Le savoir des parents

Carlos Arturo Molina-Loza

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Carlos Arturo Molina-Loza, « Le savoir des parents », Revue Quart Monde [Online], 139 | 1991/2, Online since 05 November 1991, connection on 08 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3746

Dans le passage de la campagne à la ville, du monde traditionnel au monde moderne, les parents des favelas du Brésil sont confrontés à la disqualification de leurs savoirs de parents. Tant les enfants que les experts extérieurs risquent de confirmer cette disqualification qui met les enfants dans une situation impossible. L’article qui suit montre que des experts extérieurs peuvent, au contraire, avoir un rôle positif permettant à la famille d’assumer à la fois la continuité et le changement nécessaires à l’adaptation de ses enfants.

Index de mots-clés

Famille

Index chronologique

1991/2

Le travail thérapeutique avec les familles pauvres des favelas de diverses villes du Brésil, nous a obligés à nous confronter avec une dimension humaine que nous ne connaissions pas. Le contact avec une réalité si différente et si pleine d’énigmes, nous a amenés à introduire toute une série de modifications dans  notre démarche. Nous avons fini par comprendre que les découvertes faites avec elles peuvent nous servir dans notre travail avec beaucoup d’autres familles.

Une tâche au-dessus de nos forces ?

Très souvent il nous arrive, lors des premiers entretiens avec les familles des favelas, d’être submergés par un accablant sentiment d’anxiété et d’impuissance. Nous sentons que par la thérapie familiale, nous pouvons contribuer à la transformation du système familial, mais pas introduire les quelques modifications nécessaires dans le système social créateur de misère qui force ces familles à vivre dans des conditions infra- humaines.1

Au premier entretien, nous avons presque toujours envie de crier : « Mais leurs problèmes ne relèvent pas de la thérapie ! Il s’agit de difficultés économiques et sociales, nous ne pouvons rien faire pour modifier leur situation. » Cette crise sera surmontée, d’une part, grâce au désir de changement des familles, à leur capacité de partager leur désarroi et leur espoir avec nous et, d’autre part, grâce à l’effort de compréhension ethnopsychologique de leur situation réalisé par l’équipe thérapeutique, ce qui nous permettra de découvrir leurs propres ressources de santé.

De rupture en rupture... à la douloureuse brisure

Les familles, d’immigration récente, vivant à la favela, sont confrontées à un système compliqué de normes culturelles dans lequel il ne leur est pas toujours facile de trouver des repères valables pour s’orienter convenablement.

Après avoir dû quitter leurs campagnes, leurs membres se sont vus obligés de réaliser une série de ruptures que nous pourrions appeler « externes » et « internes ».

Externes : avec leur milieu naturel, tout d’abord. A la campagne, ils avaient, même étant très pauvres, la possibilité de vivre en harmonie avec la nature, ils pouvaient se mouvoir d’une façon telle qu’ils n’étaient pas agressés par le milieu, ce qui n’est évidemment pas le cas à la favela. Ils ont donc rompu aussi leur rythme vital. Ils sont soumis à un rythme de travail qui ne tient pas compte de leurs propres besoins et qui ne leur fournit pas le temps-espace nécessaire à la récupération de leurs forces (il leur manquera toujours le bon arbre et son ombre pour se refaire de la fatigue de la corvée.) La rupture qui est vécue presque comme une trahison aura aussi des conséquences très graves avec une tradition, avec leurs croyances. Leur système de croyances et leurs traditions vont s’avérer, dans la favela, presque totalement dépourvus de sens et d’efficacité. Il devrait être possible de remplacer  cette tradition par une autre, plus adéquate. Mais comment y parvenir après la rupture avec le réseau social d’appui qu’était la communauté d’origine, alors que n’est pas recréé un autre réseau équivalent ? A la favela, la disqualification est telle qu’il est très difficile de voir se développer un sentiment de solidarité communautaire. Nous trouverons aussi la rupture avec le modèle thérapeutique traditionnel dont les conséquences seront également graves. A la campagne, les familles participaient à un réseau culturel qui indique aussi  bien quelles sont les conduites socialement acceptables que les façons de manquer à ces normes, les règles d’inconduite (Devereux, 1977).

