Ecrire pour comprendre les plus pauvres

Fabienne Lazare

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Fabienne Lazare, « Ecrire pour comprendre les plus pauvres », Revue Quart Monde [Online], 136 | 1990/3, Online since 05 February 1991, connection on 24 June 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3850

L’écriture quotidienne permet d’approfondir le regard que nous portons sur les autres. Les volontaires du Mouvement ATD Quart Monde se sont engagés à noter quotidiennement ce qu’ils voient et ce qu’ils entendent des plus pauvres pour échapper aux interprétations trop hâtives et décoder leur expression. C’est une démarche essentielle à la communication avec ces populations mal connues sur qui pèsent tant d’étiquettes et de préjugés.

Index de mots-clés

Ecriture, Connaissance

A mon arrivée dans le Mouvement ATD Quart Monde, le père Joseph Wresinski me demandait de partir en colonie avec les enfants de la cité promotionnelle d’Herblay. A la fin du séjour, le Mouvement m’a demandé d’écrire ce que j’avais découvert de chaque enfant.

Je me souviens de ce premier écrit, j’avais en tête toutes mes découvertes et même s’il m’était difficile de les mettre en ordre, j’avais vraiment envie de dire ce qui m’avait frappée durant ce séjour et j’aimais me soutenir des enfants. Ces quelques jours consacrés à l’écriture ont été très importants, mais à ce moment-là, je ne me rendais pas compte que j'entrais dans une longue histoire.

J’ai commencé à écrire régulièrement en Belgique. Je savais alors l’importance de l’écriture qui faisait partie d’un engagement avec les familles très pauvres que je découvrais.

En premier lieu, le fait d’écrire tous les jours m’a amenée à être plus précise. Lorsque je voulais dire quelque chose sur un enfant, je me rendais compte que je ne savais ni son prénom, ni son, âge. J’ai commencé d’abord à demander aux familles de m’aider à les connaître, à bien écrire leurs noms, à me souvenir du prénom des enfants… Par la suite, j’ai découvert de plus en plus combien la misère peut amener l’incohérence dans jeune vie et combien cette précision était quelque chose que nous devions aux familles. Il faut sans cesse se le redire.

En Belgique, une partie de mon travail consistait à aider les sœurs infirmières travaillant à Molenbeck, un quartier de Bruxelles. Je me souviens, entre autres, de M. P. J’allais lui faire des pansements matins et soirs, mais lui ne se soignait pas. Il oubliait régulièrement de prendre ses comprimés ; le matin je trouvais les pansements sales de la veille qu’il n’avait pas brûlés. J’agissais en professionnelle et commençais à m’énerver. Pourquoi ne voulait-il pas se soigner ? Face à lui j’étais constamment en échec par rapport à mon  métier d’infirmière.

J’ai appris à observer ce qui m’entourait et un jour je notais que sur la table de nuit de M.P. il y avait un chapelet. Je ne suis pas croyante, mais le fait d’écrire cela m’a permis de me questionner. M.P. était autre chose que ces deux jambes à soigner et qui ne guérissaient pas. M.P. avait sans doute des choses à dire sur la vie, sur Dieu, etc. Ce que je veux dire simplement, c’est que cette façon d’écrire que le père Joseph nous a apprise, où la moindre chose de la vie peut être importante, m’a aidée et m’aide encore à ne pas enfermer les gens dans mon regard souvent étroit.

Ecrire est aussi une mémoire. Je me souviens de M. et Mme V. à Reims. J’avais vu la violence de monsieur V., la violence d’un homme usé physiquement et sans travail. Mais durant la période où il était en prison, le quotidien si pesant était loin et il avait pu reparler de l’amour qu’il avait pour sa femme et ses enfants. Mme V. m’avait montré ses lettres. J’avais noté cela et aussi les moments de vraies fêtes de famille comme savent en faire les pauvres.

