«Nous, peuples des Nations Unies…»

Joseph Wresinski

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Joseph Wresinski, « «Nous, peuples des Nations Unies…» », Revue Quart Monde [Online], 129 | 1988/4, Online since 05 May 1989, connection on 21 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4015

Le 22 janvier 1987, à Genève, à l’occasion de l’Année Internationale des Sans-Abri, le père Joseph Wresinski prononçait une allocution au cours de la réunion du groupe OING Quart Monde auprès de l’ONU. Il y développait la vocation des ONG d’investir des hommes auprès des hommes en partant du constat que « ceux qui n’ont pas le droit d’habiter la terre dans la dignité ne peuvent pas se proclamer : « Nous, peuples des Nations Unies ».

Index chronologique

1988/4

Nous voici encore une fois réunis entre ONG animées de la même motivation profonde : celle de contribuer à ce que les paroles « nous, les peuples des Nations Unies » deviennent toujours plus une réalité, surtout pour les populations qui, en raison de leur trop grande pauvreté, ne peuvent se définir ainsi.

« Nous, les peuples des Nations Unies »

Cette proclamation ne peut être ressentie, ne peut être proclamée que par des populations conscientes d’avoir droit de cité, droit d’habiter cette terre.

Les plus pauvres sans abri ou, pour le moins, sans logement considéré comme normal ne peuvent même pas croire qu’ils ont le droit d’habiter leur ville ou leur village, le droit d’occuper un espace de vie au même titre que les populations qui les entourent.

Les plus pauvres toujours considérés comme en surnombre, encombrés d’enfants, abrités par un toit de planches, de branches, de tôle ondulée ou même d’une bâche, les plus pauvres qui, dans nos pays industrialisés, ont un habitat désaffecté, une grotte ou des roulottes, comment pourraient-ils croire qu’ils ont droit de cité ?

Je pense à une famille dans un village muré près de Paris. Elle se terre depuis quatre ans dans le soubassement d’une maison en ruine de ce village abandonné, aux abords de l’aéroport Charles de Gaule à Roissy en France.

Le terrain a été racheté par l’aéroport qui, dans les années à venir s’étendra sans doute jusque-là. En attendant, quelques familles sans abri se sont installées dans les murs. La famille Béru prend son eau au cimetière, à côté de l’église qui ne s’ouvre plus qu’aux enterrements. Le père, encore jeune, reçoit une pension minuscule suite à un accident du travail. La maman travaille comme manutentionnaire quelques heures dans la nuit. L’aéroport poursuit ces foyers pour squat. Aux Béru, qui n’ont pas de quoi payer un loyer, il demande dix mille francs de dommages et intérêts.

De temps à autre, l’huissier vient frapper à leur porte, et ils savent que, tôt ou tard, ils seront chassés, eux et leurs enfants.

Nous leur avions trouvé un logement dans une cité, mais le gestionnaire les a refusés par crainte qu’ils ne sachent pas habiter un tel appartement en bon voisin.

Comment cette famille, comment ces enfants sauraient-ils qu’il ont le droit d’habiter la terre ?

À la journée Mondiale de l’Habitat, le 6 octobre 1986, le Secrétaire Général de l’ONU disait ceci : « Nous songeons avec une grande préoccupation à la détresse constante des centaines de millions d’exclus de tous les continents – Afrique, Asie, Europe et Amérique du Nord et du Sud – qui n’ont pas de logement du tout ou qui sont contraints d’habiter dans des taudis, des colonies de squatters ou d’autres logements précaires, réduits à vivre dans des conditions qui constituent un danger permanent pour leur santé et un affront à leur dignité humaine ».

M. Perez de Cuellar, dans ce message ajouta que ces centaines de millions de sans-abri et de personnes mal logées vivaient bien souvent dans le plus extrême dénuement. Et son messages se termine sur cet appel : « que chacun d’entre nous renouvelle son engagement » …

Mais tâchons de redéfinir, entre nous, notre engagement. Qu’avons-nous de particulier à assumer en tant qu’ONG au sein de l’ONU ?

Je pense que si nous sommes venus ici aujourd’hui, c’est parce que nous sommes d’accord que le groupe ONG Quart Monde, détient la fonction de rappeler sans arrêt, la priorité des plus oubliés, des plus abandonnés de tout développement.

Qui sont les plus démunis ?

Le terme de pauvreté recouvre, à travers les continents, des situations d’austérité, de précarité de vie très diverses qui touchent les différents aspects de la vie, tels que le manque de logement, de ressources, d’éducation, de formation, de savoir… Ces situations variées à travers le monde ont ceci de commun : lorsque les précarités deviennent multiples, excessives, persistantes, nous sommes alors en présence de la grande pauvreté.

Prenons l’exemple des familles déracinées de leurs villages quelque part au Sud du Sahara. Certaines réussissent à reprendre racine en ville. D’autres campent aux abords des agglomérations, sans moyen de s’y implanter. Elles sont dans l’impossibilité durable d’exercer leurs responsabilités et leurs droits coutumiers. Le travail des parents n’assure plus la subsistance, et ceux-ci ne sont plus en situation d’offrir aux enfants ni un habitat, ni une éducation traditionnelle. Dans ces conditions, les familles ne peuvent plus se recréer un tissu de relations communautaires. Généralement sous alimentées et en mauvais état de santé, elles fréquentent moins que toutes les autres les services médicaux mis à disposition.

