Libres pour changer

Fabienne Lazare

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Fabienne Lazare, « Libres pour changer », Revue Quart Monde [Online], 139 | 1991/2, Online since 01 December 1991, connection on 30 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3743

Comme tant d’autres familles en butte à la misère, celle de David et Jessica se bâtit en se sachant menacée. Les parents savent qu’ils apportent à leurs enfants une continuité irremplaçable. Ils savent aussi qu’ils ont besoin de soutiens pour élaborer leur chemin librement. Entre l’aide des spécialistes et la violation de tout espace de relations libres dans la famille, il y a parfois une frontière fort fragile que peuvent broyer de prétendues solutions. Le partenariat implique certainement d’entendre les questions portées par les parents, et de comprendre la nature du changement qu’ils appellent pour y contribuer.

David a vécu toute son enfance en Irlande. Il est d’une famille nombreuse très pauvre. Il se souvient du sol en terre battue, des caisses d’oranges en guise de chaises. Il se souvient de son père humilié, sans emploi, et de sa mère faisant des lessives chez les autres pour élever ses enfants. Ses frères et lui ont été placés dans un monastère. A l’âge de quinze ans, David a arrêté l’école et commencé à travailler dans différents emplois non qualifiés. Plus tard, il a eu deux unions sans enfant avant de connaître Jessica.

Jessica a grandi dans la banlieue de Londres. Depuis l’âge de deux ans, elle a été ballottée entre sa mère et des familles d’accueil successives. Ses deux premiers enfants sont nés quand elle était encore très jeune. Ils lui ont été très vite retirés, en raison de sa vie instable. Sa fille Candice a été adoptée, tandis que son fils James est placé chez sa mère.

Nous rencontrons Jessica et David à Frimhurst1. Ils ont une petite fille Mary, mais Jessica vit dans la crainte que son enfant lui soit retirée comme les deux premiers, car ils n’ont pas de logement à eux. Les services sociaux pensent qu’un séjour à Frimhurst peut permettre à la famille de se renforcer. C’est un point charnière dans leur histoire : ils y retrouvent une base de confiance car leur famille y est reconnue en tant que telle. « On vous laissait mener vos affaires, dit Jessica. C’est ce que j’aimais. »

Ils sont ensuite relogés, et les services sociaux s’engagent à donner un maximum de soutien aux jeunes aux jeunes parents. Le couple a un second enfant, John.

Pendant un an et demi environ, l’équipe de Frimhurst n’a eu que peu de contacts avec la famille. Lorsque nous la retrouvons, la situation est tendue : les parents craignent constamment le retrait de leurs enfants et les services sociaux sont inquiets du développement des enfants et de l’état du logement.

Bientôt, un jugement décide du placement temporaire des enfants et d’un programme de soutien intensif pour les parents. Peu de temps après ce jugement, David et Jessica se marient ; Jessica accouche d’une petite Helen. Onze mois plus tard, un second jugement décide du placement à long terme de Mary en vue d’une adoption, et le retour de John à la maison. Mais ce retour n’étant pas définitif, David et Jessica vivent toujours dans la peur de son placement.

Le climat social du pays

En Grande-Bretagne, dans les vingt dernières années, un accent particulier a été mis par toute la société sur les enfants à risques, les abus sexuels. Il en résulte une ambiance de suspicion qui prend facilement les parents les plus démunis pour cible et autorise à les déposséder de leur rôle parental. Les enfants sont placés rapidement dans l’idée de les mettre en sécurité, et pour aboutir à l’adoption.

Les services sociaux se retrouvent entre le marteau et l’enclume. Ils ont peu de moyens et de liberté pour prendre le risque de la confiance avec une famille très fragile. Si erreur il y a, leur responsabilité sera mise en cause publiquement. Il leur est difficile de réfléchir et de bâtir un vrai partenariat avec les plus pauvres.

Jessica a de la peine à établir une relation positive avec Mary. Peut-être son enfance partagée entre les placements successifs l’a-t-elle privée de la sécurité dont une jeune maman a besoin ? Les placements précoces de Candice et James ont-ils provoqué chez elle la crainte que cet autre enfant lui soit retiré ? Ils on aussi du mal à tenir leur logement propre et ils restent isolés dans le quartier.

Les relations difficiles entre Mary et sa mère d’une part, et le peu de stimulation des enfants d’autre part, nourrissent l’inquiétude des services sociaux.

S’appuyer sur les forces des familles

Face aux obstacles précédent bien réels, les parents nous guident et nous indiquent sur quelles forces nous appuyer, même si elles restent très fragiles.

