S'ils vivaient ce que j'ai vécu ...

Chantal Lepied

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Chantal Lepied, « S'ils vivaient ce que j'ai vécu ... », Revue Quart Monde [Online], 143 | 1992/2, Online since 05 August 1992, connection on 24 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3604

Marchienne-au-Pont, le 19 avril 1991

Monsieur Enrique Baron Crespo

Président du Parlement Européen

rue Béliard 93

1040 - Bruxelles

Monsieur le Président,

Je m'appelle Chantal Lepied. J'habite à Marchienne-au-Pont (Charleroi), en Belgique. Je suis mère de 8 enfants. Depuis toujours, je me bats pour leur assurer un avenir.

Je fais appel pour que ce qui m'est arrivé ne puisse plus jamais arriver à une famille.

J'ai tenu ménage avec un belge pendant 18 ans. Du jour où j'ai décidé de le quitter, j'ai tout perdu. Avec 6 de mes enfants, je suis restée à la rue pendant 1 an et demi, d'octobre 1988 à mars 1990.

J'ai tout perdu. Ma fierté et ma dignité. Ma nationalité. Ma sécurité d'existence. L'école et l'avenir de mes enfants. Le logement pour ma famille.

Tout homme a pourtant le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine.

Je suis belge parce que mon père était belge, né en Belgique. En 1969, je me suis mariée en France, avec un français. Sans le savoir, je suis ainsi devenue française.

Quelques mois après mon mariage, nous sommes venus habiter en Belgique, à Thy-le-Château. Après 2 ans, nous nous sommes séparés et je ne sais pas ce que mon mari est devenu. Je me suis mise en ménage avec un belge.

En 1976, nous sommes allés en France avec 2 enfants. J'en ai encore eu 6 autres.

En 86, nous sommes tous revenus en Belgique, à Couillet. Comme nous n'étions pas mariés, et que je n'avais pas de revenus personnels, j'avais reçu une carte d'identité à renouveler tous les 3 mois.

En octobre 88, nous nous sommes séparés, mon mari et moi. Avec les 6 enfants qui étaient encore avec moi, je me suis retrouvée sans argent et sans logement. J'ai demandé l'aide du CPAS. On m'a dit que je n'avais qu 'à ne pas quitter mon ami, et je n'ai pas été aidée. Je suis partie chez une amie, qui m'a recueillie quelques temps.

L'office des étrangers m'a repris ma carte d'identité car je n'avais plus de domicile. Aussi, les autres CPAS n'ont pas voulu m'aider non plus. Je n'ai plus touché les allocations familiales. On a voulu placer mes enfants. On a voulu nous faire partir en France. Je ne me suis pas laissée faire. Mais je suis belge, ma famille est en Belgique, nous voulions rester en Belgique. Alors, jusqu'en mars 1990, on a été à gauche et à droite, sans argent, sans logement. J'ai voulu aller dans un Foyer Familial, ils n'ont pas pu me prendre par ce que je n'étais pas aidée par le CPAS. Les logements sociaux ne voulaient pas nous accepter.

On a vécu dans des cabanes, dehors, chez des copines, sous un camion... Les portes étaient toujours fermées. On a dû voler pour manger. Sans papiers d'identité, les écoles refusaient mes enfants. On a été abaissés, on a été salis. On m'a même humiliée. Alors que, quand même, une maman qui se bat pour ses enfants n'est pas une mère indigne. Je suis plutôt une mère poule : je les ai toujours protégés derrières mes ailes. Des gens ont eu des comportements qu'ils ne devraient pas avoir, ils ne se rendent pas compte des conséquences. S'ils vivaient ce que j'ai vécu, ils comprendraient et je suis sûre que beaucoup de lois seraient changées.

Heureusement, j'ai fini par rencontrer madame la Juge de la Jeunesse, qui a compris. Elle a tapé sur la table et d'un jour à l'autre, j'ai obtenu du CPAS un  logement provisoire et un  secours.

Avec l'aide d'autres personnes, j'ai obtenu le minimex, et une demande d'allocations familiales est en cours.

Mais ce n'est pas fini. Je ne sais pas encore si j'obtiendrai mes allocations familiales, j'ai besoin d'une dérogation car je ne peux pas prouver 5 ans de résidence en Belgique. Pour mon logement, j'ai reçu le renom du CPAS. Le 28 décembre, j'ai reçu l'ordre de quitter la Belgique parce que je n'avais pas de ressource.

Mes enfants, maintenant, quel avenir ont-ils ? Ils ont perdu 2 ans d'école. Ils vont en classe avec des élèves plus jeunes qu'eux, ils se sentent ridicules, ils ne veulent plus y aller. Et est-ce qu'ils pourront continuer seulement ? Ils savent que leur carte d'identité n'est plus bonne, ils veulent la jeter. Pour qu'ils puissent manger convenablement, les plus jeunes sont placés, je ne les vois plus que le week-end et en vacances.

De ne pas savoir si demain, on ne sera pas à la rue, on a une vie sans lendemain, on est toujours stressé. Le caractère des enfants s'en ressent. Ils ne veulent plus rien faire. Ils deviennent agressifs, rebelles, ils répondent. Moi, j'ai perdu ma gaieté, je me sens vieille, j'ai l'impression d'avoir le double de mon âge. Quand ça ne va pas, on se sent sans force, on a envie de tout abandonner. Il y en a qui se mettent dans la bouteille à cause de cela. Si je continue à me battre, c'est pour mes enfants.

Les enfants ont droit à avoir de la sécurité. Aller à l'école et rentrer à la maison, savoir qu'ils auront au moins une tartine à manger, une tasse de café , un cher eux.

Ce qui m'a le plus humiliée, c'est d'être traitée en étrangère dans mon propre pays.

Ce n'est pas normal, quand on fait partie de l'Europe, qu'il y ait des conditions de résidence pour le minimex, pour les allocations familiales. On  en  a besoin pour assurer la sécurité de ses enfants et pouvoir les éduquer.

Cet appel, je le fais pour que toutes ces familles pauvres qui se cachent par peur des gens qui ne prendraient pas ça du bon côté. Il est plus humiliant d'être regardée de travers que de vivre dehors.

CC BY-NC-ND