N° 139, 1991/2   •  Les parents, source d'avenir
Dossier

S'approprier des identités collectives

Jean Toussaint
  • publié en mai 1991
Résumé
  • Français

Le partenariat des parents pour l’avenir des enfants n’est pas un en-soi. Il faut peut-être distinguer la volonté d’ouvrir un meilleur avenir à ses enfants (on pourrait presque dire que c'est l’amour) et les moyens, les conditions pour permettre à cette volonté de s’exprimer.

Index

Index chronologique

1991/2
Texte intégral

Je crois bien n’avoir jamais rencontré de familles ne portant pas très profondément en elles cet amour de leurs enfants, cette volonté de les voir se préparer à une vie meilleure que la leur. Par contre, j’ai souvent rencontré des parents prisonniers de la misère. La misère est une prison : elle occupe toujours l’esprit pour savoir comment survivre et colle à la peau à cause du regard des autres. Les contacts avec le monde finissent par se résumer à la misère, et aux responsabilités à pendre : il faudrait chercher un travail ou trouver un stage, déménager ou faire des travaux dans la maison, ne pas héberger d’autres, arrêter de boire… Emprisonné dans ce rôle, l’être social, le citoyen disparaît. Le drame de la misère, c’est qu’elle fait disparaître l’homme et ne laisse place qu’à un partenariat insensé. Comme Mme Rousseau, cette jeune mère de famille de vingt-sept ans. Elle a cinq enfants, deux d’une première union et trois avec son mari actuel. Tous ses enfants sont placés, et à chaque fois que nous la rencontrons, elle redit : « J’ai été placée toute mon enfance, je n’ai rien appris. Aujourd’hui, je vis dans la misère. Je veux que mes enfants aient une autre vie que la mienne. Mais pour cela, il ne faut pas qu’ils aient une enfance malheureuse comme moi. Il faut qu’ils puissent connaître leur famille, grandir dans leur famille. C’est ce qui se passe quand on est enfant qui est le plus important dans la vie. » Voyant tous ses enfants reprendre le même chemin qu’elle, elle décide, après l’accouchement de son dernier enfant, placé à la naissance, de se faite stériliser. Le dernier geste de partenariat, de responsabilité plutôt, qui lui restait possible pour que ses enfants ne soient pas condamnés à vivre dans la même misère qu’elle, fut de mettre fin à sa capacité d’enfanter. Dans son contexte, n’est-ce pas accepter de mettre fin à son existence en tant que mère ?

Retrouver existence

Briser l’exclusion, l’enfermement de la misère, permettre aux mères et aux pères, aux femmes et aux hommes du Quart Monde, de retrouver existence parmi les hommes, toutes les familles que nous rencontrons nous disent combien c’est vital.

Ainsi, M. Soval nous explique : « Enfant, j’ai été placé à l’Assistance publique. J’ai dû attendre l’âge de trente ans pour connaître ma famille. On a dormi dans un bois avec ma femme et ma fille. Puis une assistante sociale s’est occupée de nous. Mais après quelques nuits d’hôtel, ma femme est partie dans un foyer avec le bébé, et moi à l’Armée du Salut. Puis on nous a relogés dans un logement de deux pièces. On devait y rester trois mois, on y est resté sept ans pendant lesquels la famille a grandi. On a eu cinq enfants, toujours dans deux pièces. Sept ans sous surveillance par l’éducateur, les assistantes sociales, le juge pour enfants… Sept ans à devoir toujours compter, et toujours demander, à toujours avoir des réflexions : « Est-ce que vous avez payé telle facture ? » « Pourquoi avez-vous encore un enfant ? » Je travaillais à donner un coup de main sur les marchés, pour ramener un peu de nourriture. Mais pour les autres, cela ne comptait pas, ce n’était pas un vrai travail. C’est vrai que, quand on n’a pas assez à manger, les enfants en souffrent. Mais quand on nous répète toujours la même chose : « Il faut trouver du travail, il faut que les enfants grandissent bien. Vivre à sept dans deux pièces, cela ne va pas. » Alors, c’est l’angoisse. On se cache. On se renferme sur soi-même. On voyait que le bébé ne grossissait pas bien, mais on ne voulait plus aller à la PMI. Et puis un jour, c’est la police qui est venue et qui l’a emmené. Heureusement, ils ont vu que l’enfant n’avait rien et ils nous l’ont rendu. Mais dans un tel événement, la mère en prend un coup. Elle est tombée malade à cause de cela, elle l’est encore aujourd’hui. C’est cela la misère, ne pas pouvoir être libre. Devoir toujours demander, toujours compter. Et puis, il y a la honte, la honte de tout, jusqu’à la honte de mettre tes enfants à l’école en sachant que tu ne travailles pas et qu’on te voit récupérer sur les marchés. Aujourd’hui, ma situation n’a pas beaucoup changé. Mais je peux parler parce que j’ai rencontré des gens avec qui je suis en confiance, qui essaient de me comprendre. Si on retrouve la confiance, on peut sortir, on peut discuter avec des gens. Je peux aller à la mairie, expliquer mon projet pour le travail. Je donne des coups de main à l’école de mes enfants, pour les kermesses, les fêtes de l’école, et je participe aux réunions de parents d’élèves. Je parraine un monsieur qui est aveugle. Il vient manger tous les mois avec nous. Et je vais à Lourdes avec lui chaque année. »

De fait, alors qu’il y a quelques années, la famille était toujours renvoyée à ses manques, aujourd’hui la directrice et les institutrices de l’école disent combien elles sont impressionnées par la façon dont les parents se battent pour l’avenir de leurs enfants. Font-ils plus d’effort qu’auparavant ? Ou, plus simplement, les parents n’ont-ils pas trouvé la possibilité de rejoindre la communauté humaine que forme un quartier ?

