu'ils aspirent à devenir.

Je crois que les Belles du Balcon, en représentant la culture locale et en donnant à d'autres l'occasion de partager cette représentation, ont largement contribué à faire émerger une confiance nouvelle qui fait dire à Sheriff Street que les choses vont s'améliorer, que les gens ont quelque chose à donner et qu'ils ont quelque chose à dire concernant leur propre avenir. Il n'est pas facile de mesurer toutes ces avancées qui résultent de ce travail, aux niveaux des autorités locale et nationale.

Pour finir, je laisserai la parole à ces femmes elles-mêmes. Elles ont partagé comment elles voyaient leur vie avant et après leur participation au groupe.

« Avant, j'avais peur de jouer. Maintenant je sais à quel point j'ai appris ; maintenant je ne me dégonflerai plus. Je fais tout ce que je peux ». « Les gens à l'extérieur de la zone nous reconnaissent parfois. Ils nous demandent : “ C'est vous qui étiez à la télé ? ” ou ils reconnaissent le nom : Belles du Balcon de Sheriff Street. Ils disent : « Qu'est-ce qu'ils ont bien joué ! » Le théâtre vous permet d'exprimer ce que vous ressentez au lieu de le refouler. » « Avant de jouer avec les Belles du Balcon, j'attendais de me marier, d'avoir des enfants ; c'était la voie toute tracée. Maintenant, je crois que tout peut arriver. J'ai des choix devant moi, j'ai de l'espoir. Avant, j'aurais eu la même vie que ma mère. » « Je pense que d'autres nous regardent et disent : « Voilà ce que des gens peuvent faire ». Nous sommes fiers de nous. » « Il faut que vous ayez confiance et que vous vous donniez au travail avec les enfants. Pour vous et pour eux. Les enfants nous regardent. Ils veulent être comme nous. » « On nous appelait “ enfants déshérités ”. C'est fini maintenant. Des étudiants viennent nous voir pour apprendre ».

Aujourd'hui, la seconde des trois étapes du programme des constructions est pratiquement terminée. L'année prochaine, à pareille époque, Sheriff Street ne sera plus reconnaissable. Ce sera une autre partie de l'histoire du quartier, avec ses avantages et ses inconvénients. Mais cette communauté, pleine d'espoir, regarde vers l'avenir et les Belles du Balcon ont leur part dans cette histoire.

Pour citer cet article Fiona Nolan, « Le pari de la créativité », Revue Quart Monde, Année 1995, Se relier : une culture en ouvrage, Dossier, mis à jour le : 27/07/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2973.
Auteur

Fiona Nolan

Fiona Nolan a fait des études en arts, en sciences de l'éducation pour adultes et en psychothérapie de groupe. Dans le cadre du développement social des quartiers, elle travaille depuis treize ans auprès des populations très défavorisées, utilisant le théâtre, la musique, l'expression corporelle pour favoriser le développement personnel et la créativité.