Des nations aux hommes

Joseph Moerman

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Joseph Moerman, « Des nations aux hommes », Revue Quart Monde [Online], 129 | 1988/4, Online since 05 May 1989, connection on 05 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4018

Très actif dans la préparation de l’Année Internationale de l’Enfant dont il présidait le comité des ONG, le Chanoine Moerman a appuyé le lancement du groupe de travail « l’enfant du Quart Monde, sa famille et son milieu ». Soutenu par le Bureau international Catholique de l’Enfance dont il était secrétaire général, il a accepté de présider le Groupe OING Quart Monde qui en est le prolongement. Il partage ici ses réflexions sur le contexte de la naissance de ce groupe.

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Nations Unies

Pour comprendre la naissance du groupe OING Quart Monde, il faut se rappeler deux facteurs : le contexte prioritairement politique de la création des Nations Unies, le caractère planétaire de l’ONU pour qui la pauvreté signifie avant tout, pauvreté du Tiers-Monde.

C’est dans un contexte politique et dans le cadre de la seconde guerre mondiale que l’ONU a été conçue comme une organisation devant succéder à la Société des Nations.

Ce nouvel organisme devait être plus performant et plus universel que son prédécesseur. Il devait donc pouvoir assurer une fois pour toute la paix dans le monde… La paix et les droits de l’homme, à l’origine surtout les droits civils et politiques, étaient de ce fait les idées maîtresses inséparables qui devaient inspirer l’action de l’ONU. À partir de ces prémisses, tout ce qui avait trait à la décolonisation et au développement des pays ex-colonisés occupa d’emblée une place privilégiée parmi les priorités de l’organisation.

Le souci social n’était pas totalement absent, mais il se portait sur les pays en développement. En outre, le Bureau International du Travail qui existait déjà avant la guerre, avait rejoint le système des Nations Unies où il fait toujours office de ministère du travail. Fonctionnant selon sa recette tripartie bien connue – États, employeurs, employés – il n’avait de ce fait pas de représentation des non-employés qui intéressent le plus directement les milieux que le père Joseph Wresinski appellera plus tard « Quart Monde ».

D’autre part, très tôt, les Nations Unies se sont penchées sur le problème de la décolonisation sous la pression des deux grands, les États Unis et l’Union Soviétique qui ne sont ni l’un ni l’autre des puissances coloniales au sens traditionnel du terme. C’est sous l’angle de l’action politique liée à la décolonisation que l’ONU a découvert le problème des plus pauvres dans les pays en voie de développement.

Le problème des exclus et de la misère dans les pays dits riches – résultant d’ailleurs en partie de la guerre – a été confié essentiellement à un organisme qui n’appartient pas au système des Nations Unies, l’actuel OCDE1

Les débuts avec l’Année Internationale de l’Enfant

Le Quart Monde identifié par le père Joseph Wresinski à partir des années cinquante se situait en Europe, cette Europe dont les aspects sociaux étaient absents des priorités de l’ONU. Ce n’est qu’à partir du moment où le Mouvement ATD Quart Monde a indiqué que le Tiers Monde avait lui aussi son Quart Monde que le fondement d’une action d’ATD au sein des Nations Unies était établi. Les Nations Unies devaient reconnaître qu’au sein du Tiers Monde, il y avait les « plus pauvres d’entre les pauvres », et à partir des années soixante dix, que la crise pétrolière créait des nouveaux pauvres dans les pays industrialisés.

Tel a été le contexte de la préparation et du déroulement, en 1979, de l’Année Internationale de l’Enfant (AIE) : manifestation onusienne avec la collaboration de nombreuses ONG. Les promoteurs de l’AIE avaient d’emblée fait connaître la couleur : cette année se pencherait sur tout enfant et tous les enfants, c’est-à-dire aussi ceux des pays industrialisés. Dès lors l’ONU ne pouvait plus ignorer les problèmes qui se posaient de toute évidence dans ces pays : les enfants des familles exclues du développement économique et social, c’est-à-dire les enfants du Quart Monde, les enfants de la rue et les jeunes drogués, ces deux dernières catégories n’étant d’ailleurs pas sans relation avec le Quart Monde. Aussi les responsables du Mouvement ATD Quart Monde et le père Joseph en particulier, se sont-ils très vite rendu compte que cette année internationale offrait une occasion privilégiée pour faire connaître les enfants du Quart Monde dans les milieux internationaux. Le Mouvement a donc été très actif dans le cadre de cette année et lui a apporté un admirable soutien. D’autre part, l’AIE a été un bon tremplin pour la notoriété du Mouvement et par conséquent un bienfait pour les enfants avec qui il s’engage et qu’il représente. Toutefois il y a eu plus. Comme d’habitude, le père Joseph a immédiatement vu loin, c’est-à-dire au delà de l’AIE et au delà de l’enfant. Il est à l’origine, en novembre 1978, de la création au sein du comité des ONG pour l’Année Internationale de l’Enfance, d’un groupe de travail concernant l’enfant du Quart Monde intitulé : « L’enfant du Quart Monde, sa famille et son milieu ». Ce groupe comprenait dès sa première réunion vingt cinq ONG qui sympathisaient avec les positions prises par le Mouvement. À cette réunion participaient déjà des observateurs de l’Unicef et d’autres entités des Nations Unies.