Jessica et David résistent ensemble aux pressions et aux contrôles, et ce n’est pas rien de ne pas s’accuser mutuellement lorsqu’ils sont observés des heures durant avec leurs enfants. A côté de Jessica, souvent accusée de refus de coopérer, David sait se montrer très délicat. Jessica manifeste aussi qu’elle est fière de voir son mari s’exprimer. Ils laissent paraître la réelle complicité qui existe entre eux. Cet amour est un levier essentiel pour surmonter les difficultés.

Comment faire place à cette force si on ne s’appuie que sur l’un ou l’autre membre du couple sans croire en premier à l’amour de ce couple, quelle que soit sa pauvreté. Le risque serait alors grand de diviser, de prendre parti, et de casser la famille.

De même, Jessica communique une connaissance irremplaçable de ses enfants qui est aussi une compréhension de leur souffrance. Elle raconte : « Quand Mary et John ont été placés, ils ne savaient pas ce qui leur arrivait. Même nous, nous ne le savions pas vraiment. John et Mary étaient très proches l’un de l’autre. Maintenant ce lien est cassé. Nous sentons que si John ne retrouve pas sa sœur, il se renfermera. Il faudra beaucoup de temps avant qu’il fasse de nouveau confiance aux gens. »

Ne pas reconnaître cette connaissance intime, et en faire un levier avec les parents c’est sûrement laisser de côté une grande force des familles, et priver les enfants de sécurités importantes.

Autre point sur lequel ces parents nous guident : « Enfant, je me sentais un colis, dit Jessica, et je ne veux pas que la même chose arrive à mes enfants. » David ajoute : « Les enfants doivent avoir l’amour de leurs parents et savoir leurs origines. Sans ces points de repère dans leur vie, leur éducation sera détruite. » Il veut lui-même dire à ses enfants leur histoire, leur origine, leur milieu, l’amour que Jessica et lui ont pour eux. Et on le voit assurer le lien entre les membres de sa famille dispersée, visitant sa femme à l’hôpital et ses enfants au foyer. Efforts silencieux, souvent comptés pour rien par ceux qui les aident. David et Jessica savent qu’ils ont besoin de soutien, mais que les services sociaux ne peuvent qu’être un relais pour un temps, qu’ils ne peuvent assurer cette continuité à la manière des parents.

Là, s’exprime la vie d’une famille, unique en son genre : David, élevé dans la tradition catholique, trouve des forces dans la Bible, il réfléchit et prend le temps d’écrire ; Jessica, ouverte, curieuse du monde quand elle est en confiance, sait garder sa part de liberté et toute sa finesse de jugement. Leur famille, ce sont aussi les ballades irlandaises de David, ce cadre avec les photos d’amis, des enfants, ces images d’animaux – la passion de Jessica – accrochées au mur.

Les forces du milieu

Si les forces propres à un couple, à une famille vivant dans la misère sont souvent mal comprises, c’est encore plus vrai de celles du milieu. Ce milieu que pourtant les familles continuent à faire vivre parce qu’il leur est essentiel.

Dans les quartiers où la vie est dure pour tous, les souffrances engendrent beaucoup de violence. Ces quartiers font peur, mais on y découvre aussi des familles qui partagent tout, le meilleur et le pire ; qui ont tellement vécu de choses ensemble qu’elles se comprennent comme personne ne les comprend, qu’elles se connaissent comme il nous est difficile de les connaître.

Les parents les plus pauvres se font d’abord confiance entre eux. C’est là qu’ils cherchent des aides. Et le milieu a souvent fait ses preuves. Chacun peut parler d’un autre qui lui a sauvé la vie, lui a prêté de l’argent, l’a hébergé quand il était expulsé ou à la rue, l’a aidé à sortir d’une situation administrative complexe, a pris en charge ses enfants dans des moments difficiles.

La façon dont les familles très pauvres s’appuient sur le milieu donne lieu à beaucoup d’incompréhension chez les intervenants extérieurs. Est-ce raisonnable qu’une famille qui n’a pas assez pour elle-même, dépense autant pour prêter à d’autres ? Que des personnes n’arrivant pas à bénéficier de leurs droits donnent des conseils à d’autres ? Que des parents ayant des difficultés avec leurs propres enfants prétendent faire quelque chose pour tous les enfants ? Devant cette incompréhension, les familles se taisent, se cachent, leurs gestes de soutien deviennent clandestins. Pour ne pas être pénalisées par cette pratique solidaire de leur milieu, elles prétendent : « Moi, je ne fréquente personne ici, je ne veux pas avoir d’histoires. » Pourtant, la solidarité est une véritable loi qui fonde le milieu, dans lequel grandissent les enfants.

La première démarche d’un effort de réel partenariat avec les plus pauvres est de s’appuyer sur ce partenariat entrepris, tenté par eux-mêmes dans leur quartier, si on veut s’engager à bâtir avec eux l’avenir qu’ils veulent pour leurs enfants.

