A propos de Maastricht : Si l'accord se faisait sur le refus de la souffrance des pauvres ?

Jacqueline Chabaud

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Jacqueline Chabaud, « A propos de Maastricht : Si l'accord se faisait sur le refus de la souffrance des pauvres ? », Revue Quart Monde [En ligne], 144 | 1992/3, mis en ligne le 05 février 1993, consulté le 05 octobre 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3569

Dans la rue, cette femme jeune, au visage avenant, est une passante parmi d'autres. Interrogée sur ce qu'il lui faudrait pour se sentir plus européenne, elle n'a pourtant pas hésité un instant à répondre : « Me sentir française. » C'était lors d'une enquête sur l'Europe, menée par les membres des universités populaires du Quart Monde réunis à Pierrelaye, en juillet dernier.

Pareille réponse ne surprit personne. Elle rejoignait chacun, Belge, Français, Luxembourgeois ou Néerlandais, au plus profond de son être. Les uns, qui sont mis, à vie, comme en quarantaine à cause de la misère, ont su faire comprendre leur souffrance aux autres, qui vivent hors pauvreté. Leur refus commun de cette souffrance les entraîne vers une vraie Europe des hommes. Au cours de l'échange qui suivit le dépouillement de l'enquête, cette femme remarquait : « Pour apprendre une autre langue, il faudrait déjà  connaître la sienne ! » Une orfèvre en la matière, puisqu'elle ne sait pas écrire. La réflexion s'est étendue aux enfants : aucun adulte en grande pauvreté ayant répondu à cette enquête n'a d'enfant qui apprenne une langue étrangère, discipline inexistante dans l'enseignement spécial.

A supposer que cette réponse ait été recueillie dans la rue pour un institut de sondage, n'aurait-elle pas été mise au rebut ? Comme émanant d'une immigrée non concernée par l'enquête. Ou comme dénuée de toute signification. N 'est-ce pas ainsi que, faute de se donner les moyens de comprendre l'expérience des très pauvres, on évacue et leur pensée et leur participation à l'avenir ?

Jacqueline Chabaud

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