Les OING dans l’ONU

Raymonde Martineau

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Raymonde Martineau, « Les OING dans l’ONU », Revue Quart Monde [Online], 129 | 1988/4, Online since 05 May 1989, connection on 05 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4016

Raymonde Martineau s’entretient ici avec l’équipe de la Revue Quart Monde sur son rôle d’attachée de liaison à l’ONU chargée des relations avec les ONG et sur la place des ONG au sein des Nations Unies. Elle décrit concrètement comment peut s’exercer l’influence de ces organisations sur les instances internationales.

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Nations Unies

Revue Quart Monde : En tant qu’attachée de liaison auprès des Nations Unies, quel est votre rôle ?

Raymonde Martineau : Je suis chargée de faciliter la coopération entre les Nations Unies et les ONG. J’informe les organisations de ce qui se passe à l’ONU, je leur donne des avis sur la façon dont elles pourraient influencer les décisions, participer aux activités des Nations Unies, avoir accès aux commissions, connaître les sujets qui y sont abordés. Je leur présente tout ce qui existe aux Nations Unies qu’elles pourraient utiliser pour atteindre leurs buts. Les ONG viennent aux Nations Unies non pas pour changer d’orientations, mais pour mieux arriver aux buts fixés.

En même temps, mon rôle est d’informer mes collègues fonctionnaires et les représentants des gouvernements en mission permanente à l’ONU des activités des ONG, de la façon dont ils pourraient collaborer avec elles et recourir à leur expertise dans les domaines qu’ils étudient.

Je facilite donc le dialogue et la consultation entre trois éléments : les ONG, les fonctionnaires des Nations Unies et les représentants des gouvernements.

Revue Quart Monde : Concrètement, comment se présente votre travail ?

Raymonde Martineau : Mon bureau est une sorte de gare de triage, où on met les gens sur la bonne voie. C’est le point central où toutes les ressources des ONG et les informations devraient se trouver rassemblées. Huit cent cinquante ONG ont le statut consultatif auprès de l’ECOSOC, donc il est difficile d’être informé de ce que chacune fait.

Dans mon bureau de coordination, je reçois des requêtes très diverses. On croit quelques fois que les Nations Unies sont un « super-État », autonome et indépendant qui peut prendre des décisions et les imposer aux différents gouvernements. Mais en réalité ce sont les gouvernements qui doivent se mettre d’accord. Le secrétaire général peut faire des suggestions, mais il n’impose rien. Il faut donc faire un lobbying, persuader les cent cinquante neuf gouvernements ou en convaincre la majorité pour qu’un projet passe dans une résolution.

Pour les représentants « professionnels » des ONG qui ont une longue pratique de la représentation, l’intégration au sein des Nations Unies est plus aisée que pour les militants du terrain qui viennent à l’occasion d’une conférence spécifique. Le langage n’est pas le même, on rappelle toutes les résolutions passées qui ont été adoptées avant de parler du problème du jour. C’est lourd pour des nouveaux venus habitués à s’occuper de problèmes concrets. Ils croient souvent que les Nations Unies sont indifférentes à leurs préoccupations. Ce n’est pas le cas, mais il y a un jeu diplomatique à comprendre et à respecter au départ. Il faut entrer dans le jeu, pour pouvoir en changer les règles.

Revue Quart Monde : Comment les ONG ont-elle pu entrer aux Nations Unies ?

Raymonde Martineau : Les ONG collaboraient déjà avec la Société des Nations créée en 1919. En temps qu’agences « bénévoles » elles participaient aux réunions des comités qui se préoccupaient des problèmes sociaux et humanitaires (situation des enfants, traite des femmes…) Elles ont été très actives dans le domaine de la paix. Certaines ONG datent du dix-neuvième siècle, comme la Société anti-esclavagiste, la Croix Rouge, le Conseil international des Femmes… Elles ont acquis une expérience dans des domaines qui ont par la suite relevé de la compétence des Nations Unies, surtout de son Conseil Économique et Social, une fois l’institution créée.

Revue Quart Monde : Depuis quand les ONG sont-elles à L’ONU ?

Raymonde Martineau : Depuis sa création en 1945 à San Francisco. À cette occasion, une charte fut rédigée et approuvée par les États membres. Les ONG ont participé activement à son élaboration au sein de certaines délégations à San Francisco. Elles ont réussi à faire intégrer des mentions explicites des droits de l’homme, et même une commission des droits de l’homme. Elles ont réussi à faire intégrer un article (art. 71) qui prévoit l’établissement de relations de consultations entre les Nations Unies et les ONG.

Ainsi dès les premières réunions du Conseil Économique et Social et des différents organes qui en dépendent dont la Commission des Droits de l’Homme, les ONG ont travaillé au texte de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Dès le début, les Nations Unies ont reconnu qu’elles avaient besoin des ONG qui apportent leur expertise sur beaucoup de questions.

Revue Quart Monde : Les ONG ont-elles eu par la suite une réelle influence sur les Nations Unies ?

Raymonde Martineau : Au cours des années, les ONG ont eu une influence dans les domaines sociaux, humanitaires, économiques, politiques et culturels qui s’est accrue au fur et à mesure que l’ONU prenait en charge des questions de plus en plus diverses. D’où le souhait d’ONG de plus en plus nombreuses de demander le statut consultatif auprès des Nations Unies. Les Nations Unies ont aussi découvert que les ONG représentaient des partenaires très précieux et font appel à elles dans toutes sortes de domaines pour obtenir leurs compétences et leurs opinions.