Dans ces conditions, et étant donné que les membres des équipes d’aide ont reçu une formation de type occidental, ils ne sont pas, en règle générale, intéressés par l’écoute différente (Molina-Loza, 1988 a ), nécessaire à la compréhension du message des familles de la favela. Celles-ci se trouveront presque fatalement, dans l’impossibilité de se faire entendre et comprendre.

Les ruptures « internes », celles qui se situent entre les membres de la famille, tournent surtout autour de la question du savoir. Faute de pouvoir se servir du savoir, à bien des égards obsolète et inadéquat de leurs propres parents, les parents rompent avec lui et en viennent à le nier. Cette opération leur fait perdre un point de repère fondamental et les transforme, à leurs propres yeux, en ignorants et incompétents, face aux questions posées par leur vie quotidienne : Comment élever les enfants ? Quelles valeurs leur transmettre ? Quelle orientation leur faire suivre ? Cette rupture et la désorientation qui s’ensuit pour les parents, amènent souvent des accusations mutuelles pour « résoudre » le désarroi de chacun. « Tu es un ignorant, tu ne sais pas t’y prendre », et ainsi de suite. Ceci les conduira donc à chercher chez des gens extérieurs à la famille, des modèles d’identification « adéquats » pour leurs propres enfants. La négation de ce savoir parental produira aussi la rupture entre parents et enfants. Ceux-ci ne pouvant pas s’identifier ouvertement avec leurs parents, devront trouver des moyens détournés pour manifester leur solidarité avec eux. En découleront, nous le verrons, des réactions opposées qui se traduiront par une rupture dans la fratrie (entre les bons et les mauvais enfants).

Familles pauvres ou familles appauvries ?

Les familles des favelas ne sont pas tout simplement pauvres. Elles ont été appauvries, dépossédées de la plupart des ressources indispensables à une adaptation saine et créative dans l’environnement social. Elles sont sorties d’un univers culturellement plus ou moins prévisible, et sont passées d’une situation dans laquelle le monde traditionnel avait un sens, à une autre où le monde occidental est un non-sens (Nathan, 1988).

Comment ces familles essayent-elles de résoudre leur situation ? Comme nous l’avons expliqué en d’autres travaux, il existe toute une série de possibilités de manifestation de la souffrance (Molina-Loza 1988 a, 1988 b, Molina-Loza et Alii 1987), mais quand la famille comporte de jeunes enfants, les conflits auront tendance à se manifester en relation avec l’école, parce qu’elle représente pour les parents la possibilité d’entrer par le biais des enfants dans un monde meilleur, qui sera un terrain de choix de l’éclosion des difficultés.

Nous recevons très souvent en consultation des familles dont la plainte principale est l’échec scolaire, le refus de l’enfant d’aller à l’école, des problèmes de conduite, etc.

Une des premières constatations avec les familles porteuses de ce type de plainte, est que l’enfant qui fait problème, a souvent un frère ou une sœur dont le comportement est exemplaire et qui lui est présenté comme modèle. La coexistence de deux attitudes complètement opposées nous a amenés à ne pas admettre que l’échec scolaire s’explique simplement par les terribles conditions auxquelles sont soumis les enfants pour étudier. Un examen détaillé nous a permis de dresser le tableau suivant.

« Sois comme je te dis d’être et non pas comme je suis… »

Les parents se prétendent totalement ignorants et disqualifiés comme modèles à suivre et demandent clairement aux enfants d’être des bons élèves, de s’identifier avec le modèle scolaire du succès, avec les institutrices et toutes sortes d’agents sociaux. Ce faisant, ils leur demandent, en même temps, de sacrifier le désir naturel des enfants de s’identifier à eux.

L’enfant qui accepte cette injonction aura, en peu de temps, un rôle extrêmement délicat et pesant. Il « sait » plus que ses parents et sera très souvent placé en situation d’assumer des responsabilités qui leur sont normalement dévolues. Ce type d’enfant pourra avoir de sérieux problèmes lors de l’arrivée de l’adolescence, moment où le jeune, ayant accepté l’identification avec les images non parentales ira rejeter violemment l’image réelle des parents, ce qui ne se passera pas sans ravager sérieusement sa personnalité de jeune.