Passer des campagnes à la ville pose toujours des problèmes, qui se soldent souvent par une période de pauvreté plus ou moins longue.

Mais le plus grand nombre de familles se recréent progressivement une nouvelle stabilité avec de nouvelles manières d’assumer des responsabilités. Aussi, la nouvelle communauté où ils vivent désormais, progressivement leur reconnaît des droits.

Les plus pauvres, épuisés par une trop longue misère, ne sont pas concernés par cette modernisation. Ils demeurent en dehors de tout programme de développement. Quand l’urbanisation atteint les zones périphériques où les familles les plus défavorisées se tiennent, elles doivent, une fois de plus, « déguerpir ». Dans ces conditions, elles ne sont désormais plus ni du village, ni de la ville.

Je parle ici de populations rencontrées aux confins de certaines villes au Sud du Sahara. Je pourrais en dire autant de nombreuses familles de chômeurs de longue durée dans les pays membres de la Communauté Européenne. Sans qualification professionnelle ni réserves physiques, sociales et culturelles, beaucoup sont réduites à l’assistance publique ou privée. Elles sont mal logées, parfois sans abri. Elles ne peuvent pas soutenir la scolarité de leurs enfants. Aucun programme de formation professionnelle pour le marché de l’emploi de demain ne les concerne. Les parents ne peuvent assumer ni leurs responsabilités de parents, ni leurs droits de travailleurs, ni leurs libertés de citoyens.

Elles aussi sont menacées d’expulsions. Et, plus grave encore, elles risquent de se voir retirer leurs enfants à cause de la misère.

Ainsi, plusieurs millions d’hommes, de femmes et d’enfants forment une minorité silencieuse au sein de cette Communauté Européenne qui est pourtant celle de la communication, de l’informatique et de la participation.

Je pourrais aussi vous parler de ces familles indiennes de l’Amérique Latine perchées dans les aldéas inaccessibles, éparpillées dans les collines rocailleuses, dont l’Unicef ne peut atteindre les enfants malnutris.

Vous et moi, nous pourrions ainsi aligner les exemples de populations exclues en raison de leur trop grande pauvreté. Le signe distinctif étant toujours le même : ce sont des familles, des populations privées des moyens d’assurer la moindre responsabilité coutumière, d’exercer le moindre droit sur leur entourage, si ce n’est le droit d’aumône, le droit à l’assistance qui réduit les hommes à une condition inférieure à toutes les autres conditions humaines.

Exclus des droits de l’homme

Le signe distinctif des plus pauvres est que, parmi eux, tous les droits de l’homme sont lettre morte. Non seulement les droits économiques et sociaux leur sont niés, mais ils n’ont pas non plus les moyens de prendre la parole, de donner leur avis à la communauté locale ou nationale. Ils n’ont aucune possibilité concrète de s’organiser, de mener une vie associative ou coopérative. Ils n’ont pas la liberté du choix de leur domicile. Ils ne circulent pas librement, ils fuient, pourchassés par la faim et la misère.

Les plus pauvres nous disent qu’un homme, détenteur de savoir, de culture et de relations peut être plus libre, même en prison, qu’un homme apparemment libre mais submergé par la misère.

Les plus pauvres nous apprennent qu’à côté de la torture infligée dans une prison ou un camp, il y a la torture de la famine et de la maladie qui ravagent les corps et les esprits, de père en fils, dans certaines zones de misère chronique. Les plus pauvres bouleversent toutes nos conceptions habituelles des droits de l’homme. C’est là que nous les reconnaissons.

Je voudrais vous reconduire un instant dans ce vieux village muré où des familles se terrent dans les ruines, aux abords de l’aéroport de Roissy.

Nulle part, dans aucun pays, nous n’avons jamais vu entrer une famille ou une population subitement dans la zone de la pauvreté absolue. Partout dans le monde où nous avons pu le vérifier, sont dans la pauvreté extrême des familles et des groupes qui en sont arrivés là lentement, progressivement après une longue résistance.

Ce sont toujours des populations qui ont derrière elles une longue histoire d’usure, d’usure de la confiance en soi et d’usure des attentes par rapport à autrui.

Les ONG en sont témoins. Les familles les plus pauvres sont des hommes et des femmes dont les attentes ont été trop longtemps déçues, la confiance et l’espérance entamées et étouffées.

C’est le cas des familles comme celles du village muré près de Roissy. Toutes ont une histoire de pauvreté et d’usure. Elles ne voient plus ce qui pourrait changer. Elles ont une trop longue histoire d’abandons, d’efforts vains et d’espoirs envolés. Le résultat est qu’elles ne croient plus que les services des institutions publiques ou privées puissent alléger leurs souffrances.

Elles se battent encore pour un logement décent, pour une vie dans la dignité. Elles s’y épuisent. Mais elles le font avec leurs propres moyens car elles se méfient des nôtres.