Chaque ONG qui amorce une collaboration avec les Nations Unies apporte quelque chose de nouveau. Qu’elles soient préoccupées du bien-être des enfants, de la condition de la femme, ou du sort des réfugiés ou encore de questions plus techniques comme le transport, chaque ONG vient avec ses propres préoccupations, son expérience et les gens qu’elle représente. Chaque ONG apporte un peu plus de cette représentation des peuples stipulés dans la Charte : « Nous, peuples des Nations Unies ».

Revue Quart Monde : Ces peuples sont déjà représentés par les gouvernements…

Raymonde Martineau : Les gouvernements affirment représenter tous les gens qui vivent sur leur territoire, mais nous savons bien que dans tous les pays du monde, même les plus démocratiques, existent des groupes de population qui ne se sentent pas représentés totalement et qui cherchent d’autres voix pour pouvoir s’exprimer.

Les ONG sont autonomes – elles ne sont pas liées à des structures gouvernementales – elles peuvent donc avoir des manières de penser et des projets différents des gouvernements. Grâce à leurs points de vue différents, elles sont nécessaires aux Nations Unies. Elles pensent plus souvent à long terme et tiennent davantage compte des décisions prises sur diverses questions.

Dans le domaine de l’environnement, par exemple, ce sont surtout les ONG qui ont amené les Nations Unies à prendre conscience des problèmes et à s’y engager.

On trouve les mêmes efforts de sensibilisation et d’information pour la question de la condition de la femme. Ce sont des organisations de femmes qui ont provoqué la création de la Commission de la Condition de la Femme. C’est grâce à elles qu’ont eu lieu l’Année Internationale de la Femme et la décennie de la femme.

Voici un dernier exemple : grâce aux ONG, un groupe de travail sur les peuples autochtones s’est créé : les Indiens d’Amérique, les Aborigènes d’Australie, les Maoris de Nouvelle-Zélande… Tous ces gens peuvent venir ici et avoir un forum où on parle de leurs problèmes, où on analyse leur situation, où on fait des propositions au niveau international alors que la plupart d’entre eux n’avaient jamais pu s’exprimer nulle part.

Revue Quart Monde : Les ONG ont donc une grande influence pour permettre la prise de parole ; mais les discours sont-ils suivis d’effets ?

Raymonde Martineau : Les ONG ont une réelle influence au niveau de la prise de décision. Elles ont leurs instruments d’influence. Elles sont des mouvements de masse avec de nombreux moyens de communication, des revues, des programmes de radio pour sensibiliser l’opinion publique. Même si elles sont critiquées par les gouvernements, elles exercent une réelle influence. Elles doivent essayer d’être les plus représentatives possible, et donner un accès réel aux personnes qu’elles ont la charge de représenter et de défendre.

Pour se faire entendre des gouvernements, elles font un certain lobbying auprès d’eux, en présentant des propositions, en faisant des interventions. Les ONG pourraient mieux utiliser leur statut consultatif pour orienter les recommandations faites par les différentes instances de l’ONU.

Revue Quart Monde : Dans tous ces travaux et ces démarches, comment se situe notre mouvement ?

Raymonde Martineau : Le Mouvement ATD Quart Monde a commencé à coopérer avec les Nations Unies et a obtenu le statut consultatif en 1980. Il voulait être la voix des plus pauvres qui n’avaient pas de place pour s’exprimer, qui n’avaient pas les moyens de faire connaître leur situation, leurs revendications et sensibiliser la communauté internationale à leurs besoins. Le Mouvement ATD Quart Monde a quelque chose d’unique parce que sa préoccupation première est cette question de la représentation des plus défavorisés qui n’ont pas de place dans la diplomatie, pas d’accès aux gouvernements.

Revue Quart Monde : Ce n’est plus maintenant le seul fait du Mouvement ATD Quart Monde puisque depuis dix ans, le groupe OING Quart Monde existe et agit…

Raymonde Martineau : Beaucoup d’ONG s’occupaient des défavorisés et étaient sensibilisées à leurs problèmes, mais leur priorité n’était pas la représentation des plus pauvres.

La création du Groupe OING Quart Monde fait partie de l’action de sensibilisation d’ATD Quart Monde qui a pensé être plus efficace en s’entourant de ces ONG qui avaient déjà des contacts avec des populations très défavorisées. En regroupant plusieurs ONG préoccupées par le même souci, le Mouvement a permis de canaliser, de renforcer des ONG et de mieux cerner les besoins de ceux qui n’arrivent parfois pas à les exprimer.

Revue Quart Monde : Ceux qui n’arrivent même pas à exprimer leurs besoins auraient pourtant beaucoup de richesses à apporter à notre société, à notre communauté internationale.

Raymonde Martineau : Pour moi, tous les êtres humains sont égaux et ont quelque chose à apporter, sinon la société dans laquelle nous vivons ne serait pas complète. S’il y a des gens qui ne peuvent jamais s’exprimer, mettre au service de la société leurs talents, ils ne s’épanouiront pas non plus, et la société sera appauvrie.

Les Nations Unies l’ont bien spécifié dans la Charte. « Nous, peuples des Nations » suppose que tous les peuples soient représentés et que toutes les couches de ces peuples contribuent au rayonnement de la communauté internationale.

Raymonde Martineau

Née au Canada où elle a enseigné la philosophie, elle a fait partie d’une association de jeunes en Allemagne, puis a été Secrétaire d’une ONG à Genève avant d’occuper le poste d’attachée de liaison à l’ONU chargée des relations avec les ONG.

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