La situation de l’enfant qui fait problème est également complexe. En, même temps qu’il voit ses parents, et toutes les personnes  qui entrent en rapport avec lui, lui reprocher sa conduite, il perçoit que ses « exploits » sont célèbres d’une façon indirecte. Le père, surtout, souligne le caractère « extraordinaire » et l’incontrôlable de son comportement non sans une petite pointe de satisfaction car l’enfant, au moins, réussit à s’opposer, avec succès, à une situation qui lui est imposée.

Les enfants qui se trouvent dans les deux genres de situation seront pris dans une contradiction impossible du type double lien : « Si tu fais ce que je te demande (étudier), tu prouves que tu es obéissant et que tu nous aimes, mais, en le faisant tu deviens différent, tu nous rejettes, tu ne nous aimes pas. » Mais aussi : « Si tu ne fais pas ce que nous te demandons (avoir un bon comportement, étudier) tu prouves que tu ne nous aimes pas ; mais en ne le faisant pas, tu restes comme nous, tu ne nous rejettes pas, tu nous aimes. »

Le travail thérapeutique

Nous allons maintenant résumer, en quelques lignes, les traits généraux de notre approche thérapeutique avec les familles des favelas.

La première mesure consistera dans un lent processus de reconstruction du savoir des parents. Il faudra permettre à la famille tout entière de percevoir que les parents possèdent d’énormes ressources de savoir en déjouant toutes les manœuvres de la famille qui montrent le contraire pendant la thérapie : nous n’accepterons pas qu’un enfant parle au nom des parents, ou assume leur rôle en rappelant les autres à l’ordre ni que les parents essayent de prouver que le conjoint est un incapable . La « reconstruction » (il serait peut-être plus juste de dire restitution) de ce savoir s’accompagnera aussi d’une restitution de pouvoir. Dès le premier entretien, ce seront les parents qui devront déterminer, selon leur disponibilité, les horaires des entretiens, la venue de tous les enfants, le prix (symbolique) des séances, etc. Pour souligner notre intérêt à l’égard des opinions des parents, nous leur demanderons de discuter avec nous à propos des expériences par lesquelles ils sont passés et qui leur ont permis de construire leur famille (les enfants seront spectateurs). La simple écoute respectueuse et naturellement intéressée des thérapeutes aura un impact salutaire aussi bien sur les parents que sur les enfants.

Il n’est pas rare que, stimulés par l’ambiance de respect, les parents en viennent à assumer une attitude plus active qui témoigne d’une confiance grandissante en soi. Ils sont venus nous voir, en supposant que nous aurions des solutions toutes faites pour leurs difficultés. Nous nous empressons de leur démontrer que sans leur aide, nous sommes incapables de leur être utiles. Qui connaît le mieux leur famille ? Eux-mêmes ! Et ce sont eux qui nous montreront le meilleur chemin, celui qui conduit à la suppression de leurs difficultés actuelles.

Par la suite, nous devrons continuer en introduisant des liens là où l’on trouvait des ruptures (intrafamiliales, dans un premier temps). Pour rapprocher de lui l’enfant qui fait problème, il suffira par exemple de demander au père de nous raconter comment il jouait quand il avait son âge. Il n’est pas difficile non plus de découvrir quelles caractéristiques de son père ou de sa mère attirent le plus l’enfant et, à partir de là, de prescrire la réalisation d’une tâche commune (accompagner le parent dans son  travail, faire un travail manuel, se promener ensemble, etc).

Les premiers résultats

Lors du deuxième entretien, la famille montre très souvent qu’elle a commencé à prendre les choses en main. Ses membres abandonnent l’attitude suppliante de ceux qui ont l’impression d’être dans un endroit où ils ne devraient pas être. Ils ont su s’approprier notre salle d’entretiens au même titre que les autres familles. Les parents parlent, les enfants écoutent. Ils ont des nouvelles à nous apporter : la réalisation des tâches, les changements intervenus dans la famille, dans le comportement de l’enfant en difficulté. Quand ils commencent à glisser vers un discours qui nous attribue la responsabilité des transformations vécues par la famille, nous redéfinissons immédiatement la situation : ils sont les seuls responsables des progrès. Sachant combien fragiles sont les bases de soutien social dont ils disposent (la favela est loin d’être un milieu favorable à l’épanouissement des potentialités de l’être humain…), nous évitons de leur donner une impression de facilité : la tâche n’est pas simple, les progrès ne signifient pas que la situation a été résolue.