Dès 1979, les représentants du mouvement suggéraient le maintien du groupe au delà de l’Année de l’Enfant. Ce qui fut fait, contrairement à ce qui s’est passé pour la plupart des autres groupes du comité ONG Année Internationale de l’Enfant qui furent dissous après l’Année. Ce groupe prolongé devait, dans l’idée de ceux qui le proposaient, s’intéresser à tout ce qui touchait les familles des exclus et non plus uniquement les enfants de ces familles.

La naissance du groupe OING Quart Monde

Les ONG membres du groupe Enfants du Quart Monde du comité ONG Année Internationale de l’Enfant marquaient leur accord avec cette proposition. C’est ainsi qu’à partir de 1981 fut mis en place le « groupe OING Quart Monde auprès des Nations Unies » qui compte aujourd’hui une cinquantaine d’organisations membres et une centaine d’organisations correspondantes. Le secrétariat du groupe est assumé par le Mouvement ATD Quart Monde.

Les différentes activités du groupe sont parvenues à sensibiliser des dizaines d’ONG nationales et internationales sur la réalité du Quart Monde. Ces activités consistent, outre une réunion plénière annuelle, en des déclarations communes, des démarches auprès des instances internationales compétentes, des participations à des réunions traitant d’enfants et de familles, de collaboration à la rédaction des textes comme le projet de Convention des Droits de l’Enfant. Cette sensibilité pour les plus démunis a été progressivement partagée par de nombreux responsables des Nations Unies qui reconnaissent qu’on ne peut plus traiter des Droits de l’Homme sans porter une attention particulière aux plus mal lotis. Aussi, dans les débats et les textes officiels est-il de plus en plus fait mention du Quart Monde et trouve-t-on souvent des termes tels que « les plus défavorisés », « les exclus », « les plus pauvres d’entre les pauvres »…

Il me semble évident que ce groupe est pour une large part à l’origine de l’intérêt grandissant marqué par les Nations Unies pour les familles prises dans leur globalité et en tant que telles. Jadis, on s’en tenait de façon presque exclusive à des approches sectorielles touchant des groupes d’individus membres de la famille : les enfants, les mères au travail, les handicapés, des personnes âgées…

Le groupe OING Quart Monde auprès des Nations Unies travaille discrètement, sans trop faire parler de lui, pour obtenir qu’on parle davantage des enfants et des familles du Quart Monde. Il faut reconnaître qu’il est rare qu’une ONG parvienne à mettre sur pied un groupe d’OING qui lui sont extérieures et qui partagent entièrement ses idéaux. La participation d’ONG « tous azimuts » explique l’impact du groupe sur de nombreuses activités internationales. Il y a d’abord les membres du groupe eux-mêmes qui tiennent compte de la réalité du Quart Monde dans l’élaboration de leurs programmes. Il y a ensuite l’influence que chacune de ces cinquante organisations internationales membre du groupe peut exercer autour d’elle, en particulier dans le monde international intergouvernemental.

Si nous persistons, le groupe pourrait permettre que le monde international et la coopération au niveau international d’organisations intergouvernementales et non-gouvernementales, rendent aux familles les plus démunies les services qu’eux seuls pouvaient rendre.

1 OCDE : l’Organisation de Coopération et de Développement Économique créé en décembre 1960 a pour objectif de « réaliser la plus forte expansion de l
1 OCDE : l’Organisation de Coopération et de Développement Économique créé en décembre 1960 a pour objectif de « réaliser la plus forte expansion de l’économie et de l’emploi et une progression du niveau de vie dans les pays membres (…) ainsi que non membres en voie de développement économique ( …) et de contribuer à l’expansion du commerce mondial (…) ».

Joseph Moerman

Chanoine, ancien Secrétaire du Bureau International Catholique de l’Enfance, ancien Président du Comité des Organisations Non gouvernementales pour l’Année Internationale, est Président du Groupe OING Quart Monde à Genève.

CC BY-NC-ND