Appartenir à un milieu

Mais il semble que pour les familles les plus pauvres, acquérir cette reconnaissance sociale, sorte de « premier droit de l’homme », passe par la prise de conscience d’appartenir à un milieu, par la possibilité de se reconnaître dans d’autres et de s’approprier une identité collective.

En réfléchissant à la liberté dans le cadre des Universités populaires du Quart Monde, les adultes ont affirmé avec force que le Mouvement ATD Quart Monde était le deuxième espace de liberté, après la famille : « La seule personne avec qui on peut parler vraiment, qui peut vous aider, c’est la personne qui a connu la misère comme vous. Autrement, ce n’est pas vrai, on ne peut pas comprendre. » Ces Universités populaires sont un extraordinaire lieu d’identité, comme en témoignent souvent ceux qui y viennent pour la première fois : "J’avais préparé par écrit ce que je voulais dire, mais d’autres l’ont déjà dit avant moi." « C’est extraordinaire, on dirait qu’on a vraiment vécu la même chose. » « Je me suis rendu compte que je n’étais pas tout seul à vivre cette misère, qu’il y en avait d’autres encore plus pauvres que moi, et qu’on pouvait lutter. »

Ainsi, M. Fovarque, dont les enfants sont placés depuis environ dix ans. Les travailleurs sociaux souhaitent qu’il les reprenne, mais disent qu’il est écrasé par sa situation, il n’entreprend rien pour cela, malgré leurs efforts. Au cours d’une Université populaire, où nous avions invité des assistantes sociales, M. Fovarque entend des parents, parfois même plus marqués physiquement par la misère que lui, exprimer leur combat par rapport à leurs enfants placés. Ils disent, parfois même avec virulence, leur sentiment d’injustice devant la non-reconnaissance de leurs efforts. M. Fovarque reste marqué par cette rencontre. Il a compris que les droits sont vraiment pour tout le monde et que lui aussi peut les exercer. Quelques semaines plus tard, les services sociaux nous contactent, agréablement surpris par le changement de M. Fovarque. Il entreprend des démarches, renoue des contacts pour reprendre ses enfants, et se montre même exigeant pour le service social.

Cet espace de liberté, ce lieu d’identité, permet de pendre conscience de ses droits, et de faire l’apprentissage de l’expression, ce qui va de pair avec l’approfondissement de sa pensée.

Cet apprentissage se fait habituellement de façon diffuse, à travers l’éducation dans une famille ouverte sur les relations sociales, dans une école qui est aussi lieu de rencontre et où l’on a des amis, dans une entreprise ou un syndicat où l’on a des camarades de travail. Sans possibilité de faire cet apprentissage dans des lieux de liberté qui permettent l’approfondissement de la réflexion personnelle et de moyens d’expression, le partenariat des plus pauvres ne peut que rester clandestin.

Trouver un sens à sa vie

Une aspiration fondamentale pour les familles qui ont souffert et souffrent encore de la misère est que toute cette souffrance ne soit pas vaine, qu’elle soit reconnue, et utile pour d’autres. Ce n’est pas par hasard que M. Billoray a choisi de s’exprimer devant un magistrat, représentant pour lui la justice ; il était de ceux qui doivent entendre le message de sa vie, pour que la souffrance et les injustices puissent devenir force de changement. Ou Mme Dumont qui nous interpelle : « Mais que faites-vous de tous les témoignages que je dis ? ».

Cette possibilité de donner sens à sa vie, d’être pleinement citoyen, est souvent primordiale pour les familles de la misère. Il ne s’agit pas là d’être simplement inséré dans son quartier, mais de pouvoir participer à un élan collectif, à une marche de l’humanité vers plus de justice.

Pour citer cet article Jean Toussaint, « S'approprier des identités collectives », Revue Quart Monde, Année 1991, Les parents, source d'avenir, Dossier, mis à jour le : 20/11/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3766.
Auteur

Jean Toussaint

Jean Toussaint, né en 1959, marié. Après avoir été pendant plusieurs années officier de la marine marchande, il devient volontaire du Mouvement ATD Quart Monde en 1980. De 1983 à 1985, il habite dans une cité de transit à Reims, puis rejoint l’équipe de Centrafrique. A Lille, depuis fin 1986, il est actuellement responsable de l’Université populaire du Quart Monde (Nord-Pas-de-Calais.)