Avant la fin du travail thérapeutique, nous réaliserons un entretien chez eux. Nous voulons vivre un peu la situation de la famille la première fois qu’elle nous a rencontrés : aller dans un endroit inconnu, se voir sur le terrain de l’autre. Cette visite rend toutes celles qui nous ont été faites et contribue à l’impression d’être quittes, que personne ne doit rien à personne. Nous prétendons qu’elle parfait le processus de reconstruction du pouvoir de la famille qui peut désormais nous recevoir, qui ne se sent plus indigne d’accueillir ces « docteurs » tellement lointains et insaisissables dans son univers. A la fin de l’entretien, la famille restera chez elle et nous devrons entreprendre le chemin du retour.

Est-ce toujours aussi beau ? Non, malheureusement pas. Il  nous arrive également de ne pouvoir trouver aucun point d’appui… Comment ne pas être déroutés par certaines situations de misère ? Par exemple, la situation de cette mère chargée d’enfants et abandonnée par son conjoint. Elle dit à son jeune enfant « voleur » qu’il n’est pas bien de voler. Mais comment aurait-elle une attitude claire : elle sait, comme son enfant, que sans homme à la maison, sans travail pour elle, ce sera le produit du « vol » qui équilibrera le maigre budget familial.

  • Références bibliographiques

- Devereux G. (1977), « Normal et anormal », essais d'Ethnopsychiatrie générale. Troisième édition, Paris, Gallimard.

- Nathan T. (1988), L'esperme du diable, Paris, Puf, Molina-Loza C.A.

- (1988 a), « Espiritos malignos e terapia familiar : uma intervencao terapeutica em uma familia com dois cassos de possessao (encosto) », Eamilia Temas de terapia familiar e ciencias sociais, vol. III, N. 1/2 janeiro a dezembro.

- (1988 b), « Rapaz, ce ta com um encosta em voce » ou « O verme mais medonho do mundo » : un exemplo de terapia familiar intercultural, Psicologia : teoria e pesquisa, vol. IV, N. 2 maio-agosto.

- Molina-Loza C.A., Gomes Calixto M.L., Vieira Vitoriano M.A., « Louco ou Maleducado » Uma questao de pontuacao, a terapia de uma familia com uma crianca exceptional", Eamilia Temas de terapia familiar e ciencias sociais, Vol. II, N. 1, janeiro-junho.

1 Ne faut-il pas citer ces quelques lignes : « Na verdade, os pobres estao no mundo para levar tudo pela cara. Os brancos desconhecem a vergonha dos pobres. Nao sabem que a gente se envergonha, tem muitas verez uma doida vontade de enterrar a cabeça no chao, de dizer nomes, se bater e de cuspir ? » Marajo Dalcidio Jurandir

« En réalité les pauvres sont au monde pour en prendre plein la figure. Les blancs méconnaissent la honte des pauvres. Ils ne savent pas qu'on a honte, que très souvent on a une envie folle de mettre la tête dans un tour, envie de dire des gros mots, de battre et de cracher. »

1 Ne faut-il pas citer ces quelques lignes : « Na verdade, os pobres estao no mundo para levar tudo pela cara. Os brancos desconhecem a vergonha dos pobres. Nao sabem que a gente se envergonha, tem muitas verez uma doida vontade de enterrar a cabeça no chao, de dizer nomes, se bater e de cuspir ? » Marajo Dalcidio Jurandir

« En réalité les pauvres sont au monde pour en prendre plein la figure. Les blancs méconnaissent la honte des pauvres. Ils ne savent pas qu'on a honte, que très souvent on a une envie folle de mettre la tête dans un tour, envie de dire des gros mots, de battre et de cracher. »

Carlos Arturo Molina-Loza

Carlos Arturo Molina-Loza, né en 1950 au Guatemala, est psychologue, formateur en thérapie familiale. Il dirige la Fundation Projeto Diferente (Fortaleza, Brasil) et sa revue Familia Temas de terapia familiar e ciencias sociais

CC BY-NC-ND