Une journée pour réfléchir

José Maria Gil Roblès Gil Delgado

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José Maria Gil Roblès Gil Delgado, « Une journée pour réfléchir », Revue Quart Monde [Online], 149 | 1993/4, Online since 01 April 1994, connection on 09 August 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3338

(..) Pourquoi l’ONU a-t-elle pris la décision de faire du 17 octobre la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté ? (...)

Le premier argument est que l’éradication de la pauvreté et de la misère dans tous les pays, spécialement dans les pays en voie de développement, est devenue une des priorités du développement pour la décennie 90. Le problème est effrayant : en Europe occidentale, l’une des régions les plus développées du monde, il y a 50 millions de pauvres, dont 8 millions vivent dans la misère, en situation d’extrême pauvreté. Aux Etats-Unis, le chiffre officiel est de 37 millions de pauvres. Et que dire du Tiers Monde ? Le développement n’a pas de sens s’il ne conduit pas à l’éradication de telles situations. Dans une période d’incertitude et de révision des mécanismes de protection sociale, il faut se rappeler cet objectif, qui est de ne pas gérer au mieux la misère, mais de la détruire.

Éradiquer la pauvreté et la misère suppose en effet - et c’est le second argument évoqué par l’ONU - une mobilisation de l’opinion publique. La misère est un défi à la cohésion de l’humanité. Son éradication n’est pas affaire de spécialistes ou de gouvernements, mais l’affaire de tous. Elle suppose une action politique, ainsi qu’une démarche de la société civile sous de multiples formes : volontariat, travail social, organisations humanitaires, etc. Un tel effort de solidarité ne peut aboutir qu’avec l’impulsion et le soutien de l’opinion publique.

En plus de ces deux arguments, l’assemblée générale de l’ONU en énonce un qui se réfère plus concrètement au choix de la date, à savoir que « certaines organisations non gouvernementales, à l’initiative de l’une d’elles » ont adopté dans de nombreux pays le 17 octobre comme Journée mondiale du refus de la misère. L’organisation en question, c’est le Mouvement ATD Quart Monde, une des nombreuses associations actives sur notre continent. A son invitation,100 000 personnes se sont rassemblées, il y a six ans, le 17 octobre 1987, sur le parvis des Libertés et des Droits de l’homme, place du Trocadéro à Paris, pour exprimer leur refus de la misère. Ce jour-là fut inaugurée une dalle commémorative des victimes de la misère sur laquelle est affirmée la conviction que la misère n’est pas fatale.

Né en France d’un père polonais émigré, au chômage, et d’une mère espagnole, connaisseur de l’extrême pauvreté pour l’avoir vécue toute son enfance, le père Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, a réussi à mettre en lumière que pour sortir de la misère, il fallait pouvoir retrouver la confiance en soi, le sens de sa dignité, sans quoi il est impossible de casser le cercle infernal de la pauvreté, de la violence, de la peur et de l’ignorance. Mettre en route ceux qui étaient pris dans ce cercle, soutenir leurs efforts pour en sortir et faire entendre leur voix dans toutes les instances nationales et internationales, tels furent ses objectifs et son engagement (…)

Mais il ne suffit pas que les institutions l’aient compris. Le 17 octobre doit être un jouir de réflexion pour toute la société, particulièrement les riches sociétés occidentales, parce que la misère est non seulement une violation des droits des plus pauvres, mais aussi une atteinte à la dignité de tous, car nous faisons partie d’une humanité qu’il ne faut pas cloisonner.

José Maria Gil Roblès Gil Delgado

Député européen, Président du Comité Quart Monde au Parlement européen

CC BY-NC-ND