Brigitte Bureau

Volontaire ATD Quart Monde à Paris

Une aide qui devient contrôle

A cause des difficultés, la crainte est des deux côtés. Les services sociaux sont inquiets : ils décident d’apporter un programme d’apprentissage à la famille et un maximum d’investissement ; ils veulent à la fois éviter la cassure de la famille, et s’assurer que rien n’arrive aux enfants. Mais cet investissement est vécu comme un poids. La vie de David et Jessica est complètement régie par tous ceux qui veulent les aider. David décrit ce programme imposé pendant plusieurs mois lorsque leurs enfants étaient placés en foyer à plusieurs kilomètres de chez eux : « Ce que nous avions à faire en général, c’était d’aller au foyer de 9 h 30 à 19 h, lundi, mardi et mercredi. Deux matins par semaine, Jessica y allait seule pendant que je travaillais à l’appartement ou faisais le ménage. Nous étions autorisés à sortir les enfants les samedis et dimanches. Nous assistions également à trois sessions thérapeutiques par semaine. » A cela, il faut ajouter les rendez-vous avec différents spécialistes et les consultations prénatales pour Jessica. La famille est saturée d’accompagnement et d’aide, elle ne peut ni s’organiser par elle-même, ni choisir une activité qui lui plaise. « Nous étions sous une pression énorme parce que nous avions l’impression d’être constamment observés, dit Jessica. Nous ne pouvions rien faire librement avec les enfants. Quand nous voulions faire quelque chose, nous avions l’impression qu’à leurs yeux, ce ne serait pas ce qu’il fallait. Je me sentais comme une idiote à être observée tout le temps, j’en étais gênée, cela me rendait nerveuse. »

Pouvoir penser librement

Après toutes ces années de confiance, d’écoute et d’échanges avec David et Jessica, ce qu’ils demandent se dessine progressivement avec netteté. Ils ont besoin de pouvoir penser à leur manière, librement : « C’est comme si nous avions tous les deux besoin d’espace pour respirer, dit David. Nous voulons mener notre vie en tant que parents avec nos enfants et qu’on nous laisse tranquilles, ou alors qu’on nous aide à travailler en famille. » David et Jessica veulent peser leurs gestes en liberté. Ils font par eux-mêmes des efforts pour comprendre et prendre leur vie en main. Pendant tout un temps, David écrit régulièrement un journal de bord ; ils ont acheté un guide juridique pour mieux comprendre ce qui se passe ; ils gardent tous les dossiers précieusement. Tous ces gestes semblent dire : écoutez-nous, nous voulons comprendre, maîtriser notre propre vie, notre histoire de famille, en être responsables. Ces gestes sont libres, mais personne ne semble être là pour les percevoir, les prendre au sérieux.

Ils demandent aussi un partenariat qui respecte leur personne dans son entier. Ils répètent inlassablement qu’aucun parent ne peut être réduit à une sorte de portrait-type. Pour que la famille se bâtisse, chacun de ses membres doit être reconnu comme personne. David dit qu’il a besoin d’aide, mais que le suivi qu’on leur propose détruit peu à peu leur identité et leurs forces de parents. Au moment de grandes tensions du programme intensif auquel ils doivent participer, Jessica nous dit : « C’est comme si je n’étais pas une bonne mère pour John et Mary. »

Le respect de la personne implique aussi de ne pas la réduire à un seul domaine. Comment David pourra-t-il se définir par rapport à ses enfants alors que la question de son travail n’apparaît nulle part dans ce programme ? « Je suis comme un fainéant qui vit tout le temps sur le dos de l’aide sociale et de la Sécurité sociale, dit-il. J’ai l’impression que je ne suis pas assez bien pour la société. »

Ces parents ne nous demandent rien d’insurmontable. Ils nous disent qu’avant d’être parents, et pour l’être, ils sont d’abord lui, David, elle, Jessica, dans leur être entier, complet, ayant décidé d’être un couple, d’être une famille. Ils nous disent que ne c’est qu’en personnes libres et responsables, prêtes à progresser qu’ils pourront bâtir une famille.

1 Maison d’accueil familial animée par une équipe du Mouvement ATD Quart Monde.

1 Maison d’accueil familial animée par une équipe du Mouvement ATD Quart Monde.

Fabienne Lazare

Fabienne Lazare, née en 1954, infirmière, est volontaire du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1977. Elle travaille successivement à Bruxelles, Nancy et Reims dans des projets liés à la santé et à la promotion familiale en habitant la plupart du temps dans des lieux de pauvreté. Actuellement à Londres, elle est responsable de rassembler avec l’équipe de volontaires la connaissance des familles très pauvres de Grande-Bretagne.

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