Un soir, madame est arrivée en pleurs, avec tous ses enfants, disant qu’elle aimait mieux être à la rue que de vivre ainsi. J’étais complètement démunie, sans solution. Elle me disait : « Tu te rappelles, tu sais combien il peut être violent. » Et je me souvenais. Mais je me souvenais aussi de toutes les autres choses (parce que je les avais écrites) qui montraient que M.V. les aimait. Les enfants hochaient la tête, se souvenaient ; leur mère aussi. Je ne pouvais pas donner de conseils : partez ou restez. Mais je pouvais redire avec la mémoire de l’écrit ce que j’avais vu, vécu avec eux et, à cause de cette mémoire, la peur de la violence ne prenait pas toute la place.

Le père Joseph nous disait souvent de bien observer pour découvrir l’intolérable de la misère : « Comptez le nombre de chaises et de personnes, ou d’assiettes. Comment peuvent-ils manger ensemble ? Regardez ces corps usés, déformés. » En se mettant à cette école, on se forge peu à peu une mémoire, une conscience qui ne sont jamais acquises.

Ce même trajet que je fais d’un bon pas, Teresa qui vit à Londres y met le double de temps, nous avons à peu près le même âge. Parce que je l’ai écrit, je ne peux plus faire l’impasse de Teresa souffrant dans son corps, s’essoufflant, peinant de sa jambe. Je ne peux plus oublier le malaise qu’elle exprime sans cesse : être mal dans ses habits, « Est-ce que je sens mauvais ? », ses chaussures qui l’écorchent. Quand je pense à tous les trajets que les très pauvres doivent faire chaque jour au service social et à l’office de logement, à la longue côte qui mène Teresa vers le home où sa fille est placée, j’ai la mémoire de Teresa et de son corps qui la gêne, lui fait mal et honte.

Très vite, j’ai commencé à écrire avec les familles. J'avais trop peu confiance dans ce que je comprenais, retenais, et je me disais que le mieux pour ne rien perdre était d’écrire avec elles, comme d’autres volontaires le faisaient et le conseillaient. Dès les premiers temps où j’ai proposé aux familles d’écrire ensemble, je me suis rendu compte que c’était un des moyens les plus importants de montrer que nous les prenions au sérieux. Très vite, ce n’était plus moi qui proposais ; elles-mêmes me poussaient et me disaient : « Pourquoi t’es-tu arrêtée d’écrire, Fabienne ? Ecris ce que je te dis. » Ou au téléphone : « As-tu ton  papier et ton crayon ? »

J’ai aussi mieux compris combien les très pauvres attendent que leurs paroles, leur vécu soient reconnus comme valables, c’est-à-dire utiles à d’autres. J’ai découvert leur exigence de dire les choses comme eux les voient et non trop rapidement avec mes propres mots. J’ai aussi appris qu’il y a des parts de vie qui sont d’une trop grande souffrance pour être formulées. Ainsi Mme G. à Nancy, qui m’a beaucoup parlé de sa vie, me disait : « Cette part-là de mon histoire, tu vois, ce sont les cicatrices sur mes bras, sur mes jambes. Mais je ne peux pas en dire plus. Je ne pourrai jamais, c’est trop dur. »

Ecrire l’histoire des très pauvres c’est ce que nous faisons, mais la misère est grise. Le quartier est gris et triste à Nancy. Pendant un an les familles ne me connaissaient pas bien, elles connaissaient l’équipe du Mouvement ATD Quart Monde qui soignait et accueillait au cabinet médical. Mais moi, dans le quartier, pourquoi seraient-elles venues me voir ? Je ne pouvais alors qu’écrire un morceau de la vie, de l’histoire de ce quartier, sans vraiment le comprendre, mais cela m’a soutenue. Cela m’a permis aussi de découvrir, de repérer peu à peu les visages, les enfants restant toujours le plus tard dans la rue à l’heure des repas, les emménagements, les déménagements avec une charrette à bras (à la nuit tombante parce que c’est une des choses les plus indiscrètes d’avoir ainsi à étaler ce qu’on a), le jeune couple moqué de tous venant faire les poubelles et que j’ai connu après, les feux dans le quartier, la police qui vient toujours chez les mêmes, les bagarres dans la nuit qui font allumer toutes les lumières, cette vie trop publique, une lumière toute faible derrière une fenêtre : c’est M.D. qui n’a plus l’électricité.