Aussi, la famille Béru cache t-elle le plus petit de ses enfants de crainte qu’il lui soit retiré. Ces parents qui n’ont jamais habité un logement décent sauf durant de brèves périodes de squat dorment avec les enfants dans un seul lit. Ils n’ont pas de culture de l’habitat. C’est d’ailleurs pour cela qu’aucun gestionnaire de l’habitat social ne s’empresse de les accueillir.

C’est face à cette exclusion intégrale des droits de l’homme que nous, ONG, retrouvons notre vocation particulière : celle d’investir des hommes auprès des hommes. Des personnes non pas seulement formées à des techniques, mais formées à rencontrer, à accompagner les familles les plus pauvres. Des personnes formées à les connaître, à agir avec elles, et, surtout, formées à durer avec elles un long moment de leur vie.

Cela vaut pour les zones de grande pauvreté dans les pays industrialisés comme dans les pays en voie de développement. Les plus pauvres le demandent. Leur existence nous dit que l’homme est le prix ultime à payer pour les droits de l’homme.

Les ONG, toutes partenaires

L’homme, le remède de l’homme. Il est vrai que toutes les ONG ne peuvent pas envoyer des équipes pour partager la vie des familles défavorisées dans les zones de misère. Mais la question n’est pas là. Toutes ont la vocation de faire avancer, de provoquer la rencontre entre tous les hommes, entre ceux qui ont et ceux qui sont dépourvus, entre ceux qui savent et ceux qui ne savent rien, entre ceux qui habitent la terre et ceux qui errent sur celle-ci.

Ces jours-ci, je me remettais en mémoire ce que représente le groupe OING Quart Monde. Je songeais à toutes les personnes que vous représentez et qui se sont investies pour que le droit d’habiter la terre soit rendu aux sans-abri. Puis-je en citer quelques-unes ?

L’Armée du Salut, alliée de toujours des sans-abri. À l’occasion de cette Année Internationale, elle a à nous apprendre sur l’histoire des sans-abri dans les pays riches.

La Fédération Internationale des Assistants Sociaux qui, plusieurs générations durant, a porté le poids de la grande pauvreté dont le logement déficient n’est qu’un facteur parmi d’autres.

Le Conseil international des Femmes peut nous apporter la vie, le point de vue, la pensée des femmes, mères de familles sans-abri.

Les Mouvements pour la paix à qui nous demandons : que signifie pour la paix entre les hommes que des millions de personnes et de familles n’aient pas droit de cité parmi eux ?

La Ligue des Sociétés de la Croix Rouge qui possède une connaissance mondiale et donc la capacité de saisir ce que les sans-abri du monde entier portent comme message universel.

Les ONG de juristes, Commission internationale des Juristes dont la tâche est de nous expliquer les difficultés de traduire en droit positif ces droits inconditionnels qui devraient être les Droits de l’Homme.

L’Association Internationale des Magistrats de la Jeunesse et de la Famille qui ont à nous apprendre sur les dangers qui guettent les plus mal logés, souvent en porte à faux avec les règles juridiques.

Que dire des mouvements scouts, jeunes gens et jeunes femmes ? Nous devrions tous ensemble les mandater à pousser toujours plus loin leur recherche des populations qui souffrent sur le terrain afin de partager avec elles leur jeunesse.

Je ne donne là que des exemples pris dans la liste des participants à cette rencontre. Il faudrait pouvoir en faire le tour complet. Tout un programme de complémentarités peut nous unir en renforçant chaque ONG dans son unicité. Je vous l’ai souvent dit, au regard des plus pauvres toutes les ONG ont une contribution irremplaçable à offrir.

On me dit que, parmi les ONG, certaines sont plus portées à proposer, en cette année, des rapports plus techniques au point de vue construction. D’autres favoriseraient plutôt la participation directe des intéressés. Que tous puissent construire de leurs mains et de leur intelligence. Les deux courants sont utiles et conciliables. Mais la question de fond serait : comment assurer que les populations les plus épuisées y trouvent leur compte ? Les techniques, comment seront-elles reçues au fin fond des zones de pauvreté extrême ? La participation, comment l’envisageons-nous pour ceux dont la misère a ravagé les corps et découragé ou même paralysé les esprits ? Notre souci commun fondamental d’ONG est que notre effort prioritaire soit porté en direction des plus oubliés, des plus défavorisés, des moins efficaces.

Nous disons : « l’heure de l’homme est revenue ». L’heure de servir l’homme par l’homme. L’heure de comprendre que les ONG ne sont pas des prolongements des états, mais des partenaires des états. Des partenaires qui gèrent ensemble ce capital unique qu’est l’engagement de l’homme à son frère.

Les organes des Nations Unies devraient constamment poser la question : « par votre capital d’hommes engagés, atteignez-vous les populations qui ne sont pas atteintes ? Atteignez-vous les familles les plus pauvres ? Élargissez-vous le monde que toutes les nations doivent former ensemble ? Aidez-vous de nouvelles populations à se joindre à celles qui se proclament : « Nous, les peuples des Nations Unies », et qui le sont ?

Joseph Wresinski

Fondateur du Mouvement  ATD Quart Monde

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