Ecrire l’histoire des très pauvres, de la misère grise, c’est répéter toujours la même demande des enfants sonnant à la porte pour avoir un peu d’argent parce que la maman n’a plus rien. C’est écrire et écrire à nouveau que Françoise promène le chien de sa vieille voisine, tous les jours à heure fixe, dans la pluie, le froid ou le beau temps alors que les autres enfants jouent. Mais en répétant inlassablement, un jour quelque chose prend un sens et j’ai compris combien la misère use.

Cette misère nous use aussi. L’écriture est un combat contre l’accoutumance, qui nous permet de toujours rester en alerte, parce qu’un jour, à force d’écrire, alors qu’on croyait tout connaître d’une famille, on la redécouvre. Mme A. venait très souvent chez moi à cette époque et elle m’avait beaucoup appris. Je la voyais aussi traverser le quartier plusieurs fois par jour, revenant d’une démarche, allant faire une course ; je le notais ou oubliais de le faire. Un jour, je l’aie vue boiter en traversant le quartier, j’ai noté puis oublié ce fait. Quelques jours après, je l’ai revue boitant encore ; il m’a fallu plusieurs jours pour réaliser et lui poser la question. Elle m’a dit que bientôt c'était la communion de sa fille et qu’elle voulait lui faire honneur, elle avait demandé une paire de chaussures, elle qui ne portait que des chaussons. Chaque jour elle marchait avec pour s’y habituer : elle avait les pieds tout écorchés dans ces chaussures trop étroites, mais quand on reçoit, on n’a pas le choix. J’ai ainsi découvert un peu de ce courage silencieux des pauvres.

Ecrire, c’est aussi faire exister des hommes, des femmes, des enfants tellement dans l'ombre. Tel M. L. de Reims. De lui, les services sociaux étaient arrivés à dire (la situation était tellement bloquée et ils se sentaient tellement responsables pour les enfants) : « Nous devons, à partir de maintenant, faire comme s’il existait pas. Quand nous réfléchissons, nous devons le gommer, ne plus en parler et penser à la mère et au bien des enfants. » Mais nous avons écrit et il a existé, jusqu’à sa mort et ses derniers mots où il parlait de ses enfants sont écrits.

Ecrire, c’est sans cesse réaliser qu’on n’a pas fini de découvrir l’être humain, qu’on n’a jamais fini d’apprendre ; je vois bien après toutes ces années comme je réponds encore maladroitement, comme je comprends peu tout cela en l’écrivant.

Ecrire, c’est offrir aux autres la découverte de vies faites de peine et de souffrance, mais aussi d’espoir et de lutte. Des vies qui me dépassent et demandent à être reconnues bien au-delà de moi et de ce que je peux bâtir comme relation ou pas.

Enfin, quand on ne comprend plus rien à ce que vivent les très pauvres, quand tout nous semble incohérent, écrire c’est aussi savoir que d’autres viendront un jour et qu’avec le temps ils arriveront à comprendre. Chacun de nos écrits est comme un maillon d’une grande chaîne dans le combat que mènent les familles du Quart Monde pour retrouver la fierté de leur histoire.

Fabienne Lazare

Fabienne Lazare, née en 1954, infirmière, est volontaire du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1977. Elle travaille à Bruxelles et à Nancy dans des projets liés à la santé. A Nancy, elle vit trois ans dans un quartier très pauvre. A Reims, elle participe au rassemblement des familles pour les universités populaires et vit un an dans une cité de promotion familiale. Actuellement à Londres, elle est responsable de rassembler, avec l’équipe de volontaires, la connaissance des familles très pauvres de Grande-Bretagne.

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